Bolivie (cinq textes: Yorgios Mitralias, Communiqué de FAL, La Via Campesina, Pablo Stefanoni et Fernando Molina, Raúl Zibechi)

Bolivie: Coup d’état raciste contre ses peuples indigènes !

Que se passe-t-il ces jours-ci en Bolivie ? Et s’il s’agit d’un coup d’état, que veulent et qui ciblent les putschistes?  La réponse la plus claire et la plus autorisée à toutes ces questions est donnée par la protagoniste du coup d’état, la « présidente par interim » autoproclamée du pays Jeanine Anez quand elle twitte de la façon suivante ce qui semble être son désir le plus ardent : « Je rêve d’une Bolivie libérée des rites indigènes sataniques, la ville n’est pas pour les « Indiens », il vaudrait mieux qu’ils aillent sur l’Altiplano ou au Chaco ». C’est à dire à la très haute montagne ou à la savane quasi désertique… 

Encore plus éloquents que les paroles sont pourtant les actes qui ont suivi. C’est ainsi qu’on a vu Mme Anez arriver au palais présidentiel pour prendre ses fonctions présidentielles en brandissant triomphalement… une énorme Bible au dessus de sa tête, tandis que le vrai cerveau du coup d’état, le raciste extrémiste de droite Luis Fernando Camacho et ses amis criaient « la Bolivie pour le Christ, Pachamama n’entrera plus jamais dans ce palais ! ».Tout un programme si on pense que Pachamama est la Mère-Nature de ces peuples indigènes que les putschistes assimilent à… l’Antichrist.

Et pour qu’il n’y ait pas le moindre doute sur l’appartenance et les intentions des putschistes, pendant que ceux-la officiaient au palais présidentiel, leurs partisans brûlaient au centre de La Paz le drapeau-symbole des 36 nations originaires de Bolivie, la Wiphala rectangulaire aux sept couleurs promue par les gouvernements de Evo Morales au rang de drapeau officiel de « l’État Multinationale de Bolivie » ensemble avec son drapeau tricolore traditionnel. Le fait que tous ces « exploits » des putschistes font penser plutôt au Moyen Age et ne sont probablement pas compris par le lecteur européen, ne doit pas faire oublier qu’ils font partie intégrante du plus douloureux passée génocidaire de la grande majorité des habitants de Bolivie ! Et comme on voit se multiplier les témoignages sur les assassinats et les tortures de ceux qui résistent au coup, il n’est pas surprenant de voir et d’entendre les manifestants et surtout les manifestantes indigènes hurler que « aujourd’hui comme jadis, ils nous massacrent avec la Bible et l’épée ! »… (1)

Ce « jadis » se réfère évidemment aux tristement célèbres Conquistadors espagnols qui ne se sont pas limités d « découvrir » et de convertir au christianisme un continent américain habité depuis des millénaires par des dizaines de millions d’indigènes aux cultures bien avancées, mais se sont employé à les exterminer dans ce qui reste jusqu’à aujourd’hui comme le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité. (2) C’est exactement cette tradition raciste et génocidaire – qui s’est perpétué sans interruption durant cinq siècles- que veulent ressusciter aujourd’hui les « démocrates » néolibéraux comme Mme Anez, M.Camacho et leurs pareils, qui ne peuvent se faire à l’idée que les indigènes descendants des Incas puissent être autre chose que leurs domestiques et esclaves.

En d’autres termes, ce coup d’état constitue l’énième maillon dans l’interminable chaîne des massacres et autres répressions et humiliations réservées depuis des siècles par les colonialistes européens aux nations indigènes de Bolivie, mais aussi de toutes les Amériques du sud et du nord ! C’est à dire, ce coup d’état ne vise pas en priorité Evo Morales et son régime, mais quelque chose de beaucoup plus grand, important et essentiel : La très grande majorité des nations indigènes et leur lutte séculaire pour défendre leurs droits et leurs libertés démocratiques et nationales. Évidemment, le fait que ces dirigeants des ramassis racistes qui tuent, lynchent et incendient les maisons de leurs adversaires politiques, soient aussi des entrepreneurs et des grands propriétaires terriens n’est pas une simple coïncidence. C’est le bien utile rappel du fait que ceux d’en haut ont toujours utilisé le racisme le plus brutal et violent comme arme pour terroriser et soumettre ceux d’en bas…

Voici donc pourquoi la réponse des Aymaras, des Quechuas et des autres peuples originaires a été et reste prompte, massive et terriblement combative. A l’heure où nous écrivons ces lignes, pour le quatrième jour de suite des colonnes interminables des indigènes descendent à de La Paz de la ville de El Alto (plus d’un million d’habitants), laquelle semble se pencher au dessus de la capitale du pays du haut de ses 4 000 mètres d’altitude. Avançant en courant, agitant leurs Wiphalas multicolores, et brandissant des bâtons, les manifestants et les manifestantes indigènes, auxquels sont venus s’ajouter aujourd’hui des milliers d’autres paysans et des mineurs des 20 provinces et de l’intérieur du pays, arrivent de partout et remplissent le centre de La Paz, les milices paysannes des Ponchos Rojos en tête. Mais, à l’opposé de Morales qui depuis le Mexique multiplie les appels en faveur du « dialogue » et de la « pacification du pays », ces manifestants persistent à demander « la tête du fasciste Camacho » et la « renuncia » de Anez, tandis que tous ensemble répètent en chœur un mot d’ordre très éloquent : « Ahora si, guerra civil » (Maintenant oui, guerre civile) !

