Introduction au recueil de textes de Véronique De Rudder : Sociologie du racisme

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Cet ouvrage est une sélection de dix-sept articles représentatifs de l’œuvre et du parcours intellectuel de Véronique De Rudder.

Véronique De Rudder a contribué au débat public, politique et scientifique, notamment dans le domaine de la sociologie de l’immigration, du racisme, des relations inter-ethniques et au-delà de la sociologie générale. Dès les années 1970, le caractère précurseur et parfois dérangeant de ses analyses se manifeste dans des domaines encore marqués par la méconnaissance et le déni, que ce soit au sein même ou hors de l’Université. À une époque où l’immigration était pensée avant tout comme un phénomène marginal et provisoire, l’approche du racisme était, de son côté, réservée à des essais de philosophie politique ou de psychologie sociale, par ailleurs très peu nombreux en France. La définition du racisme comme rapport social de domination, à l’instar du sexisme, ouvre la voie à des travaux sociologiques empiriquement fondés sur des données d’enquête qualitatives et quantitatives.

Le tournant des années 1980 voit l’arrivée à l’âge adulte des enfants d’hommes et femmes immigrées, porteurs de revendications d’égalité, voire identitaires, dans un contexte économique peu favorable à leur insertion professionnelle. Dès cette époque, Véronique De Rudder défend l’urgence d’étudier les relationsinter-ethniques, une sociologie dont la place est aujourd’hui encore déniée dans la sociologie générale et trop peu présente en anthropologie. En dépit du déni social, politique et académique qui entoure un objet qui dérange, ses analyses forcent à inverser les interprétations les plus communes du prétendu « problème de l’immigration ». Inversant également la perspective classique, qui fait procéder les relations inter-ethniques des migrations, Véronique De Rudder soutient au contraire que « la migration n’est que très rarement le point de départ des contacts inter-ethniques, elle en est même parfois l’aboutissement comme dans le cas des migrations coloniales et post-coloniales vers les métropoles, pour lesquelles l’inauguration de ces contacts est bien antérieure à l’immigration, puisqu’elle se trouve, historiquement, au moins de façon majeure dans la colonisation, la soumission et l’instauration de rapports sociaux racistes1 ».

Chercher à savoir ce que deviennent les femmes et hommes immigrés installés dans la société française et, a fortiori, ce que deviennent leurs enfants, relève bien d’un champ distinct de celui de la migration, que Véronique De Rudder défend comme étant celui des relations -inter-ethniques. Transversal à tous les espaces sociaux, c’est un objet de sociologie générale, un champ analytique et un point de vue théorique à partir duquel analyser des réalités empiriques. La sociologie des relations inter-ethniques a vocation à traiter de tous les phénomènes sociaux, relations sociales et rapports sociaux où la construction ethnique ou raciale survient comme facteurs de différenciation ou de hiérarchisation.

Pour opérer cette rupture, il a fallu connaître et faire connaître les travaux anglo-saxons, notamment ceux de l’École de Chicago. Des travaux alors non traduits et encore largement ignorés tant dans la recherche que dans l’enseignement en France. Il a également fallu tester des hypothèses, élaborer un ensemble de concepts intégrés dans un système théorique commun2 et expérimenter des méthodes de recherche empirique3, dans une société française dont l’histoire et le contexte social et politique présentaient de forts contrastes avec la société nord-américaine.

Face à la crise contemporaine des politiques migratoires, à l’instrumentalisation politique des peurs de l’« autre » et à la mise au jour de l’ampleur du racisme ordinaire et des discriminations systémiques, les écrits de Véronique De Rudder restent d’une grande actualité. Aujourd’hui, cette publication est d’autant plus utile que les migrants et les migrantes, leurs descendantes et descendants mais également des Français et des Françaises mis en situation de minorité car renvoyés à leur origine et distingués collectivement par leur couleur de peau ou leur religion, font l’objet d’une instrumentalisation raciste et xénophobe qui préoccupait beaucoup Véronique De Rudder, militante antiraciste.

Le manuscrit est classé en trois blocs thématiques qui reprennent des questions empiriques, conceptuelles et épistémologiques au cœur de sa bibliographie. Le premier nous ramènera au tournant des années 1970-1980, où Véronique De Rudder a exploré les territoires urbains et les espaces résidentiels pour ancrer sa réflexion théorique. Le dernier réunit ses textes novateurs sur le racisme et les discriminations. La section centrale n’en est pas moins importante puisqu’elle reprend quelques-unes de ses publications consacrées aux problèmes épistémologiques inhérents au champ des relations inter-ethniques.

