Entretien avec Carme Forcadell incarcérée depuis le 23 mars 2018

Il est évident que la feuille de route indépendantiste ne nous a pas donné les résultats qu’on espérait avoir.

Madame Forcadell, quel est votre état d’âme? 

Je survis. Quand on est incarcérée on n’est pas bien.On est loin de la famille et le manque de liberté nous fait du mal. Moi, je me limite à survivre.

Nous sommes un mois après la sentence, êtes-vous en mesure de comprendre une telle peine qui vous condamne à onze ans de prison ? 

Quand on est jugée et condamnée pour un délit qui n’existe pas, il n’y a pas de compréhension possible. 

Comment peut-on faire face à une si lourde peine ?

Avec un mélange de réalisme et d’espoir et autour de délais à très court terme. mais surtout, en aidant les autres prisonnières afin de faciliter leur séjour en prison. Je pense que ma présence ici peut leur servir à améliorer leurs vies et à récupérer leur amour-propre. Ce sont des délinquantes mais pour la plupart des victimes aussi. 

Croyez-vous que si vous aviez renoncé à vous présenter aux élections catalanes le 21 décembre 2018, vous n’auriez pas écopé d’une peine d’onze ans de prison ? 

J’en suis sûre.Tous ceux qui ne se sont pas présentés ou n’ont pas voulu prendre possession de leur acte de député, n’ont pas été incarcérés, comme nous, le 23 mars 2018. 

Pensez-vous que votre carrière politique est finie ?

Je n’ai jamais tenu à faire une carrière politique. J’ai toujours eu une carrière professionnelle au sein du ministère catalan d’éducation. Je m’étais présentée aux élections en 2015 suite à une demande personnelle de Mas, qui était Président de la Catalogne et de Junqueras son vice-président. De toute façon, la peine d’onze ans et six mois d’inéligibilité met un terme à ma carrière politique.

Récemment, on vous a fait part du reclassement de votre situation en prison, qu’avez-vous à nous dire ? 

Je n’en ai pas encore parlé avec mon avocate. Je ne sais pas si on fera appel. Je veux surtout trouver la manière la plus rapide pour sortir. Je veux aussi être traitée comme les autres prisonnières.

Comment imaginez-vous votre premier jour de liberté ? 

J’irai voir ma mère et mes deux petits-fils. Le premier je l’ai vu apprendre à marcher, devant moi, en prison. Au début, il marchait à quatre pattes et un jour il s’est mis débout. J’aimerais surtout être libre pour voir comment Guiu, mon autre petit-fils, apprend à marcher.

Aviez-vous imaginé que vous seriez incarcérée ? 

On ne l’avait jamais envisagé. Nous prenions des décisions politiques sans y songer. Nous avons toujours fait les choix politiques pour lesquels on nous avait élus. Nous avons minimisé la force répressive de l’état et nous avons fait une mauvaise lecture de la réalité. 

Madame Forcadell, avez-vous bien fait les choses ? 

Bien sûr que non, autrement nous ne serions pas en prison et il n’y aurait pas de gens exilés. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire mieux ?. On a appris des choses qu’on ne savait pas avant. Moi, par exemple, je suis convaincue d’être en prison parce que j’avais été Présidente de l’Assemblée Nationale Catalane. 

Vous écrivez en prison ? 

Oui, mais pas tous les jours. Je ne veux rien publier, non plus, au moins pour l’instant ; Lorsqu’on écrit il faut dire la vérité et avoir une objectivité que je n’ai pas maintenant car je suis fragilisée. J’aimerais expliquer mon vécu. Je n’ai pas été au courant de tout lors de la prise de certaines décisions. 

Avez-vous appris des choses pendant le procès ? 

Nous avons tous appris des choses. Par exemple que Trapero le chef de la police catalane était prêt à arrêter Puigdemont, le Président de la Catalogne. Heureusement que j’étais assise sinon je serais tombée par terre.