Il est impossible de prévoir quelle sera l’issue finale de ce terrible affrontement. Cependant, ce qui impressionne et est déjà une certitude c’est que les nations indigènes qui représentent la majorité de la population bolivienne, n’ont plus peur de leur oppresseur blanc, le regardent dans les yeux et se montrent décidées de tout faire pour faire échouer son coup d’état. Et c’est précisément parce que leur réaction est tant massive, tant unitaire, tant combative et tant décidée que les jours passent sans que la balance penche en faveur des putschistes racistes et de leurs protecteurs nord-américains, qui semblent perdre progressivement l’initiative qu’ils ont eu initialement. A l’heure où le Chili voisin est secoué par une révolte populaire sans précédent contre les politiques néolibérales inaugurées par la dictature sanglante de Pinochet et appliquées sans relâche depuis lors, la révolte des peuples de Bolivie vient compléter le tableau d’une Amérique Latine qui ressemble à un volcan prêt à exploser. Et ce qui est sûr c’est que jamais autant qu’aujourd’hui n’a été aussi patente l’actualité de la phrase historique de celui qui reste la principale référence des combats des indigènes boliviens, le dirigeant héroïque de la révolte démocratique et plébéienne de 1780 Tupac Katari lequel, peu avant d’être démembré par les tyrans espagnols, lançait cet avertissement prémonitoire : « Je reviendrai et je serai des millions » !…

Yorgos Mitralias

15/11/2019, Traduit du grec

Notes

1. On peut suivre (en direct !) les manifestations et les autres developpements importants en Bolivie grace à la chaine venezuelienne TELESUR. Pour ça il suffit soit capter Telesur qui emet à partir du satellite Astra, soit cliquer sur son site :  https://www.telesurtv.net.

2. La persistance des épigones des génocidaires à garder vivant le souvenir du génocide et aussi la terreur qui l’accompagne, est illustrée par l’histoire suivante : Il y a un an et peu après avoir pris ses fonctions de président du Mexique, Andres Obrador a demandé officiellement à l’État espagnol qu’il présente ses excuses pour les crimes commis par les conquistadors espagnols contre les peuples d’Amérique Latine. A l’exception de Podemos, la réponse unanime des tous les partis politiques espagnols a été non seulement de rejeter la demande du président Mexicain mais de le traiter aussi de… provocateur. Cette réaction était pourtant tout à fait prévisible étant donné que l’État espagnol persiste à… honorer chaque année ses ancêtres génocidaires en faisant parader son armée devant le roi et les chefs de partis, le jour de la fête nationale de l’Hispanidad. Il n’est pas surprenant que cette fête nationale à l’honneur des génocidaires d’Amérique Latine a été inventée et inaugurée en 1958 par le dictateur fasciste Franco… 


Communiqué de FAL. Derrière la démission d’Evo Morales en Bolivie : un coup d’État

France Amérique Latine condamne avec la plus grande fermeté le coup d’État survenu en Bolivie, car c’est bien cela dont il s’agit, derrière la démission du président Evo Morales et de son vice président Alvaro Garcia Linera. 

Soutenues par les États-Unis de Trump (mais aussi par Bolsonaro et Piñera), la droite, l’extrême droite et certains secteurs de l’armée, utilisant la menace d’un bain de sang et les mobilisations en cours, ont en effet obtenu la démission du gouvernement bolivien.

Cette démission contrainte est l’aboutissement de plusieurs jours de pression dans le pays : après le résultat contesté de l’élection présidentielle du 20 octobre qui avait donné la victoire à Evo Morales, la droite s’est regroupée derrière son candidat Carlos Mesa, puis progressivement sous la bannière de Fernando Camacho, leader fascisant du Comité Civique Pro Santa Cruz, pour mener des manifestations de plus en plus violentes et racistes. Multipliant les attaques contre tous les symboles du régime, brûlant des locaux, lynchant des personnalités du Movimiento Al Socialismo, le parti de gouvernement, la droite a cherché et obtenu l’appui de membres de la police et du commandement des forces armées pour pousser Morales à la démission. 

Derrière les violences de ces derniers jours, on retrouve la marque du courant patronal qui avait organisé, sans succès, les émeutes de 2008, tentant d’obtenir la sécession de la région de Santa Cruz. N’ayant jamais accepté la politique redistributive d’Evo Morales, ce mouvement est prêt à entraîner le pays dans une guerre civile en défense de ses intérêts économiques.

Plusieurs fois au cours de l’histoire, les militaires ont imposé des régimes de dictature contre le peuple bolivien. D’heure en heure, les masques tombent : alors qu’Evo Morales propose de réorganiser des élections sous le contrôle de personnalités indépendantes, la droite et l’armée refusent cette sortie de crise, mettant en péril la paix dans le pays et révélant clairement que le but de l’opposition, loin d’un prétendu souci de démocratie, est bien de prendre le pouvoir par la force et d’y réinstaller la droite alliée à l’extrême-droite, en mettant en place un gouvernement provisoire non élu.

L’association France Amérique latine

  • condamne ce coup de force contre le gouvernement d’Evo Morales.

  • soutient sa demande de procéder à de nouvelles élections afin de sortir de la crise politique.

  • s’alarme de l’irruption du climat de guerre civile orchestré par l’opposition.

  • s’inquiète des actes de persécution et de violence envers les membres de l’exécutif bolivien, des dirigeants syndicaux, et de leurs familles.

  • demande aux organismes internationaux, aux États d’Amérique latine, mais aussi à la France et à l’Union Européenne de ne pas reconnaître le gouvernement de facto promu par l’opposition. 

Bureau National de FAL, Paris, 11 novembre 2019

https://www.franceameriquelatine.org/communique-fal-demission-morales-bolivie-coup-detat/


La Via Campesina dénonce le coup d’Etat en Bolivie

(Harare, 10 novembre 2019) En tant que mouvement paysan international, nous exprimons notre profonde solidarité avec le peuple bolivien, et rejetons le coup d’État raciste, classiste et misogyne orchestré par l’impérialisme américain et les oligarchies conservatrices locales. Nous appelons à une mobilisation permanente et à une solution démocratique qui garantisse les droits humains des leaders sociaux.