Logement et cohabitation pluri-ethnique

Les six articles sélectionnés ci-après ont été rédigés dans le contexte des débats publics et scientifiques des années 1980. Suite à l’arrivée et à l’installation dans l’espace urbain de la grande vague migratoire des années 1960, les thèmes de l’immigration, de son devenir dans la société française, et des transformations qu’elle opère sur celle-ci deviennent objets de polémiques et d’enjeux électoraux tout en apparaissant dans les réflexions sociologiques sur la ville.

Le caractère inédit et précurseur des travaux de Véronique De Rudder (menés en partie en collectif 4) se caractérise par l’appréhension des faits sociaux centrée sur les interactions entre acteurs et leurs tentatives de « définition de la situation ». La mise en lumière des stratégies de distinction et de classements sociaux que suscitent les relations sociales annonce la problématique globale des relations inter-ethniques et du fait minoritaire.

La coexistence, dans des espaces résidentiels ou commerciaux, de populations qui se reconnaissent ou s’attribuent des origines différentes, ainsi que les échanges (conflictuels, solidaires) auxquels elle donne lieu vont être au cœur de ce qui se présente comme un programme de recherches et plus particulièrement d’enquêtes empiriques qu’elle présente en 1982 avec Isabelle Taboada dans la revue Pluriel-Débat. Dans cet article et ceux qui seront produits à la suite de l’enquête, les auteures explicitent les concepts et les méthodes employées et développent une réflexion sur le fait minoritaire et les stratégies identitaires à l’œuvre dans des situations urbaines diversifiées (marchés, logements, habitat). Il y est proposé des hypothèses de typologie des formes de cohabitation dans l’habitat.

Le texte sur le seuil de tolérance qu’elle avait publié deux ans auparavant (1980) est le premier d’une dizaine de publications critiques de Véronique De Rudder relatif à la scientificité donnée à la notion de seuil de tolérance, notamment par le biais de grandes enquêtes d’opinion menées par l’INED, sur « l’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère », dans le courant des années 1970. De nombreux articles paraîtront alors, tant le sujet a fait polémique. Tous ont dénoncé le biologisme sous-jacent de la notion, la société étant vue comme un corps homogène qui ne supporterait qu’une dose homéopathique d’intrusion étrangère. Il s’agit pour Véronique De Rudder de dévoiler le contenu idéologique de la notion et sa fonction d’exutoire simpliste au manque d’explication sociologique aux possibles conflits inter-ethniques. À côté de la notion de « seuil de tolérance », on trouve au cœur de cet article d’autres notions telles que celle de « ghetto » ou de « quota » que l’auteure développera par la suite dans d’autres écrits. Cette critique du chiffre « absolu » a précédé et donné corps au projet de recherche sur la cohabitation pluri-ethnique dans trois quartiers de Paris, sur le modèle des études urbaines de l’École de Chicago.

L’apport majeur du texte « Vivent les ghettos » publié en 1983 est de replacer la notion de « ghetto » dans son histoire longue et d’interroger sa pertinence dans le contexte français des années 1980 concernant la situation des immigrés. La notion de « ghetto » se situe dans les discours des médias comme contiguë au succès de la notion de « seuil de tolérance », qui a continué de faire des immigrés un problème en soi.

L’article sur le logement des Maghrébins s’inscrit dans ses analyses des situations résidentielles des femmes et hommes immigrés et met en évidence la place particulière des immigrés originaires de pays colonisés par la France (plus particulièrement de Tunisie, du Maroc et d’Algérie) par rapport à celle des immigrés venus de pays d’Europe. Interrogeant les trajectoires différentielles de ces groupes nationaux, Véronique De Rudder révèle la situation singulière et atypique des Algériens et Algériennes et, pour la première fois, met au cœur de son analyse le racisme qui s’exerce à leur endroit5. Dans ce texte nous pouvons noter l’emploi répété du terme « racisés » qui cohabite néanmoins encore avec celui de racial et racialisation6.