Que pensez-vous des risques qui encourent les membres du bureau du Parlement catalan qui sont, à nouveau, dans la ligne de mire du Tribunal Constitutionnel et du Parquet ? 

C’est du déjà-vu. C’était déjà arrivé dans la législature précédente. Le bureau défend la souveraineté du Parlement, la liberté idéologique et la liberté d’expression face à un Tribunal Constitutionnel qui veut que le bureau soit un instrument de censure limitant les sujets dont on peut parler dans le Parlement catalan. 

Croyez-vous que le bureau devrait donner son accord pour que des propositions, qui risquent de provoquer leur inéligibilité soient traitées par le Parlement catalan ? 

Je ne suis pas qui pour donner des conseils. Je crois, toutefois que le bureau sait ce qu’il doit faire. 

Avez-vous déjà rencontré le Président de la Catalogne monsieur Torra depuis votre entrée en prison ? 

Il est venu me voir.Je sais que lui aussi est dans une situation qui n’est pas facile et je ne peux que lui donner tout mon soutien. 

Pensez-vous que madame Bassa et vous-même en tant que femmes, vous avez moins de soutien que les autres prisonniers politiques qui sont des hommes ? 

Je ressens le soutien et l’amour des gens et je tiens à les remercier. Notamment ceux qui m’écrivent, ceux qui manifestent ,ceux qui viennent devant les portes de la prison, qui nous dédient des chansons depuis la forêt qui entoure la prison, qui font des dîners de soutient et qui sont dans l’action. Je n’oublie pas, non plus, les amis et les amies du « Free Forcadell » et de l’association « Cap Dona en l’Oblit » qui tous les 23 du mois manifestent pour moi et pour madame Bassas. 

Croyez-vous que les prisonniers et les exilés doivent continuer d’être à la tête du mouvement indépendantiste ou faudrait-il plutôt mettre d’autres dirigeants aux commandes ? 

Nous, les prisonniers et les exilés, nous avons un prestige étique et moral et il est de notre devoir de l’utiliser mais la politique ne peut se faire que quand tu es libre. La prison nous affaiblit et nous rend plus émotifs et les décisions politiques doivent se faire rationnellement. 

Quelle est votre opinion sur les mobilisations qui se sont déroulées dans les rues catalanes après l’annonce de la sentence ? 

J’ai été impressionnée par la détermination des gens. On peut toujours compter sur eux. J’ai été très touchée par ces personnes marchant sur les routes afin de bloquer l’aéroport. La sentence est inique et le support des gens nous aide à supporter l’incarcération. 

Mais vous n’avez pas aimé les émeutes de rue 

Je ne peux que m’y opposer. D’abord par conviction car je suis contre toute forme de violence. L’histoire et l’expérience nous montrent que les mouvement victorieux sont les mouvements pacifiques. L’indépendantisme catalan a fait des progrès parce qu’il a toujours été pacifique. Cela fait partie de notre ADN et on doit continuer ainsi. Les gens sont toujours derrière les projets pacifiques, constructifs et positifs. 

Quelle est la meilleure façon de réclamer la liberté des prisonniers politiques ? 

Ce sont la mobilisation, l’internationalisation et la désobéissance civile. Des instruments qui ont toujours été utiles pour faire avancer les sociétés. 

Croyez-vous qu’une loi d’amnistie est toujours possible ? 

Je ne la vois pas possible à court terme. Peut-être plus tard mais pas pour tout de suite.

Une remise de peine, ne serait pas le meilleur moyen pour obtenir votre liberté ? 

Je la vois impossible. 

Vous êtes d’accord sur la disposition de votre formation ERC (gauche républicaine catalane) à négocier l’investiture de Sanchez en échange de l’ouverture d’une table de dialogue avec l’état ? 

Personne ne peut être contre le dialogue. ERC l’a toujours soutenu. car c’est le meilleur moyen pour avancer. 

Une investiture de Sanchez, aurait-elle des conséquences pour l’indépendantisme catalan ? 