Nous dénonçons le rôle des Forces armées et des médias boliviens qui ont choisi de reproduire la violence, la déstabilisation et la désinformation en alliance flagrante avec les élites locales et internationales. 

Au cours des deux dernières semaines, nous avons suivi avec beaucoup d’inquiétude comment la violence a augmenté dans ce pays allié après l’échec de l’opposition lors des élections du 20 octobre dernier. Et malgré des appels répétés au dialogue, et même à la tenue de nouvelles élections, les plans du coup d’Etat ne se sont pas arrêtés, et e siège du président Evo Morales l’a contraint de démissionner afin de préserver paix et la sécurité du peuple bolivien.

En cette période de crise, nous nous adressons aux institutions des Nations Unies et la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et les appelons à la vigilance et à la sauvegarde de la démocratie et la justice en Bolivie, car ces événements graves mettent en danger non seulement l’exercice de la démocratie mais aussi la paix et la stabilité dans le continent entier. Dans ce contexte, il est essentiel de garantir le respect de l’intégrité d’Evo Morales et des autres leaders sociaux. 

Nous appelons nos organisations membres et alliées à travers le monde, à la mobilisation, à organiser des actions de solidarité et faire pression pour cesser la violence, pour que ces événements ne restent pas impunis et qu’une solution juste et démocratique soit trouvée pour le bien de la grande majorité des paysans, peuples indigènes et classe populaire qui CONTINUENT de résister pour maintenir les droits acquis durant cette décennie. 

La solidarité est la tendresse des peuples !

Force à nos camarades en Bolivie !

https://viacampesina.org/fr/la-via-campesina-denonce-le-coup-detat-en-bolivie/


Bolivie: Comment Evo est tombé

Commençons par la fin de cette histoire, ou du moins par son dénouement provisoire : dans la soirée du dimanche 10 novembre, le leader régional de Santa Cruz Luis Fernando Camacho a défilé dans les rues de La Paz monté sur une voiture de police, escorté par des policiers mutins et acclamé par les secteurs de la population hostiles à Evo Morales. Ce qui venait de se passer était une contre-révolution « civico-policière » qui a chassé du pouvoir le président bolivien. Morales s’est alors réfugié sur son territoire, la région de culture cocalera du Chapare, où sa carrière politique avait commencé, avant de prendre un avion pour le Mexique le mardi 12 novembre. Toute cette séquence d’évènements qui avait commencé comme un mouvement exigeant un second tour électoral suite au scrutin confus et controversé du 20 octobre dernier s’est terminée par la demande du chef de l’état-major des Forces armées « suggérant » au président de démissionner.

S’il est vrai que divers secteurs de la société, dont certains appartenant aux anciennes bases du MAS, manifestaient depuis plusieurs années divers motifs d’insatisfaction (par ailleurs très hétérogènes), personne n’avait prévu un tel soulèvement contre Evo Morales. Mais en trois semaines, l’opposition a réussi à occuper la rue de façon beaucoup plus énergique que les bases « évistes » qui, au terme de près de quatorze ans au pouvoir, avaient perdu une bonne partie de leur capacité de mobilisation. L’État avait en effet largement remplacé les organisations sociales en tant que source de pouvoir et c’est son appareil bureaucratique qui soutenait le « proceso de cambio », le « processus de changement », comme le désignent en Bolivie les partisans de Morales. Il ne fallut dès lors que quelques heures pour que le gouvernement bolivien le plus solide du XXe siècle paraisse s’effondrer, alors que plusieurs de ses anciens fonctionnaires se réfugiaient dans diverses ambassades. Des ministres ont démissionné en dénonçant le fait que leur domicile avait été attaqué et incendié, tandis que les opposants exhibaient les trois morts victimes d’affrontements entre factions civiles adverses comme emblème de leur indignation contre ce qu’ils appellent la « dictature ». Ce même dimanche 10 novembre, Evo Morales et son vice-président Álvaro García Linera ont officiellement présenté leur démission tout en dénonçant être victimes d’un coup d’État. 

Une révolution politique anti-élitiste

Le Mouvement vers le socialisme (MAS), formé dans les années 1990, a toujours été un parti profondément paysan – plus qu’indigène au sens strict –, une réalité sociologique qui s’est largement reflété dans le gouvernement d’Evo Morales. Le soutien électoral urbain dont il a pu bénéficier a toujours été limité et conditionné. En 2005, une partie des classes moyennes urbaines ont accepté le nouveau leadership « indigène » face à la crise profonde que vivait le pays. Dans les années suivantes, c’est l’excellente performance économique d’Evo – basé sur un « national-développementisme » mâtiné d’orthodoxie budgétaire et financière et régulièrement applaudi par des organismes comme la Banque mondiale ou le FMI – qui lui a valu de préserver ce soutien. Mais les tentatives du président cocalero de se maintenir au pouvoir en forçant les procédures institutionnelles, combinées à un vieux substrat raciste et à un sentiment d’être exclus du pouvoir, ont encouragé les classes moyennes urbaines à descendre dans la rue contre lui. De fait, objectivement parlant, le « proceso de cambio » n’a pas favorisé la classe moyenne traditionnelle ni le secteur « blancoïde » de la population – comme on désigne généralement ceux qui se perçoivent comme « blancs » en Bolivie. Ces couches sociales, sans connaître ni déclassement sociologique majeur ni expropriations brutales, ont néanmoins ressenti une nette perte de pouvoir dans un pays où l’accès à l’appareil d’État est un facteur crucial de statut, d’influence et d’accumulation de ressources.

C’est en ce sens que le processus dirigé par Evo Morales a constitué une révolution politique – plus que socio-économique – anti-élitiste. Il a marginalisé les élites politiques antérieures et les a pour bonne part remplacées par de nouvelles, d’origine plus plébéienne et indigène. Une dynamique qui a radicalement dévalué le capital symbolique et éducatif de la « classe bureaucratique » qui occupait l’appareil d’État avant l’arrivée du MAS. En accumulant pendant près d’une décennie des victoires électorales emportées avec plus de 60% des voix, ce dernier a bientôt réussi à conquérir une robuste hégémonie au sein de cet appareil.