L’article « De la question du logement à la question ethnique » indique sans doute le tournant des recherches de Véronique De Rudder, non pas qu’elle y traite ici centralement du racisme, mais plutôt parce qu’elle démontre comment a été instruit le prétendu « problème de l’immigration » au travers du double échec de la politique de la résorption de l’habitat insalubre via l’habitat social et de celle de l’intégration de la jeunesse via la « politique de la ville ». Délaissés par les classes populaires suffisamment dotées pour s’en échapper7, ce sont les populations immigrées qui y sont relogées au côté des plus pauvres de la classe ouvrière tandis que les promoteurs s’en désintéressent et les propriétaires – dont l’État – laissent avancer la dégradation inévitable des tours et des barres des cités qui avaient été construites à bon marché dans les années 1970. Les grands ensembles n’ont pas tardé à être assimilés à des cités « dépotoirs » stigmatisés et, par effet d’analogie, stigmatisant leurs habitants. L’irruption de la question immigrée dans la question urbaine est actée dans un nouveau tour de passe-passe du gouvernement qui n’engage aucune correction de la représentation en train de s’édifier – « le problème des banlieues, des cités, c’est les immigrés » – et trouve sans doute là une stratégie efficace pour ne pas s’engager dans la rénovation de celles-ci, ni engager une véritable politique de l’habitat social ; un refus implicite d’examiner et reconnaître la situation faite aux immigrés et, encore moins, la discrimination dont ils font l’objet.

Dans le dernier article « Conflit et intégration dans les quartiers populaires », Véronique De Rudder sort la question immigrée de la singularité pour la réintroduire dans des rapports sociaux de domination de la société industrielle et post-industrielle articulés dans des rapports inégaux de classes, de sexe, d’âge ou d’origine. Le traitement politique de la question immigrée, rabattue sur un problème de la ville, s’inscrit pour l’auteure dans la continuité historique du traitement des « classes dangereuses ». Les ouvriers du 19e siècle ont en effet été remplacés par une autre catégorie d’exclus, désignée comme inintégrable : celle des « immigrés », à leur tour stigmatisés tout autant que les espaces de la ville où ils sont relégués. Dans le même temps le cantonnement des plus démunis dans des aires dévalorisées de la ville a toujours fait l’objet d’une extrême attention de la part des pouvoirs publics voire d’une extrême surveillance rendant moins compte d’une stricte exclusion que d’une « inclusion-exclusion8 ». La coexistence entre autochtones et immigrés donne lieu à des modes de cohabitations diverses et ne peut se réduire à un système binaire où les seules expressions seraient le conflit ou l’intégration.

Six textes choisis

  • De Rudder, V. (1980), « La tolérance s’arrête au seuil », Pluriel-Débat, n° 21.

  • De Rudder, V. et Taboada-Leonetti, I. (1982), « La cohabitation pluri-ethnique  : espace collectif, phénomènes minoritaires et relations sociales », Pluriel-Débat, n° 31.

  • De Rudder, V. (1983), « Vivent les ghettos ? », La Revue du GRECO. Recherches sur les migrations internationales, n° 45.

  • De Rudder, V. (1984), « Le logement des Maghrébins. Racisme et habitat », Les Temps modernes, L’immigration maghrébine en France, n°452-454.

  • De Rudder, V. (1989), « De la question du logement à la question ethnique », dans N. Boumaza, Banlieues, immigration, gestion urbaineGrenoble, Université Joseph Fourier, Institut de géographie alpine.

  • De Rudder, V. (1993), « Conflits et intégration dans les quartiers populaires », dans M. Bassand et J.-P. Leresche, Les Faces cachées de l’urbain, Berne/New York, Peter Lang International Academic Publishers-.

Problèmes épistémologiques, processus de catégorisation, précautions d’« usage »

Véronique De Rudder a toujours eu une posture réflexive sur le champ qu’elle a contribué à faire découvrir et évoluer. Elle a constaté, comme d’autres chercheurs le retard de la recherche française dans les domaines des migrations et des relations inter-ethniques, compte tenu de sa tradition académique. En s’appuyant sur la généalogie des concepts et leurs divers usages, elle a permis de clarifier nombre de discussions, en reliant la question du racisme à celle des classes et du genre. Elle a problématisé l’existence de deux types de rapports sociaux inégalitaires – l’exploitation et la domination – et s’est interrogée sur leur articulation. Elle n’a pas renoncé au marxisme mais a voulu l’enrichir, contrairement à un mouvement en vogue consistant à abandonner l’analyse en termes de classes au profit des théories postmodernes.

Elle a critiqué l’usage de notions en vigueur tant dans le débat public, militant ou « expert » qu’elle considérait comme relevant plus du sens commun que de définitions scientifiques.

Sensibles aux effets sociaux et politiques des catégorisations, elle a mis en avant le danger de l’usage de certaines statistiques ethniques dans la statistique officielle, tout en demeurant ouverte à la multiplicité des méthodes de diagnostic des discriminations ethno-raciales. Ses différentes contributions conceptuelles constituent une base théorique cohérente.

