La masculinité : est-elle toxique, saine ou humaine ?

L’attention accrue portée à la violence des hommes à l’égard des femmes a mis en lumière non seulement le viol et le harcèlement sexuel, mais aussi les éléments culturels qui suscitent de tels comportements. Bien que seule une mince fraction des hommes enfreignent ouvertement la loi, beaucoup d’hommes adoptent des formes moins flagrantes d’actes agressifs et coercitifs qui blessent des femmes et minent leurs droits, et encore plus d’hommes agissent en spectateurs réticents à contester la violence de leurs congénères.

Cette conversation tourne souvent autour de la critique de la « masculinité toxique » et de la recherche d’une « saine masculinité », ce qui a l’avantage de jeter sur ces formes d’agressions un éclairage nécessaire. Mais nous devrions nous méfier de la façon dont ces phrases peuvent limiter notre compréhension des phénomènes et en venir à renforcer le patriarcat.

Je propose de remplacer l’expression « masculinité toxique » par celle de « masculinité dans le patriarcat », pour attirer l’attention sur le système dont émergent des problèmes.

Une analogie avec l’environnement peut s’avérer utile : il nous arrive trop souvent de ne penser aux produits chimiques toxiques que lorsque nous devons nettoyer des déversements et des fuites, des mesures qui sont évidemment nécessaires. Mais il est tout aussi important de remettre en question une vision du monde industrielle qui embrasse l’utilisation de ces substances toxiques, et de critiquer le système économique qui rend inévitable la contamination toxique. Il en va de même pour la vision patriarcale du monde.

Certains peuvent penser que le patriarcat est un terme dépassé, mais c’est une description avérée des sociétés fondées sur la domination masculine institutionnalisée – un phénomène répandu dans le monde entier, y compris aux États-Unis.

Les sociétés patriarcales évoluent avec le temps et varient selon les cultures, mais quand nous reconnaissons que « c’est encore un monde d’hommes », c’est la preuve que le patriarcat demeure bien ancré.

Les schémas que reflètent les attitudes et comportements toxiques des hommes ne sont pas aléatoires : ils sont le produit de ce système social. Nous ferons plus de progrès si nous nommons le système et si nous reconnaissons les disparités qui en résultent en termes de richesse et de pouvoir.

Parler de « masculinité toxique » attire notre attention sur les pires comportements, et ces formes de violence doivent certainement cesser. Mais nos chances de succès augmentent si nous pouvons parler honnêtement de la formation « normale » à la masculinité que reçoivent les hommes dans le patriarcat : être compétitif, poursuivre les conquêtes, ne pas reculer devant l’affrontement et toujours conserver le contrôle de soi et des autres.

Cette formation produit non seulement le viol et le harcèlement, mais aussi de nombreux comportements cyniques et agressifs qui sont monnaie courante dans le monde des affaires, du sport, de l’armée et de la vie quotidienne.

Comment changer cette conception de la masculinité ?

Je propose également que nous arrêtions de nous demander comment définir une « masculinité saine  », non pas parce que les hommes n’ont pas besoin de changer, mais parce que ce projet a pour effet réel de stabiliser le patriarcat. Bien sûr, nous devrions rejeter les façons toxiques dont les hommes traitent couramment les femmes comme autant de corps objectivés pour le plaisir sexuel, et au lieu de cela chercher à accéder à une véritable intimité. Nous devrions renoncer à la façon dont les hommes sont formés à utiliser les menaces et l’agressivité pour résoudre les conflits, et favoriser plutôt la collaboration.

Mais si nous commençons à énumérer les qualités d’une masculinité saine – comme la bienveillance, la compassion et la connexion – ou si nous utilisons notre force et notre détermination pour protéger et nourrir plutôt que pour contrôler, nous constatons vite que tous ces traits positifs ne sont pas propres aux hommes. Les femmes sont toutes aussi capables des mêmes comportements. Il s’avère donc qu’embrasser une masculinité saine signifie simplement être une personne décente, d’une manière que les hommes comme les femmes doivent, et peuvent, s’efforcer d’atteindre. En dernière analyse, une masculinité saine s’avère être une humanité saine.