Le pouvoir de Morales semblait sceller une victoire de la politique sur la technocratie. Si le néolibéralisme croyait au droit des « compétents » d’imposer leur vision à l’ensemble de la population, le « proceso de cambio », tout en restant relativement pragmatique et modéré dans sa politique économique, croyait au droit de la Bolivie populaire de s’imposer aux « compétents ». Il a donc eu recours à des mesures proprement politiques de caractère égalitariste et à une forme de répartition corporative des postes de responsabilité entre les différents mouvements sociaux plutôt qu’à des critères techniques favorisant la reproduction des élites. Dans l’administration, les nominations et les remplacements n’obéissaient plus systématiquement à des critères méritocratiques – ou du moins au respect de leur apparence formelle. Par ailleurs, la nouvelle élite bureaucratique plébéienne a également largement négligé de faire appel aux universités pour se doter d’un capital culturel qu’elle considérait comme non indispensable. D’où la frustration de la classe moyenne, en particulier de sa fraction diplômée, qui aspire avant tout à obtenir la reconnaissance sociale et économique sans ambiguïté des connaissances qu’elle possède. 

Enfin, le gouvernement d’Evo Morales a mis en œuvre une approche de plus en plus étatiste des problèmes et des besoins du pays. Il faut toutefois être clair sur ce que nous entendons par là. On ne doit pas prendre au pied de la lettre les éléments de rhétorique socialisantes du MAS (comme le font ses adversaires les plus acharnés, qui se vantent aujourd’hui d’avoir mis fin à une « dictature communiste » dont il n’y pas eu la moindre trace en Bolivie) : l’économie marchande a en fait connu sous Morales une expansion sans précédent, marquée par le boom de la consommation des secteurs populaires et des classes moyennes, le développement des services financiers, la multiplication des restaurants chics et la prolifération des véhicules de luxe dans les rues de La Paz. En réalité, outre la prudence budgétaire et le pragmatisme que nous avons déjà signalés – qui a permis à Evo Morales d’associer une forte réduction de la pauvreté à une croissance soutenue et un faible niveau d’inflation et d’endettement, soit des résultats diamétralement opposés à ceux de son allié vénézuélien –, la « evonomics » se caractérisait par une combinaison de fort contrôle étatique dans les secteurs « stratégiques » tels que ceux du gaz et l’électricité, d’alliance avec les poids lourds du privé à la tête des grandes (agro-)industries nationales, du commerce à grande échelle et des finances, et de « coexistence pacifique » avec la masse des petites entreprises artisanales et commerciales, lesquelles emploient plus de 60% des travailleurs mais ne respectent guère la législation du travail et les normes fiscales. Or, tandis qu’existait de fait un pacte de non-agression politique et de complémentarité tactique entre le « proceso de cambio » et la grande bourgeoisie ou les couches supérieures (dont les intérêts n’ont jamais été sérieusement remis en cause), la dynamique d’intervention sectorielle de l’État masiste l’a souvent amené à ignorer les petites et moyennes entreprises gérées par les membres de la classe moyenne traditionnelle, voire à entrer en conflit avec elles. Il y avait donc des frictions constantes entre le « proceso de cambio » et les secteurs entrepreneuriaux « blancoïdes » et non corporatifs – tandis que le capitalisme populaire et familial indigène et plébéien, lui, bénéficiait de ses accointances avec le pouvoir politique et de certaines de ses mesures économiques. 

De même, au niveau social, une série de mesures adoptées par Evo Morales ont déstabilisé la distribution du capital ethnique au détriment des blancs. Bien qu’il n’ait pas mis en œuvre de réforme agraire, le gouvernement a redistribué des terres du domaine public aux familles pauvres. Ses politiques d’infrastructure et ses politiques sociales ont également bénéficié aux secteurs populaires. En revalorisant l’histoire et la culture des populations indigènes, sa politique éducative a amélioré leur dotation en capital symbolique. Mais parallèlement, il ne s’est guère préoccupé d’améliorer le niveau de l’instruction publique, laissant aux classes moyennes blanches le monopole de l’éducation de qualité (privée). Ce hiatus entre formation censément méritocratique et reconnaissance politico-symbolique n’a pu que renforcer la frustration les anciennes élites, qui ont perdu des espaces au sein de l’appareil d’État et vu leurs capitaux symboliques se déprécier. Le Golf Club perdait une bonne partie de sa pertinence en tant qu’espace de reproduction de pouvoir et de statut.

De nombreuses enquêtes montraient depuis longtemps la méfiance des couches moyennes à l’égard du président. Ce n’est pas tant sa gestion qui était en cause – elle recevait un haut niveau d’approbation – que la persistance de l’hégémonie politique des nouvelles élites plébéiennes. Une question que l’insistance de Morales à vouloir se faire réélire (1) en allant jusqu’à contourner le vote populaire a envenimé au point de finir par précipiter la classe moyenne dans la sédition. De plus, le « proceso de cambio » n’avait nullement affaibli le pouvoir des « microdespotismes » présents dans l’ensemble de la structure étatique bolivienne, ni l’usage partisan des ressources publiques. L’utilisation de fonctionnaires au service des campagnes électorales du MAS et, plus généralement, de l’action politique du parti au pouvoir, a affaibli le pluralisme idéologique et l’impartialité jusque dans les rangs subalternes de la fonction publique.