Dans son texte « Intégration », Véronique de Rudder reprend et précise des textes publiés antérieurement sur les concepts d’intégration et d’assimilation (1991, 1994). Elle revient sur l’indétermination du statut conceptuel de la notion d’intégration qui depuis Durkheim est pensée, dans sa version englobante, comme l’état de cohésion d’une société mais aussi comme le processus conduisant à cet état. Cette notion qui a dominé et domine le débat public a perdu sa capacité d’analyse en transformant ce concept en injonction normative à l’intention des immigrés et de leurs descendantes et descendants. Véronique De Rudder nous incite plutôt à penser en termes de « conflits d’intégration » les données d’enquête recueillies.

L’article intitulé « La ségrégation est-elle une discrimination dans l’espace ? Éléments de réflexion sur les relations inter-ethniques », publié en 1995 articule la réflexion entamée par Véronique De Rudder sur le racisme et les discriminations aux études empiriques sur le logement et la distribution résidentielle. Elle y discute des notions de discrimination et de ségrégation qui s’inscrivent, en fait, dans un vaste débat sur les rapports entre différence et inégalité. L’auteure revient notamment sur trois approches distinctes des notions de ségrégation et de discrimination : la première, dominante en droit français, qui s’intéressent à l’action et cherchent à mettre en évidence une intention ; la seconde, dominante dans la législation Britannique, s’intéresse moins à l’intention des acteurs qu’aux conséquences de leurs pratiques et appréhende la ségrégation et la discrimination en tant qu’état, mis en évidence à partir d’indicateurs ; la troisième approche vise quant à elle à considérer prioritairement les processus de discrimination ou de ségrégation considérés alors comme des enchaînements de causes. Dans ce dernier cas, c’est l’analyse des processus, des « enchaînements de causes » qui concourent à produire cet état qui sont au cœur de l’analyse.

En sociologie, le terme de ségrégation est associé à différents concepts politiques normatifs : celui d’assimilation en référence aux calculs d’indice de dissimilarité résidentielle ; celui d’égalité en référence aux différences d’accès aux ressources ; celui d’intégration, enfin, en référence aux analyses des facteurs qui la favorisent ou la perturbent. Pour Véronique De Rudder, la notion de discrimination recouvre des ambiguïtés similaires même si son usage, en France, conserve une force critique supérieure. Elle poursuit son article sur la nébuleuse sémantique qui caractérise le rapport entre ces deux notions.

Dans l’article « Quelques problèmes épistémologiques liés aux définitions des populations immigrantes et de leur descendance », Véronique De Rudder souligne les risques du manque d’autonomie des questionnements et des outillages conceptuels des chercheurs en sciences sociales face aux débats politiques et institutionnels. Elle pose les « problèmes épistémologiques » rencontrés quand il s’agit de produire une connaissance sur des groupes, et dénonce à la fois la portée souvent limitée de certains termes et la fragilité de certaines catégories d’analyse : étranger, immigré, Français, minorité, communauté ethnique, deuxième génération.

Dans son texte « Identité, origine et étiquetage : de l’ethnique au racial savamment cultivés », elle poursuit son examen des problèmes de nomination de groupes sociaux et revient sur les enjeux de production de nomenclatures parfois pseudo-scientifiques. Elle y analyse les effets de l’utilisation de dénominations d’usage courant, d’apparence neutre et anodine, et insiste sur la nécessité de ne pas prendre comme allant de soi des termes aussi chargé et galvaudés qu’identité, origine, génération, mais également « Beurs », arrimés les uns autres, faisant l’objet de glissements de sens, sous l’influence de « modes idéologiques ».

Le court texte questionnant les usages du « foulard islamique » permet à Véronique De Rudder de poursuivre son entreprise de dénonciation des façons dont sens commun et discours savants s’alimentent l’un l’autre au risque d’empêcher une réflexion sociologique sur les rapports sociaux de domination. Son analyse fine de l’articulation des ordres sociaux sexistes et racistes et de l’entrelacement des inégalités de genre, de race et de classe lui permet de revenir sur les privilèges de multi-identifications et de choix d’affiliation réservés aux dominants. L’auteure explicite en quoi le désordre social provoqué par le choix du foulard constitue aussi une forme de résistance des jeunes femmes concernées face aux catégorisations stigmatisantes, aux injonctions à l’égalité et aux prescriptions comportementales dont elles sont l’objet en France.