Les hommes et les femmes ont des systèmes reproducteurs différents, bien sûr. Je suis un homme et je ne pourrai jamais, comme on dit, être menstrué, porter un enfant ou l’allaiter. Mais cette réalité biologique ne me dicte en rien une façon distinctement masculine de ressentir, de penser ou d’agir.

Dans le patriarcat, nous avons tendance à surestimer les différences psychologiques, intellectuelles et morales prétendument « naturelles » entre les hommes et les femmes, dans le cadre d’une tentative de justifier cette domination masculine institutionnelle. La tentative de « racheter » la masculinité constitue donc un obstacle au changement.

Je peux anticiper quelques réponses différentes à ce que j’ai dit jusqu’à présent.

J’imagine une réponse pragmatique : D’accord, mais une nouvelle conception de la masculinité n’est-elle pas nécessaire à une contestation féministe du patriarcat ?

Non. Au cours de mes trois décennies de participation à un mouvement féministe, je n’ai jamais entendu des femmes parler de façons de créer une « saine féminité ». Dans le patriarcat, la féminité est un marqueur de statut de seconde classe, un moyen de rappeler aux femmes qu’elles sont subordonnées aux hommes. Les féministes avec lesquelles je travaille veulent se libérer du contrôle patriarcal sur les femmes plutôt que de racheter la féminité.

Encore une fois, rien dans mon argument ne nous oblige à ignorer les différences physiques entre les hommes et les femmes. Mais la masculinité dans le patriarcat est le marqueur de la domination masculine, tout comme la féminité est le marqueur de la subordination féminine. L’espèce humaine continuera à se reproduire sans l’imposition patriarcale de normes de genre étouffantes.

Une autre réponse pragmatique plausible : Est-ce que de propos aussi directs ne feront pas fuir beaucoup d’hommes ?

Peut-être, mais d’après mon expérience, les propos directs incitent plutôt au changement. J’ai été, depuis plus de trois décennies, impliqué dans le mouvement féministe visant à contester l’utilisation et l’agression des femmes par les hommes dans les industries de l’exploitation sexuelle que sont la pornographie et la prostitution. Ce féminisme radical était et demeure direct, mais c’est ce qui m’a amené à combattre des attitudes profondément ancrées, à lutter pour changer mes comportements et à m’engager à une politique féministe. Plutôt que de craindre un féminisme aussi radical, nous devrions le voir comme un cadeau pour les hommes.

La justice matérielle et l’égalité réelle ne découleront pas d’une obsession de remodeler la masculinité, mais plutôt du courage de la laisser derrière nous.

Nous devons apprendre à être des hommes sans nous accrocher à la masculinité. Nous devons transcender le patriarcat, pas le redéfinir.

Robert Jensen


Robert Jensen, professeur émérite à l’École de journalisme de l’Université du Texas à Austin, collabore avec Ecosphere Studies au Land Institute. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men (La fin du patriarcat : Le féminisme radical à l’intention des hommes) et Plain Radical: Living, Loving and Learning to Leave the Planet Gracefully (Simplement radical : Vivre, aimer et apprendre à quitter la planète avec grâce). Son essai de 2007, Getting Off : Pornography and the End of Masculinity, est disponible en ligne gratuitement en format PDF à http://robertwjensen.org/articles/by-topic/gender-sexuality-and-pornography/getting-off-pornography-and-the-end-of-masculinity/

On peut le joindre à l’adresse rjensen@austin.utexas.edu ou sur le Web à l’adresse http://robertwjensen.org/

