Avant-propos « Vous avez raison, monsieur le président, Geneviève n’allait pas faire ses courses » au livre de Geneviève Legay : Celle qui n’était pas sage

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Le 23 mars 2019, la France découvre Geneviève Legay, âgée de 73 ans, renversée par une charge de police et retrouvée au sol dans une mare de sang, place Garibaldi à Nice. Son prénom et son nom traversent les frontières. Avec son drapeau de la paix, elle devient un symbole du mouvement des Gilets jaunes et de la répression policière tant dénoncée. Deux jours plus tard, dans sa précipitation pour minimiser les faits qui ont choqué le pays, le Président de la République déclare que «Geneviève Legay n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre ». Condescendant, il lui recommande en outre la « sagesse » dont Geneviève serait dépourvue.

Quelques semaines plus tard, lors d’un déplacement aux États-Unis, il se croit obligé de revenir sur son cas en affirmant au détour d’une interview que Geneviève n’était certainement pas ce jour-là place Garibaldi pour faire ses courses… Eh bien non, elle n’était pas là par hasard et elle ne faisait pas ses courses… Elle était là pour exercer son droit à manifester et à contester les options gouvernementales.

Depuis, Geneviève a reçu des milliers de soutiens à l’échelle nationale et internationale, sous les formes les plus diverses. Depuis, les brutalités policières dont elle a été la victime prennent une tournure judiciaire : le procureur de la République, trop prompt à disculper la chaîne de commandement de la police, est lui-même démenti par un rapport de la gendarmerie. Ce qui fit dire à l’avocat de Geneviève que « soit le procureur n’avait pas connaissance de ce rapport et alors c’est une faute professionnelle, soit il en avait connaissance mais n’a rien dit et dans ce cas, c’est une infraction pénale » (Le Monde). Ce qui fait écrire à L’Express : « Geneviève Legay : le procureur de Nice a menti pour ne pas embarrasser Macron ».

Quant à Geneviève, sereine, elle déclare : « Alors que mon pronostic vital était engagé, six policiers ont tenté de me faire dire à l’hôpital que c’était un journaliste qui m’avait renversé et non un policier. […] Si Macron vient à mon chevet, je lui fous deux gifles » (Mediapart).

Après une longue hospitalisation, on la retrouve à Hendaye à la fin du mois d’août où elle participe au contre-sommet altermondialiste contre le G7. À cette occasion, elle est sollicitée par des médias du monde entier.

Pour ma part, j’ai rencontrée Geneviève pour la première fois il y a bien des années, au milieu des années 1990, à l’occasion d’une assemblée départementale de l’Alternative rouge et verte. Il faudra encore quelques années pour que nous fassions vraiment connaissance à l’occasion de la préparation du contre-sommet de Nice en 2000. Membre d’Attac, elle avait hérité de la tâche ingrate d’animer et de « modérer » des réunions du kaléidoscope d’organisations qui ont ponctué la préparation de cette initiative.

Nous avons dès lors cheminé ensemble, notamment à la manifestation de Gênes en 2001 contre le G8. C’est sur la route de Gênes que notre amie Suzanne a trouvé la mort accidentellement à Vintimille. Et c’est à Gênes encore que Carlos Giulani a été tué par la police. 

Nous étions à nouveau ensemble à Florence pour la première édition du Forum social européen en 2002 où nous avons arpenté plusieurs heures durant les rues de la capitale toscane dont les balcons étaient hérissés de centaines de drapeaux de la paix. Ce même drapeau que Geneviève arborait quand elle a été matraquée par la police de Christophe Castaner qui n’hésitera pas à décerner des médailles à des policiers impliqués dans des violences dans le cadre d’une « promotion exceptionnelle ».

Alors qui est Geneviève ? Quelle est son histoire ? C’est ce qu’elle nous révèle dans cet entretien. Porte-parole départementale de l’association altermondialiste Attac, engagée dans diverses associations, organisations et collectifs citoyens, et partie prenante du mouvement des Gilets jaunes, c’est son parcours de vie et de combats que nous propose ce livre fait d’un long entretien en toute sincérité.

C’est un parcours de vie saisissant que lecteur et lectrice vont découvrir. Il renvoie à un destin singulier, fait de choix, de ruptures aussi et de bifurcations assumées, de difficultés et d’engagements, dans lequel des millions de femmes de sa génération – mais aussi plus jeunes – peuvent se reconnaître. Ce n’est donc pas un destin subi, c’est un destin en bonne partie choisi, celui d’une combattante qui a pris le chemin de l’émancipation individuelle et collective et qui a décidé de s’intégrer à des cadres collectifs dont elle a beaucoup appris autant qu’elle leur a apporté. Toutes les rencontres que ces cadres collectifs ont permises l’ont aidée à se construire.