Dans le dernier article sélectionné, écrit avec François Vourc’h, Véronique De Rudder revient sur les débats, déjà anciens, qui clivent les chercheurs sur l’opportunité de disposer de « statistiques ethniques » dans la statistique publique et, chose alors nouvelle, auxquels prennent désormais part les organisations militantes. Dans une première partie, les deux sociologues présentent les raisonnements et les principes sous-jacents aux deux positions ainsi que leurs limites, dans une opposition « termes à termes » qui laisse dans l’ombre des éléments essentiels au débat souvent résumé en affrontement binaire. Accordant une place centrale, dans la discussion, aux modes de collecte, de traitement, d’usages et d’interprétation des données, les auteurs mettent en évidence de multiples biais relatifs au processus d’assignations catégorielles ethniques et raciales, et insistent sur les modalités problématiques de recueil des données des recensements (effet interviewer) et de leur traitement (imputation des non-réponses, réallocations). Véronique De Rudder et François Vourc’h concluent à la faible adéquation entre recensements officiels et lutte contre les discriminations, pointant leurs limites en termes d’aides à la décision, d’apports de connaissance des faits et des processus discriminatoires et, plus encore, des groupes et des instances qui les perpétuent.

Six textes choisis

  • De Rudder, V. (1994), « Intégration », Pluriel Recherche, Vocabulaire historique et critique des relations inter-ethniques (Cahiers n° 2).

  • De Rudder, V. (1995), « La ségrégation est-elle une discrimination dans l’espace ? Éléments de réflexion sur les relations inter-ethniques », dans R. Gallissot et B. Moulin (dir.), Les Quartiers de la ségrégation : tiers-monde ou quart-monde ?, Paris, Karthala.

  • De Rudder, V. (1997), « Quelques problèmes épistémologiques liés aux définitions des populations immigrantes et de leur descendance », dans F. Aubert, M. Tripier, et F. Vourc’h, Jeunes issus de l’immigration : de l’école à l’emploi, Paris, CIEMI/L’Harmattan.

  • De Rudder, V. (1998), « Identité, origine et étiquetage. De l’ethnique au racial, savamment cultivés », Journal des anthropologues, n°72-73.

  • De Rudder, V. (2003). « Le “foulard islamique” : de quelle inégalité s’agit-il ? », Le Monde diplomatique.

  • De Rudder, V. et Vourc’h, F. (2006), « Débats et controverses. Quelles statistiques pour quelle lutte contre les discriminations ? », L’Homme et la société.

Racisme et discriminations

On peut distinguer deux étapes dans la pensée de Véronique De Rudder quant à l’analyse sociologique du racisme. Notable par son innovation conceptuelle, le premier moment s’inscrit dans une rupture avec les paradigmes dominants, et ce dès les années 1980. En effet le contexte est alors marqué par une problématique formulée en termes d’intégration (assimilation), liée à l’installation durable de la vague migratoire des années 1960. Peu heuristique, cette approche a ouvert le champ, grâce à différents travaux dont ceux de Véronique De Rudder, à une analyse posée en termes de discriminations et de relations inter-ethniques.

Dans un deuxième temps, elle explicitera sa sociologie du racisme : le racisme est un rapport social de domination à l’instar du sexisme, traversant les différentes interactions sociales. Cette approche permet de sortir l’analyse du racisme du domaine des « essais », en s’appuyant sur des travaux empiriques, comme on l’a vu dans l’habitat, mais aussi dans le domaine du travail, de l’emploi et des relations professionnelles (syndicats). Cette approche l’éloigne de la sociologie de l’immigration proprement dite et l’incite à réinterroger les travaux des historiens et des anthropologues, en termes de relations inter-ethniques. Elle y développera une série d’analyses sur les différentes dimensions du racisme, racisme structurel, ordinaire, en acte (discriminations), et sur son articulation avec les rapports de classe.

Membre du conseil scientifique du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, Véronique De Rudder a proposé aux organisations antiracistes de repenser le racisme comme un système cohérent de pratiques et de représentations, et pas seulement comme une idéologie néfaste. Elle a convaincu le MRAP de pratiquer des testing inopinés à l’entrée des boîtes de nuit pour alerter l’opinion sur les discriminations9.