TOUS DROITS RÉSERVÉS À ROBERT JENSEN

VERSION ORIGINALE : https://goodmenproject.com/ethics-values/masculinity-toxic-healthy-or-human-mkdn/

https://tradfem.wordpress.com/2019/12/04/la-masculinite-est-elle-toxique-saine-ou-humaine%E2%80%89/


De l’auteur :

Avec Gail Dines : Le porno est un enjeu de gauchele-porno-est-un-enjeu-de-gauche/

Au-delà des gentils et des méchants, au-dela-des-gentils-et-des-mechants/

Comment la pornographie rend les inégalités sexuellement excitantes, comment-la-pornographie-rend-les-inegalites-sexuellement-excitantes/

4 réponses à “La masculinité : est-elle toxique, saine ou humaine ?

  1. Bonjour, vous dites :
    1/ « La masculinité renvoie à la féminité, ce qui me dérange beaucoup car c’est le contraire du féminisme. »
    2/ « Le terme de phallocrate me paraît plus juste et celui de violeur quand c’est le cas ».

    1 / Oui les termes « masculinité et féminité » sont utilisés pour conforter des idées-visions « essentialistes » des rôles et comportements sociaux, « encore » communément attendus des Femmes ou des « Hommes »,et je suis d’accord avec vous « c’est le contraire du féminisme », enfin de celui dont je me revendique (il existe divers courants se revendiquant du féminisme) celui qui cherche à combattre, déconstruire et démystifier cette idée qu’il existerait des différences, voire des complémentarités naturelles Femmes-Hommes (car posées comme naturelles, elles seraient donc supposées immuables et indépassables).
    Ceci sans nier les différences physiologiques liées à la stricte reproduction de l’espèce humaine mais cela peut s’arrêter là.
    Mais dans ce texte, en l’occurence, l’auteur ne me semble justement pas utiliser ces termes pour appuyer des théories essentialistes, mais bien au contraire pour interroger de quoi est fabriquée « la masculinité dans des sociétés de culture patriarcale ».
    De nombreux paragraphes nous montrent bien qu’il utilise le terme « masculinité » pour mieux en dévoiler ce qu’il contient de présupposés et de stéréotypes de genre (tout comme le mot féminité) dans nos sociétés patriarcales.
    Il dit par exemple :
    « Encore une fois, rien dans mon argument ne nous oblige à ignorer les différences physiques entre les hommes et les femmes. Mais la masculinité dans le patriarcat est le marqueur de la domination masculine, tout comme la féminité est le marqueur de la subordination féminine. L’espèce humaine continuera à se reproduire sans l’imposition patriarcale de normes de genre étouffantes. »

    2 / Les termes phallocrates et violeurs n’auraient pas été utiles ni appropriés au thème que l’auteur souhaitait éclairer.
    Par ailleurs, la difficulté avec ces termes c’est qu’ils qualifient, désignent et accusent des personnes individuellement (ce qui est utile pour repérer et qualifier des comportement et pour aller en justice).
    Mais parler des individus ne dit rien du système qui les a fabriqués « phallocrates ou violeurs », le risque est de penser qu’il s’agit de malades mentaux, des exceptions à la règle au milieu de plein de messieurs vachement bien. Mais la réalité est autre et plus sournoise.
    Et si on désire combattre ces phénomènes, arrêter de « fabriquer » des phallocrates, des violeurs et des hommes sourds et aveugles quand aux agissements des premiers  » il faut bien s’attaquer à la racine (c’est un choix : prévenir ou bien subir puis, quand y arrive, rendre justice et punir. ? ) D’où la nécessité de parler par exemple de « culture du viol ».
    Et d’analyser les systèmes complexes de production des dominations, pouvoirs, violences etc….. sinon, impossible de les combattre, impossible de penser un monde et des rapports sociaux différents. Ce qui serait terriblement dommage.
    J’ai apprécié ce texte, je considère très important que les « hommes » commencent à faire ce travail de déconstruction de leur « masculinité » tout comme les « femmes » féministes le font par rapport à la « féminité ».
    A cet effet, les termes « masculinité et féminité » sont utilisés dans l’objectif de mieux y repérer ce qu’ils portent (dans nos cultures) de stéréotypes qui nous aliènent et seraient pourtant dépassables.
    Il est intéressant que cet article soit écrit par un « homme », qui a le courage et l’intelligence de s’adresser à d’autres hommes et femmes pour interroger de quoi est faite cette « masculinité » dans nos sociétés actuelles. Et il invite à un changement de posture des « hommes » me semble-t-il.
    Je vois dans cette démarche un espoir pour nous aider à avancer sur les questions soulevées par les courants féministes «non essentialistes» (entre autres).
    Bonne continuation et lectures,
    cordiales sororités,
    Michèle.