Anti-réélectionnisme et convergence des griefs accumulés

La Bolivie est un pays presque génétiquement anti-réélectionniste. Même Victor Paz Estenssoro, chef d’orchestre de la Révolution nationale de1952, n’a pas pu exercer deux mandats consécutifs. Cette tendance combine une sorte de réflexe républicain très enraciné dans la société et l’exigence plus prosaïque d’une rotation plus rapide et plus fluide du personnel politique. Lorsqu’un mandataire s’incruste à la tête de l’État, cela limite l’accès des « aspirants ». En outre, tous les partis populaires qui arrivent au pouvoir affrontent le même problème : l’État bolivien est faible, mais il est l’un des rares moyens de promotion sociale ; or, il y a plus de militants que de postes à distribuer, d’où d’inévitables frustrations. 

La Bolivie est aussi le paradis de la « logique des équivalences » chère au politologue argentin Ernesto Laclau (2) : dès que la situation se dégrade et que le gouvernement est perçu comme faible, on assiste à une coalescence sauvage et rapide des revendications, indignations et frustrations les plus hétéroclites, lesquelles sont toujours nombreuses dans un pays pauvre et marqué par une quantité de carences. C’est également ce qui s’est passé cette fois. Les rébellions de plusieurs unités de police, qui ont joué un rôle fondamental dans l’accélération et le basculement des évènements, exprimaient de vieilles rancœurs de la troupe envers la hiérarchie, nourries par problèmes d’inégalité économiques et d’abus de pouvoir. Le même type de mutinerie policière avait déjà eu lieu en 2003 (sous le mandat de Gonzalo Sánchez de Lozada) et en 2012. La ville minière mythique de Potosí, avec sa forte population ouvrière d’origine autochtone qui en faisait hier un bastion du MAS, était entré en dissidence face à Evo depuis plusieurs années. Ses habitants ont massivement rejoint la rébellion, hantés par le sentiment que, tout comme à l’ère coloniale, leur richesse souterraine – hier l’or ou l’étain, aujourd’hui le lithium – leur échappe et qu’ils restent condamnés à la pauvreté par l’incurie ou la corruption du pouvoir en place. Il s’est passé la même chose avec tous les secteurs dissidents des organisations sociales originellement proches du MAS : cultivateurs de coca de la région subtropicale montagneuse des Yungas, une partie des « ponchos rouges » (dirigeants aymaras locaux devenus réfractaires au parti au pouvoir), mineurs, transporteurs, etc. À quoi il faut ajouter une culture corporatiste qui fait peser les revendications locales ou sectorielles plus lourd que les logiques idéologiques plus universalistes. D’où des alliances tout à fait inattendues, comme celle de Potosí, forteresse plébéienne et indigène, avec Santa Cruz, fière de son identité « blanche » et entrepreneuriale (3) – alors que ces deux métropoles provinciales étaient dans des camps farouchement adverses pendant la crise de 2008, qui avait vu s’affronter une première fois le gouvernement d’Evo Morales et les élites économiques des basses terres de l’est du pays, avant de déboucher sur la défaite en rase campagne de celles-ci, puis sur une étonnante phase de rapprochement avec La Paz, voire d’idylle stimulée par la prospérité économique.

Après plusieurs années d’impuissance politique et électorale de l’opposition traditionnelle – avec des noms comme Tuto Quiroga, Samuel Doria Medina ou l’ancien président Carlos Mesa lui-même, principal candidat d’opposition lors du scrutin du 20 octobre –, on a vu émerger pendant cet épisode insurrectionnel multiforme et ambigu un nouveau « leadership charismatique », celui de Fernando Camacho. Inconnu jusqu’à il y a quelques semaines à l’extérieur de Santa Cruz, cet homme d’affaires de 40 ans avait initialement construit son profil en se posant en alternative juvénile plus radicale et contestataires aux dirigeants régionaux jugés « émasculés » par leur défaite de 2008 et leur réconciliation apparente avec Evo Morales. Le « macho Camacho » devint donc le nouveau leader du Comité civique de Santa Cruz, qui regroupe les forces vives de la région et défend ses intérêts avec une sensibilité autonomiste et sous hégémonie du secteur privé local. Dans le contexte de fièvre électorale et post-électoral des journées d’octobre et de début novembre, et face à la faiblesse de l’opposition modérée et à la personnalité un peu falote et indécise de Mesa, Camacho s’est mis en scène comme principal adversaire du « dictateur », à grand renfort de testostérone et d’invocation de la Bible. Il rédigea une « lettre de démission » qu’Evo était censé signer sous son injonction et se rendit en grande fanfare à La Paz, où il fut une première fois repoussé par les partisans du gouvernement mobilisés dans la rue. Ce qui ne l’empêcha pas de revenir à la charge pour pénétrer dimanche dans l’édifice désert du Palacio Quemado – ancien siège du pouvoir transféré depuis 2018 dans la Casa Grande del Pueblo, récemment construite – avec sa Bible dans une main et sa missive dans l’autre, s’agenouillant en invoquant le ciel pour que « Dieu retourne au Palais présidentiel ». 

Malgré cet histrionisme réactionnaire qui ne peut manquer de faire penser à la sinistre ascension de Jair Bolsonaro au Brésil, Camacho a su sceller des alliances avec les leaders aymaras dissidents  les « ponchos rouges » susmentionnés), et s’est fait photographier avec des cholas des hautes terres en chapeau melon et jupon traditionnel et des cocaleros anti-Evo. Il a juré ne pas être raciste et a cherché à se distancer de l’image d’une Santa Cruz blanche et séparatiste. Et son rapprochement avec Marco Pumari, fils de mineur et président du Comité Civique de Potosí, a rehaussé son profil au niveau national, le transformant au moins pour un temps en référence emblématique de milliers d’insurgés urbains en civil et en uniforme policier. Ce faisant, et alors même qu’il n’a jamais postulé à aucun mandat politique, il a pratiquement réussi à supplanter la figure du candidat Carlos Mesa. Ce dernier, au rythme de l’accélération des événements, s’est vu contraint de se radicaliser sans grande conviction et sans grandes chances d’être accepté par l’aile la plus conservatrice de l’opposition, qui le considère comme un « tiède ».

