Se faire un jardin de silence au milieu de la foule

« La chanson est le mémorial de nos vies, nos amours, nos révoltes, nos âges, nos lieux et nos générations, mais les chansons ici réunies parlent surtout de « nous » à chacune d’entre nous. Leur refrain est notre langue ». Dans leur « Préface », preface-de-catherine-gonnard-elisabeth-lebovici-a-louvrage-les-dessous-lesbiens-de-la-chanson/ publiée avec l’aimable autorisation des éditions iXe, Catherine Gonnard & Élisabeth Lebovici soulignent les recherches des autrices sur « celles dont elles restituent l’histoire et le destin de façon à la fois aiguë et attentionnée, disent en effet l’entre-femmes, les affects, les désirs, les plaisirs d’être ensemble avec la nostalgie de ces moments perdus ». Elles parlent, entre autres, « de celles que nous aimons, de celles qui passent dans nos vies mais aussi de notre histoire commune à double sens et interdits multiples », de l’opacité pour les un·es, de lecture entre les lignes, de porte-drapeau, de liberté, de culture en demi-teintes, de jeux de mots, d’androgynes, de l’arc-en-ciel du temps, de milliers réclamant dans la rue nos droits, d’un devenir où nous pourrons nous accomplir, « La chanson permet de dissoudre un discours, qui, en voulant expliquer, déclarer, chiffrer, solidifier une évidence en catégorie sociale, assujettit tout ce qui n’est pas du ressort de la norme à un régime de savoir qui est aussi une prise de pouvoir », de connivence des regards, des intonations et des accentuations, de gestuelle et de costume, de mise en scène et de lumière, des constructions genrées, des gestes qui ne collent plus à la féminité attendue, d’émotion, de décalage, de multiples autrices et interprètes…

« Par leur adresse complexe à l’émotivité, les chansons dévident les fils rouges d’une histoire tressée avec des sentiments qui ne vont pas toujours dans le même sens ».

Le livre est divisé en quatre parties :

  • Quand le portrait devient miroir…

  • Quand les amours interdites tombent les masques…

  • Quand le genre s’en mêle…

  • Quand la solitude ouvre la porte de l’indépendance…

Je souligne en premier lieu les très poétiques illustrations de Julie Feydel. Un peu plus que des illustrations, des mises en images rêveuses et ironiques, des interprétations ouvertes à l’entre-mots…

Quelques idées, quelques mots ou images, comme échappées d’une promenade personnelle…

« Il suffit parfois d’une chanson pour qu’un mot connoté négativement devienne un emblème de fierté », des pingouins et des pingouines, un monocle et un smoking noir, un éclat de rire dans le futur, des chansons de femme à femme, des interprétations et des mises en scène…

Les portes ouvertes aux subtiles métaphores, les plaisirs impolis, le corps féminin sujet performant, Ostende et sa plage sous la pluie, « On n’a pas choisi / Ce drôle d’amour / Qu’il te faut cacher / Aux portes du jour », les princes travestis, « Semble /Ressemble / Ensemble », la main gauche, « Je t’écris de la main gauche / Celle qui n’a jamais parlé / Elle hésite elle est si gauche / Que je l’ai toujours cachée », l’homosensuelle, « Sensuelle se glisse / Au fond de mon lit / Ainsi nue insiste / Pour suivre la nuit », le cran pour se dire « Libre d’aimer une femme ou un homme »…

Les nous, les toi, les mon amour, le libre cours de l’imagination, la perspective d’une autre rive, India Song, « Toi qui ne parlais d’elle / D’elle qui te chantait », une ritournelle envoutante et libre, celle qui n’a pas dit son dernier mot, la chauffeuse de taxi…

Le refus de se plier au modèle hétéro-normé, la vie comme on l’entend, la marche de la désertrice, l’humour et la parodie, la fierté et le rejet de la stigmatisation, la jupe et le front que la femme relève, « Allumée ma vie est un incendie », sur le bout de mes doigts, un(e) individu(e) osant se métamorphoser et s’inventer, « Pour séduire tu te déguises / Au carnaval des orchidées »…

Le livre se termine sur un « Lisez bonnes gens, ce soir, le chanteur est une femme », une postface d’Hélène Hazera. Celle-ci aborde, entre autres, les femmes qui écrivent, l’indépendance, le trouble « en passant du récit joyeux et charmant au coup de poing », la joie de vivre et l’humour, « Dormez bonnes gens, ce soir le veilleur c’est une femme » et « relisez bonnes gens, ce soir le chanteur est une femme qui aime les femmes »…

Le titre de cette note est emprunté à Barbara.

Les dessous lesbiens de la chanson

Un livre composé à quatre mains par Léa Lootgieter & Pauline Paris

avec des illustrations de Julie Feydel

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2019, 216 pages, 20 euros

https://www.editions-ixe.fr/catalogue/les-dessous-lesbiens-de-la-chanson/

Didier Epsztajn

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