  2. La masculinité renvoie à la féminité, ce qui me dérange beaucoup car c’est le contaire du féminisme. Le terme de phallocrate me paraît plus juste et celui de violeur quand c’est le cas.

  3. « Nous ferons plus de progrès si nous nommons le système et si nous reconnaissons les disparités qui en résultent en termes de richesse et de pouvoir. »
    Je crois que cette phrase (citée ci-dessus) de ce texte montre bien que son auteur se situe dans une réflexion qui ne nie pas les autres rapports de domination qui s’exercent dans nos sociétés (y compris patron-salarié-e-s). Il apporte justement un éclairage volontairement politique et systémique sur la manière dont on peut nommer pour l’analyser de la sorte la notion de « masculinité ».
    En effet, du fait qu’il y a une imbrication des différents rapports de domination (de classe, de sexe et de race), il est important de décrire chacun de ces différents aspects et de tenter de comprendre comment leur articulation renforce des situations de domination à l’encontre de certain-e-s et, ce faisant, empêche de les abolir toutes.
    Je me rappelle de la phrase « il y a plus inconnu que le soldat inconnu, la femme du soldat inconnu » on pourrait imaginer cette déclinaison aussi (entre autres exemples possibles) : « il y plus inconnu qu’UN syndicaliste, UNE syndicaliste », amusez-vous avec toutes sortes de cadres d’intervention dans nos sociétés et vous verrez que cela fonctionne encore très bien !

    « masculinité dans le patriarcat »,
    Tout effort pour trouver le moyen d’exprimer la réalité systémique et politique des rapports de domination à l’oeuvre (et là, en l’occurence dominations exercées à l’encontre des « femmes ») est bienvenu.

    « En dernière analyse, une masculinité saine s’avère être une humanité saine. »
    Là : Je souligne le choix du mot « humanité » (il situe la nécessaire exigence d’égalité de traitement dans les rapports sociaux entre les hommes et les femmes).

    « Bien que seule une mince fraction des hommes enfreignent ouvertement la loi, beaucoup d’hommes adoptent des formes moins flagrantes d’actes agressifs et coercitifs qui blessent des femmes et minent leurs droits, et encore plus d’hommes agissent en spectateurs réticents à contester la violence de leurs congénères. »
    Mon expérience : Quand j’essaie d’expliquer cela à des hommes, nombreux semblent peiner à l’entendre et encore plus à le comprendre. Peut-être parce-que « le comprendre », pour un homme, l’obligerait (moralement) à changer de comportement et de positionnement à la fois : vis à vis des femmes et vis à vis ou face aux actes des hommes exercés à l’encontre des femmes. Ce serait donc pour un homme : « changer de camp » (celui des hommes et de leurs privilèges d’hommes (quelle que soit leur appartenance sociale ou d’origine dite « racisée »), celui de la reconnaissance de sa virilité/puissance au regard des autres hommes (chose qui semble terrifiante pour un homme).

  4. Une personnalité « décente » c’est quoi ? Dans le rapport entre 2 « mecs » patron salarié il y a comme dans le rapport homme femme une domination. Oublier cela c’est se situer hors société

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.