Cela dépendrait de Sanchez lui-même. Serait-il l’homme qui a tenu des propos très anti-catalans lors de la dernière campagne électorale, ou plutôt l’homme qui a tenu tête à l’Ibex 35 (version espagnole du CAC 40) et aux vieux éléphants de son parti ? 

Il faut avant tout, éviter de nouvelles élections qui pourraient donner la majorité à Vox (extrême droite) et au P.P. (formation de droite) ?

Il faut avant tout trouver des accords pour améliorer la vie des gens et pour nous faire avancer comme pays et comme société afin d’atteindre nos objectifs. C’est encore mieux si cela se fait en excluant les deux partis de droite. 

Vous avez fréquenté Rivera (ancien secrétaire général de Ciudadanos (parti libéral-conservateur) ) dans des circonstances politiques difficiles. Que pense-vous de la fin de sa carrière politique ? 

C’était la chronique d’une mort annoncée. Il a voulu remplacer le P.P. sans avoir compris que les gens préfèrent l’original à la copie. Il ne faut pas oublier non plus que sa formation Ciudadanos était née contre le modèle éducatif catalan. Les gens ne pouvaient pas adhérer à son discours destructif et crispé. 

Pour ERC, la voie unilatérale vers l’indépendance n’est plus la priorité, qu’en pensez-vous ? 

ERC a fait le pari d’une stratégie réaliste pour arriver à l’indépendance. L’actuelle feuille de route a manqué de réalisme. Il faut revoir la copie. 

Êtes-vous satisfaite de cette nouvelle stratégie ? 

ERC a fait ce qu’il fallait faire pour s’adapter aux circonstances afin d’arriver notre objectif politique : l’indépendance et la république catalane.

La proposition de Torra, Président de la Catalogne, de faire un nouveau référendum, avant la fin de cette législature, vous semble-t-elle la meilleure solution ?

Je ne vois pas d’entente chez les indépendantiste sur cette question. 

La réalisation d’un autre référendum unilatéral ne vous semble pas être la meilleure solution ? 

Il n’y d’autre solution qu’un référendum mais je ne sais pas quelle serait la meilleure stratégie pour arriver à le faire 

Que pensez-vous de l’ANC (Assemblée Nationale catalane), que vous avez présidé et qui insiste pour obtenir l’indépendance de manière unilatérale ? 

J’aimerais bien, comme je l’ai déjà dit, que l’ANC soit l’organisation que j’ai connue au début : un cadre de rassemblement de toutes les sensibilités de l’indépendantisme.

C’est cette transversalité qui nous a permis de faire les plus grosses manifestations de toute l’Europe. Mais bon, c’est aux adhérents d’en décider !

L’ANC se serait-elle éloignée de l’opinion majoritaire dans les rues catalanes ? 

Je ne sais pas si l’organisation s’en est éloignée mais ce n’est pas la même qu’en 2012. C’est vrai aussi que beaucoup de choses ont changé depuis.

Quel est votre sentiment lorsque vous entendez certains indépendantistes qui répètent le slogan « on le fera à nouveau » ?

La répression de l’Etat n’a pas atteint ses objectifs. Personne n’a renoncé ni à ses prétentions, ni à ses objectifs, ni à l’auto-détermination. Je comprends pourquoi les gens répètent un tel slogan. 

Lors d’un autre entretien vous avez parlé du conflit qui oppose les indépendantistes aux ennemis de l’indépendance, quelles seraient vos propositions pour trouver des points d’entente ? 

J’avais dit et je le pense toujours, que chez nous en Catalogne, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas indépendantistes mais qui soutiennent les droits et les libertés démocratiques et qui regardent d’un mauvais oeil cette situation. Ils pensent aussi qu’on devrait être en liberté. Ils ont manifesté aussi pour défendre notre liberté. Il faut parler avec eux, nous écouter afin d’effacer ce clivage.

Source : 

Journal ara.cat (catalan)

Traduction : 

Collectif Lyonnais de solidarité avec la Catalogne

https://petitioncat.blogspot.com/2019/12/entretien-avec-carme-forcadell.html

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