On ne saurait compléter ce portrait provisoire de la « chute de la maison Evo » sans mentionner le rôle de l’armée bolivienne, qui a suscité à gauche bien des fantasmes sur le « coup d’état militaire » (certains allant même jusqu’à dénoncer son caractère « pinochetiste »), alors que l’intervention des militaires a obéi à une logique beaucoup plus complexe et aléatoire liée à la dynamique cumulative des évènements – soit à une espèce de « cascade de contingences ». De fait, l’armée – dont aucune unité n’a pris part aux troubles – a été une des toutes dernières institutions et organisations à demander la démission d’Evo Morales, ce après la mythique Centrale ouvrière bolivienne (la COB, certes bien diminuée aujourd’hui) et plusieurs syndicats de mineurs. Il paraît assez probable que les chefs militaires ne s’y soient résolus que lorsque les dés étaient déjà jetés et qu’il ne leur restait que deux options : « suggérer » à Evo d’abandonner le pouvoir ou devoir réprimer dans le sang les policiers mutinés (comme ils avaient dû le faire en février 2003, ce qui avait occasionné de graves affrontements entre les deux forces) et les insurgés civils. Ce n’est qu’une fois sorti de Bolivie qu’Evo Morales a nommé les militaires comme co-responsables du coup, sans toutefois guère insister sur ce point. Il est vrai que pour quitter le pays, il avait eu besoin de l’autorisation de l’armée afin que l’avion mexicain venu à sa rescousse puisse atterrir dans le Chapare, et que pendant toute la période d’agitation électorale et post-électorale, il n’avait jamais identifié les militaires comme un ennemi principal.

De fait, les relations du MAS avec les Forces armées avaient été plutôt bonnes, parfois même excellentes, pendant ses quatorze années au pouvoir. Les militaires avaient reçu de nombreux bénéfices matériels et occupé diverses charges publiques (l’ambassadeur bolivien à Paris, par exemple, était un officier de carrière). Ils avaient été impliqués dans les politiques sociales et partageaient avec le gouvernement un discours nationaliste très similaire – même si on peut supposer que d’aucuns aient nourri certaines réticences face aux velléités de promouvoir à leur intention une École de formation « anti-impérialiste » ou à l’usage (assez velléitaire et superficiel) par le pouvoir de symboles à résonance plus ou moins castriste. S’ils ont été « complices » du renversement de Morales, c’est plutôt par omission. Par ailleurs, cette relation cordiale mais exempte de subordination entre le pouvoir et l’armée, puis la réaction de cette dernière aux évènements d’octobre et novembre, montre bien à quel point il est absurde de désigner le gouvernement du MAS comme une « dictature ». 

Insurrections et refondations : un jeu à somme nulle ?

Le sociologue marxiste bolivien René Zavaleta a jadis décrit son pays comme « la France de l’Amérique du Sud », soit une nation où la politique s’exprimerait régulièrement et spontanément sous la forme classique de l’opposition entre révolution et contre-révolution. Mais sous Evo Morales, plus d’une décennie de stabilité a semblé démentir cette affirmation. À partir de 2008, nous l’avons vu, le président indigène avait su dompter puis amadouer les vieilles élites néolibérales et régionalistes qui s’étaient opposées à son arrivée au pouvoir, entamant un cycle hégémonique marqué par une longue phase de croissance économique, de confiance en l’avenir et d’approbation majoritaire de la gestion gouvernementale. Un marché intérieur florissant bénéficiait d’investissements considérables financés par des revenus extraordinaires dans un contexte de prix élevés des exportations de matières premières, tandis que les indicateurs sociaux s’amélioraient eux aussi notablement.

Mais sous l’égide de l’humeur anti-réélectionniste, l’esprit insurrectionnel a resurgi, cette fois dangereusement articulé avec un mouvement conservateur et contre-révolutionnaire. Contrairement à Gonzalo Sánchez de Lozada en 2003, Evo Morales n’a pas lancé l’armée dans la rue, comptant plutôt sur une mobilisation des militants du MAS qui n’a pourtant pas été à la hauteur des expectatives – alors même que le spectre des « hordes masistes » était agité par les réseaux sociaux et les médias, non sans connotations racistes même si on n’ose plus guère parler ouvertement de « hordes paysannes » ou de « hordes indigènes ». Le rapport de l’Organisation des États américains (OEA) sur le résultat des élections, qui suggère l’existence de distorsions et de manipulations du scrutin, a miné la confiance en soi du parti au pouvoir, qui semble avoir alors perdu simultanément la rue et les réseaux sociaux. Paradoxalement, cet audit accepté par le pouvoir et qui aurait pu pacifier la situation a été rejeté par l’opposition, qui considérait le secrétaire-général uruguayen de l’OEA Luis Almagro – ancien ministre des Affaires étrangères de José Mujica, mais par ailleurs ennemi juré de Nicolas Maduro et diabolisé par la gauche bolivarienne – comme un crypto-gauchiste et un allié d’Evo Morales pour avoir approuvé la postulation controversée du président bolivien et entretenir avec lui des relation très cordiales. (Signalons que l’OEA s’est prononcée contre « toute solution anticonstitutionnelle à la situation » – ce qui peut bien entendu donner lieu à diverses interprétations – et que le 1  novembre, Almagro s’est distancié de Morales en déclarant que le véritable coup d’État aurait été la fraude électorale perpétrée le 20 octobre.)