Comme souligné dans la première section, son analyse de la situation locative des immigrés et, plus spécifiquement, des Maghrébines et des Maghrébins comme population mise en domination au cours de la colonisation, l’a conduit à traiter du racisme. Le texte de 1991 « Le racisme dans les relations inter-ethniques » tient une place particulière dans l’ensemble de l’œuvre de Véronique De Rudder, dans la mesure où d’une part, il signe la réorientation de son programme de recherche sur l’analyse du racisme et les mécanismes de sa production et, d’autre part, parce qu’elle y inscrit l’analyse du racisme dans le champ de la sociologie des relations inter-ethniques. Cette articulation sera défendue à la fois sur le plan théorique – cet article et les suivants en témoignent – et sur le plan institutionnel, avec la mise en place du GDR MIRI10dont elle fut directrice, et la reconnaissance par le CNRS du laboratoire URMIS11.

En France, les relations inter-ethniques ne constituaient jusqu’alors pas un objet traditionnel de recherche. La connaissance des relations entre autochtones et immigrés ou descendantes et descendants d’immigrés s’organisait au sein d’une « sociologie des migrations » ne réunissant pas ensemble l’étude des relations inter-ethniques et celle du racisme, ce que l’auteure qualifie de « point aveugle ». Les analyses du racisme se caractérisaient surtout par une approche philosophique théorique et abstraite. Elle en souligne d’ailleurs le caractère essayiste – hormis bien sûr les travaux de Colette Guillaumin auxquels elle s’affilie.

Dans cet article, elle revient sur le racisme en acte et analyse le passage d’un racisme traditionnel (lié au colonialisme) à un racisme différentialiste (fondé sur le nationalisme et l’antisémitisme), producteur – dans sa détermination sociale – de l’altérité. Elle analyse finement les représentations, pratiques sociales et mécanismes de cohabitation pluri-ethnique qu’il engendre. Elle aborde également l’enjeu statutaire qu’il représente en tant que moyen de revalorisation du statut de classe.

Véronique De Rudder défend l’idée que la sociologie des relations inter-ethniques est le chaînon manquant qui permet de saisir dans une même analyse les études sur la migration et celles du racisme en France. Idée qu’elle avait déjà énoncé en 1983 lors d’un stage universitaire intitulé « Initiation à l’étude des migrations internationales en France ». Dans les autres textes sélectionnés ici, elle présente ses propositions théoriques issues de ses recherches empiriques, afin d’articuler ces deux approches.

Le texte « Les syndicats face aux nouvelles discriminations » est publié en 1995 à partir d’une étude réalisée pour l’European Foundation for the improvement of living and working conditions et menée par Véronique De Rudder, Maryse Tripier et François Vourc’h avec la collaboration de Valérie Simon (rapport « La prévention du racisme dans l’entreprise en France »,1994). L’intérêt de cet article est de se situer à une charnière entre les revendications classiques des syndicats pour l’égalité des droits entre Français et étrangers menée depuis les années 1960 et l’apparition de discriminations plus larvées ainsi que le constat d’un racisme quotidien difficile à prouver. De façon novatrice, les auteurs interrogent la position des syndicats face à la discrimination que vivent les immigrés : droits politiques, droits sociaux, droits syndicaux, mais aussi droit du travail.

Publié début 1998, l’article « À Marseille, la préférence locale contre les discriminations à l’embauche » s’inscrit dans le contexte de la fin des années 1990 qui voit un certain nombre de recherches aborder le racisme et les discriminations au travail sans que les pouvoirs publics ne se soient encore approprié cette question. Coécrit avec Christian Poiret et François Vourc’h, il reprend les principaux résultats d’un rapport réalisé pour la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail et coordonné par John Wrench12. Désignée « année européenne contre le racisme », l’année 1997 connaît le lancement du programme européen Organisation syndicale et minorités ethniques en Europe (OSIME) qui investiguera à la fois les pratiques et les attitudes des syndicats vis-à-vis des discriminations, que ce soit sur les lieux de travail comme au sein des organisations syndicales elles-mêmes. Se saisissant de cette opportunité Véronique De Rudder et des collaborateurs du laboratoire URMIS vont mener plusieurs recherches empiriques en partenariat avec les chercheurs de l’ISERES et les militants syndicaux qui vont nourrir leurs réflexions sur le racisme et les discriminations dans le champ du travail et de l’emploi13.