Un parcours de vie qui l’a amenée à exercer des responsabilités dans les différentes organisations où elle s’est engagée, que ce soit sur le plan associatif ou sur le plan syndical ou encore sur le plan politique. Mais dans tous les cas, ce n’est pas Geneviève qui s’est mise en avant : ce sont ses camarades de lutte qui ont choisi de lui confier des responsabilités, dans un cadre collectif et pour un temps donné, parce qu’ils et elles savaient qu’on peut lui faire confiance, qu’elle joue collectif, que son énergie est contagieuse et qu’elle est à l’écoute de toutes et de tous, soucieuse de ne jamais laisser quiconque sur le bord du chemin. Comme on est loin des ego démesurés et des ambitions personnelles qui souvent empoisonnent les organisations, et pas seulement politiques ! Et quand Geneviève s’était présentée pour la gauche alternative aux élections cantonales à Nice, il avait fallu le lui proposer et la convaincre, et le fait de constituer un duo avec un syndicaliste combatif et unitaire avait été un élément important pour que finalement, elle accepte !

Geneviève ne cherche pas la lumière et le commandement : en ce sens aussi, des millions de femmes et d’hommes, qui se sont engagé·es dans leur vie et qui savent ce que la citoyenneté active veut dire, peuvent se reconnaître dans son parcours, désintéressé et généreux, sans calcul, authentique et totalement intègre.

Après le 23 mars et sa longue période d’hospitalisation, Geneviève a fait exactement ce qu’elle a dit : reprendre ses activités, tout en tenant compte de ses difficultés car sa santé reste fragile et les soins toujours nécessaires.

Avant cela, elle avait reçu dans sa chambre d’hôpital un nombre impressionnant de visites, beaucoup discuté avec les personnels soignants – dont les conditions de travail sont très mauvaises -, les encourageant à se mobiliser, et même parfois remonté le moral d’une partie de celles et de ceux qui lui rendaient visite !

Elle avait hâte de retrouver les rassemblements et les manifestations, les discussions passionnées et qui n’ont de sens que parce qu’elles font le lien entre l’action et la réflexion.

L’accueil qui lui est fait est alors extraordinaire, en particulier de la part des Gilets jaunes de la région, et de tant d’autres, celles et ceux avec qui Geneviève agit depuis de nombreuses décennies mais aussi toutes et tous les autres, rencontrée·es plus récemment ou inconnu·es.

En toute logique, Geneviève a été sollicitée pour participer au contre-sommet du G7 à Hendaye en août, quelques semaines après un premier débat à la Fête du Château à Nice, fête populaire traditionnelle organisée par le Parti communiste français, sur le thème des violences policières. Plus récemment, elle est intervenue dans d’autres initiatives, en particulier à la Fête de l’Humanité, toujours à propos des violences policières. Elle a pu y échanger notamment avec la sœur d’Adama, Assa Traoré. Cette rencontre l’a beaucoup marquée mais elle l’a aussi beaucoup fait réfléchir.

En effet, l’aggravation des violences policières en général – en particulier, la liste révoltante de ces jeunes des banlieues et des quartiers populaires, issus pour la plupart de l’immigration postcoloniale, tués, sans condamnations par la justice à la hauteur de la gravité des faits – doit nourrir notre réflexion sur les raisons et les conséquences des choix faits par les pouvoir en place.

Les mobilisations citoyennes et les mouvements sociaux revendiquent encore et toujours leur option pacifique et non-violente qui donne à voir la société émancipée et postcapitaliste à laquelle aspirent celles et ceux qui y participent.

Mais ces mobilisations citoyennes et ces mouvements sociaux se heurtent depuis de nombreuses années à un mur et à une double violence.

Il y a d’abord cette violence qui est celle de ce que souvent, avec Geneviève, nous appelons les contre-réformes néolibérales elles-mêmes, avec la dégradation des conditions de vie du plus grand nombre qui les définit.

Mais il y a aussi les violences policières, niées par Macron, ces violences physiques qui ont concerné pour le restant de leur vie des centaines de Gilets jaunes et qu’on retrouve dans différentes régions du monde contre celles et ceux qui luttent et qui résistent.

Oui, c’est tout cela et le « comment faire face » qui interrogent et font réfléchir Geneviève, et avec elle toutes celles et tous ceux qui n’acceptent ni les injustices et les inégalités ni les discriminations, toutes celles et tous ceux qui n’ont pas renoncé à changer le monde.

Bruno Della Sudda

 

Geneviève Legay : Celle qui n’était pas sage

Editions Syllepse, Paris 2019, 156 pages, 10 euros

https://www.syllepse.net/celle-qui-n-etait-pas-sage-_r_37_i_793.html

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