L’une des sources de l’insurrectionnalisme bolivien est la prévalence du caudillisme, lié à l’absence d’institutions politiques consolidées. Ce qui domine, c’est une logique immédiatiste de « jeu à somme nulle » : on mise sur « tout gagner ou tout perdre », sans jamais chercher à accumuler des victoires partielles ou absorber des défaites partielles en ayant le regard tourné vers l’avenir. Evo Morales n’a pas su dépasser cette culture politique, raison pour laquelle il a cherché à s’accrocher au pouvoir à n’importe quel prix avant de céder au chaos. Mais l’opposition n’a pas fait mieux et son action incohérente a suscité l’émergence d’un autre « caudillo », de droite cette fois, et potentiellement bien plus dangereux. Nous ne savons pas quel avenir politique attend Camacho, mais il a déjà rempli sa « mission historique » : la mobilisation des couches moyennes et de fractions des secteurs populaires urbains a mis fin à l’exception historique d’un « gouvernement paysan » en Bolivie. Rien d’étonnant à ce qu’après la chute d’Evo, des émeutiers et même des policiers aient incendié des « whipalas », le drapeau indigène en damier multicolore qui était pratiquement devenu le deuxième emblème national du pays sous le gouvernement du MAS (4).

La Bolivie n’est pas seulement le pays des insurrections, elle est aussi celui des « refondations ». En effet, seule l’idée d’une « refondation » permet d’unir les forces hétéroclites mobilisées autour d’une issue insurrectionnelle et d’annuler l’influence sociale et politique des perdants. La « refondation » s’accompagne en outre consubstantiellement d’une « destruction créative » des institutions étatiques et politiques qui permet de promouvoir un nouveau cycle de promesses et de prébendes liées à l’« occupation » des lieux de pouvoir par les nouveaux gagnants. Le paradoxe, c’est qu’à chaque « refondation », la Bolivie ne change guère, surtout en termes de culture politique. La balle est désormais dans le camp conservateur. Reste à voir si l’opposition fragmentée à Evo Morales parviendra à structurer un nouveau bloc de pouvoir et à neutraliser durablement une tradition nationaliste-révolutionnaire très enracinée en Bolivie et dont le MAS était un avatar contemporain porteur d’un mélange très sui generis, parfois contradictoire, parfois productif (et souvent fort mal compris à l’étranger), de radicalité et de modération pragmatique.

Pablo Stefanoni et Fernando Molina 

Une version moins développée de ce texte a été initialement publiée dans la revue argentine en ligne Anfibia : « ¿Cómo derrocaron a Evo? », http://revistaanfibia.com/ensayo/como-derrocaron-a-evo/. Traduit par Marc Saint-Upéry.

Pablo Stefanoni est un journaliste et historien argentin ayant vécu et travaillé plusieurs années à La Paz. Ex-directeur de la version bolivienne du Monde diplomatique et aujourd’hui rédacteur en chef de la revue continentale Nueva Sociedad, il est l’auteur (avec Hervé Do Alto) de Nous serons des millions. Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie (Raisons d’agir, Paris, 2008).

Fernando Molina est un journaliste et écrivain bolivien. Collaborateur du quotidien espagnol El Pais, il est l’auteur, entre autres ouvrages, de El pensamiento boliviano sobre los recursos naturales (Pulso, La Paz, 2009) et de Historia contemporánea de Bolivia (Gente de Blanco, Santa Cruz de la Sierra, 2016).

https://blogs.mediapart.fr/pablo-stefanoni/blog/141119/bolivie-comment-evo-est-tombe

1. En février 2016, un peu plus d’un an après sa dernière réélection, Evo Morales avait convoqué un référendum pour amender la Constitution en autorisant la réélection illimitée du chef de l’État. Cette proposition fut rejetée par 51,3% de l’électorat. Reprochant aux électeurs de s’être laissés « manipuler » par les « mensonges » des médias et de la droite et aux nouvelles classes moyennes d’avoir « trahi » en « oubliant » leurs origines plébéiennes, le président bolivien fit appel auprès de la Cour constitutionnelle (largement contrôlée par le pouvoir), qui l’autorisa finalement à se représenter en vertu d’une interprétation assez singulière des traités internationaux arguant que tout citoyen a le droit inaliénable d’élire et d’être élu.

2. Ernest Laclau, La Raison populiste, Seuil, Paris, 2008.

3. « À Santa Cruz, nous sommes blancs et nous parlons anglais », avait déclaré une fois une reine de beauté locale.

4. Signalons toutefois que les policiers et Camacho lui-même ont dès le lendemain organisé des actes publics de desagravio (réparation symbolique) et d’hommage au drapeau indigène, sans doute inquiets des effets de l’indignation massive (accompagnée d’appels à la mobilisation) des secteurs indigènes face à ces provocations. Une péripétie assez symptomatique de la fluidité de la situation et de l’état des rapports de force à la fois réels et perçus.


Bolivie : un soulèvement mis à profit par l’extrême droite

Le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations est ce qui a finalement causé la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé la démission devant les forces armées et la police. L’OEA a soutenu le gouvernement jusqu’à la fin. La situation critique dans laquelle se trouve la Bolivie ne commence pas avec une fraude électorale, mais avec l’attaque systématique des gouvernements Evo Morales et Álvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont conduits à la confrontation.

La mobilisation sociale et le refus des mouvements de défendre ce qu’ils considéraient comme « leur » gouvernement à l’époque ont été à l’origine de la démission. En témoignent les déclarations des travailleurs boliviens, des enseignants et des autorités de l’Université publique d’El Alto (UPEA), de dizaines d’organisations et de Women Creating, peut-être la plus claire de toutes. La gauche latino-américaine ne peut accepter le fait qu’une partie considérable du mouvement populaire a exigé la démission du gouvernement.

La déclaration historique de la Fédération des syndicats des travailleurs des mines de Bolivie (FSTMB), proche du gouvernement, est l’exemple le plus clair du sentiment de nombreux mouvements : « Monsieur le Président Evo, vous avez déjà beaucoup œuvré pour la Bolivie. Vous avez amélioré l’éducation, la santé. Monsieur, toutes les personnes vous apprécieront pour le poste que vous avez occupé occuper, mais maintenant, il est temps de laisser le gouvernement national entre les mains du peuple ».