L’article de 1998 reprend une partie de ces études et fait le point sur les contradictions politiques et sociales posées par le tabou de toute invocation explicite de l’ethnique ou du racial dans un contexte républicain français « aveugle à la couleur ». Il aborde les bricolages, double jeu et double discours auxquels sont contraints les institutions et les acteurs en charge de l’application des politiques sociales qui, dans leurs actions, sont amenés à tenir compte des stigmates ethniques et raciaux et de leurs effets inégalitaires. À partir d’une étude de cas portant sur l’implantation d’un centre commercial dans les quartiers nord de Marseille, les auteures illustrent la manière dont les entreprises du Grand littoral et les pouvoirs publics locaux, notamment sous la pression des résidentes et des résidents des cités riveraines, ont été amenés à mettre en œuvre des procédures de recrutements préférentiels basés sur une « préférence locale » à l’embauche. Fondée sur une définition territoriale des problèmes sociaux, l’instauration d’une telle « action positive » qui ne dit pas son nom a permis un contournement systématique du champ « miné, mais inévitable, des catégories ethniques ou raciales » tout en le traitant de manière centrale, dans un jeu d’occultation et de reconnaissance.

Le questionnement de Véronique De Rudder sur les traitements différenciés selon l’origine, l’ethnicité, la race et les mesures politiques de corrections des effets des discriminations se poursuit lorsqu’en2006, elle coécrit avec François Vourc’h, l’article sur l’articulation de l’ordre social raciste aux ordres sociaux sexiste ou classiste. L’objectif premier du texte, « Ordre social raciste, classisme et sexisme » est de révéler les effets violents et structurants de ces modes de classements sociaux et de hiérarchisation. Le détour par les années 1960 et les débats en France et aux États-Unis au sujet des discriminations à l’œuvre sur le marché de l’emploi permet de pointer les évolutions des modalités d’action de lutte contre les discriminations en questionnant, avec d’autres travaux, les politiques correctrices à l’œuvre dans les sphères professionnelle et scolaire. Pour les deux sociologues il s’agit, d’une part, de révéler la forte tendance des entreprises, organisations et institutions à s’exonérer toute responsabilité quant au traitement inéquitable de la force de travail et, d’autre part, de mettre en évidence les mécanismes en jeu lorsque sont constatées, (d)énoncées des discriminations.

En plus de se dispenser d’interroger leurs pratiques, les institutions, organisations syndicales, entreprises publiques et privées vont jusqu’à faire porter la charge de leur situation aux personnes discriminées. Autre interrogation portée par les auteurs, celle des modalités de prise en compte des effets cumulatifs et quasi simultanés de plusieurs discriminations. Véronique De Rudder et François Vourc’h concluent sur la portée et les implications, pour les acteurs et actrices concernées, de la sous-estimation de l’intersection des différents critères sur lesquels se constituent les discriminations mais également de l’occultation des effets de la puissance des ordres sociaux racistes et sexistes.

Le travail de théorisation de Véronique De Rudder trouve son point d’orgue en 2012, dans son article « Racisme » du Dictionnaire de l’immigration en France où elle rappelle que « ce n’est pas à proprement parler la représentation négative et stéréotypée qui fait l’originalité du racisme (même si elle l’accompagne généralement) ». « Affubler d’attributs dépréciatifs (déficience, anormalité, monstruosité) les personnes et les groupes que l’on perçoit comme ennemis, que l’on souhaite maintenir ou réduire en dépendance, voire éliminer, est vraisemblablement aussi ancien que les rapports de domination. […] La nouveauté du racisme a été d’enfermer progressivement toute l’humanité dans un quadrillage racial » (p. 364). Elle défend la thèse du racisme comme « fait social global ». Elle y définit le « caractère pluridimensionnel » du racisme « comme un ensemble intégré, dans lequel on peut isoler, pour les besoins de l’analyse : des aspects idéologiques plus ou moins explicites, plus ou moins clairs, plus ou moins organisés en discours cohérent, en théorie voire en doctrine politique ; des éléments cognitifs plus ou moins conscients, telles les images et les représentations, les attitudes « spontanées », les opinions… ; des pratiques sociales, des comportements, soit ordinaires ou quotidiens, soit incorporés dans des normes institutionnelles, soit inscrits dans la loi, qui tous conduisent à une « mise à part » dont les modalités sont diverses, de l’évitement à l’agression, de la ségrégation au meurtre de masse ».

Cinq textes choisis

  • De Rudder, V. (1991), « Le racisme dans les relations inter-ethniques », L’Homme et la société, n° 102.

  • De Rudder, V., Tripier, M. et Vourc’h, F. (1995), « Les syndicats face aux nouvelles discriminations », Hommes et Migrations, n° 1187.

  • De Rudder, V., Poiret, C. et Vourc’h, F. (1998), « À Marseille, la préférence locale contre les discriminations à l’embauche », Hommes et Migrations, n° 1211.

  • Vourc’h, F. et De Rudder, V. (2006), « Ordre social raciste, classisme et sexisme », Migrations Société, n° 18, Immigration et discrimination. Réflexions et actions.

  • De Rudder, V. (2012), « Racisme », dans S. Laacher, Dictionnaire de l’immigration en France, Paris, Larousse.

Marguerite Cognet, Mireille Eberhard, Aude Rabaud, Catherine Quiminal, Maryse Tripier

 

Véronique De Rudder : Sociologie du racisme

https://www.syllepse.net/sociologie-du-racisme-_r_46_i_790.html

Editions Syllepse, Paris 2019, 344 pages, 22 euros


1. Véronique De Rudder, « À propos de la construction d’un objet de connaissance : migrations et relations inter-ethniques », Migrants-formation, 1992.

2. Objectifs des fondateurs de la revue Pluriel-débat à laquelle Véronique De Rudder collabore avec Pierre-Jean Simon et René Gallissot dès les années 1970, dont la démarche pluridisciplinaire se poursuivra dans la publication des huit volumes du Vocabulaire historique et critique des relations inter-ethniques dans les années 1990, Pluriel-recherches, Paris, L’Harmattan.

3. Véronique De Rudder et IsabelleTaboada-Leonetti, « La cohabitation pluri-ethnique : espace collectif, phénomènes minoritaires et relations sociales », Pluriel-Débat, n° 31, 1982.

4. Voir notamment les rapports des trois grandes enquêtes menées en région parisienne : Véronique De Rudder, Isabelle Taboadda, Maryse Tripier et col., « Les aspirations des immigrés en matière de logement », Comptes rendus de recherches et bibliographie sur l’immigration, ERSMOI-CNRS (Fascicule n° 7), 1975 ; Michelle Guillon, Véronique De Rudder, Gildas Simon, La Population étrangère dans le département de la Seine-Saint-Denis, rapport de recherche de l’équipe de recherches sur les migrations internationales, CNRS, Paris, CNRS, 1977 ; Véronique De Rudder, Isabelle Taboada-Leonetti, Michelle Guillon, Pratiques urbaines et transformations sociales dans trois quartiers pluri-ethniques,, Ministère de l’urbanisme et du logement, 1985, p. 463.

5. Elle reprendra dans cet article des éléments de sa communication de janvier 1983 et publié en 1985 sous le titre « Les conditions de logement des Algériens en France : un problème racial ? ».

6. L’année suivante, dans un entretien donné pour une revue de tendance marxiste, les termes « racisés » et « racisation » supplantent désormais ceux de « racialisés » et « racialisation ». Voir Véronique De Rudder, « Le racisme naît de la différence. Entretien avec Véronique de Rudder »,Révolution, 1984.

7. Voir sur ce point son article déjà ancien : Véronique De Rudder et François Vourc’h, « Le marché de l’insalubre », Espaces et Sociétés, Espaces et sociétés, vol. 24-27, 1978.

8. Véronique De Rudder, « L’obstacle culturel : la différence et la distance », L’Homme et la société, n° 77-78, p. 43, 1985.

9. Dans les années qui suivent seront créés le Groupe d’études de lutte contre les discriminations (GELD) puis la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde).

10. Groupement de recherche « Migrations internationales et relations inter-ethniques » du CNRS (1994-2002)

11. Plus exactement, c’est le thème de l’immigration qui débloquera la situation institutionnelle.

12. Véronique De Rudder, Christian Poiret, François Vourc’h, La Prévention de la discrimination raciale, de la xénophobie et la promotion de l’égalité de traitement dans l’entreprise. Une étude de cas en France : le recrutement du personnel de l’hypermarché Continent, Grand Littoral, à Marseille, rapport pour la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, Paris, URMIS, 1997.

13. Programme OSIME (« Organisation syndicales, immigrants et minorité ethnique en Europe »), en partenariat avec l’ISERES/CGT (financement FSE 1998-1999), avec la collaboration de Victor Borgogno, Véronique De Rudder, Christian Poiret, Philippe Poutignat, Christian Rinaudo, Jocelyne Streiff-Fenart, Lise Vollenweider, François Vourc’h ; URMIS [Véronique De Rudder, Alain Morice, Christian Poiret, François Vourc’h] et ISERES [Anita Ardura, Mohamed Ouaddane, Valérie Simon] (1998), Rapport d’enquête, racisme et comportement professionnels aux finances, rapport final de l’étude menée du 1er juillet 1997 au 1er mars 1998 par la Fédération CGT des finances en collaboration avec des chercheurs.

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