Cette triste issue a une histoire qui remonte à la marche pour la défense du territoire autochtone et du parc national Isiboro-Sécure (TIPNIS) en 2011. Après cette action massive, le gouvernement a commencé à diviser les organisations. Tandis que Morales-García Linera entretenait d’excellentes relations avec le monde des affaires, le gouvernement a attaqué le Conseil national des Ayllus et Markas del Qullasuyu (Conamaq) et la Confédération des peuples autochtones de Bolivie (CIDOB), deux organisations historiques des peuples d’origine. Ils ont envoyé la police, ils ont renvoyé les dirigeants légitimes et ont remis, protégés par la police, les dirigeants liés au gouvernement.

En juin 2012, la CIDOB a dénoncé « l’ingérence du gouvernement dans le seul but de manipuler, diviser et affecter les instances organiques et représentatives des peuples autochtones de Bolivie ». Un groupe de dissidents avec le soutien du gouvernement a ignoré les autorités et a convoqué une « commission élargie » pour élire de nouvelles autorités.

En décembre 2013, un groupe de dissidents de la CONAMAQ, similaire au MAS, a saisi les locaux, battu et expulsé ceux qui s’y trouvaient avec l’aide de la police, qui gardaient le siège et empêchaient les autorités légitimes de le récupérer. La déclaration de l’organisation a déclaré que le coup d’Etat contre la CONAMAQ consistait à « approuver toutes les politiques contre le mouvement autochtone et le peuple bolivien, sans que personne ne dise rien ».

Le 21 février 2016, le gouvernement a convoqué un référendum afin que la population se prononce en faveur ou contre la quatrième réélection de Morales. Bien que la majorité ait dit NON, le gouvernement a poursuivi les plans de réélection.

Le mercredi 17 février au matin, quelques jours avant le référendum, une manifestation d’élèves et de parents d’élèves s’est rendue au bureau du maire d’El Alto. Un groupe de cent manifestants est entré de force dans les locaux, provoquant un incendie où six personnes sont décédées. Les manifestants qui se sont mobilisés lors de la mobilisation des parents appartenaient au Mouvement socialiste officiel (MAS).

Les élections du 20 octobre ont consommé une fraude pour la majorité des Boliviens. Les premières données indiquaient un deuxième tour. Mais le décompte a été arrêté sans aucune explication et les données fournies le lendemain ont montré qu’Evo avait remporté le premier tour, puisqu’il avait obtenu plus de 10% de différence même s’il n’atteignait pas 50% des suffrages.

Dans plusieurs régions, des affrontements se sont produits avec la police, tandis que les manifestants incendiaient trois bureaux régionaux du tribunal électoral de Potosí, Sucre et Cobija. Les organisations de citoyens ont appelé une grève générale pour une durée indéterminée. Le 23, Morales dénonçait le « coup d’Etat » de la droite bolivienne.

Lundi 28, la manifestation s’est intensifiée avec des blocus et des affrontements avec la police, mais également entre partisans et opposants du gouvernement. Comme à d’autres occasions, Morales-García Linera a mobilisé des organisations cooptées pour confronter d’autres organisations et opposants à son gouvernement.

Le 2 novembre, il y a eu un tournant important. Le président du Comité civique de Santa Cruz, qui a maintenu une alliance avec le gouvernement de Morales, Luis Fernando Camacho, appelait l’armée et la police à « se ranger du côté du peuple»  pour forcer la démission du président, invoquant Dieu et bible. Vendredi le 8, les trois premières unités de police émeutes à Cochabamba, Sucre et Santa Cruz, et les uniformes ont fraternisé avec des manifestants à La Paz. Deux jours plus tard, Évo offre sa démission verbale.

Dans ce scénario de polarisation, il convient de souligner l’intervention remarquable du mouvement féministe bolivien, qui a mené une articulation des femmes dans les principales villes. Le 6 novembre, en pleine polarisation violente, María Galindo a écrit dans le journal Página 7 : « Fernando Camacho et Evo Morales sont complémentaires ». « Les deux sont des représentants uniques du « peuple ». Tous deux détestent les libertés des femmes. Tous deux sont homophobes et racistes, ils utilisent tous les conflits pour en tirer parti. Cela nécessite non seulement la démission du gouvernement et du tribunal électoral (complice de fraude), mais également la nécessité de nouvelles élections avec d’autres règles, dans lesquelles la société est impliquée, de sorte que «personne n’a jamais besoin de plus d’un parti politique pour se faire entendre et pour se faire entendre. faire des exercices de représentation ».

La grande majorité des habitants de la Bolivie n’est pas entrée dans le jeu de guerre que Morales-García Linera ont voulu imposer lorsqu’ils ont abandonné et jeté leurs partisans dans la destruction et le pillage (en particulier à La Paz et à El Alto), probablement pour forcer une intervention militaire et justifier ainsi la dénonciation d’un « coup d’Etat » qui n’a jamais existé. Ils ne sont pas non plus entrés dans le jeu de l’extrême droite, qui agit de manière violente et raciste contre les secteurs populaires.

Pour nous la gauche latino-américaine, nous devons réfléchir sur le pouvoir et les abus que cela implique. Comme nous l’enseignent les féministes et les peuples autochtones, le pouvoir est toujours oppressif, colonial et patriarcal. C’est la raison pour laquelle le peuple rejette les dirigeants et que les communautés font pivoter leurs chefs pour qu’ils n’accumulent pas le pouvoir.

Nous ne pouvons oublier qu’à l’heure actuelle, la droite raciste, coloniale et patriarcale court le risque de pouvoir profiter de la situation pour s’imposer et faire couler le sang. La revanche politique et sociale des classes dirigeantes est aussi latente que durant les cinq derniers siècles et doit être arrêtée sans hésiter.

Raúl Zibechi, Anfibia, 11 novembre 2019

http://alter.quebec/bolivie-un-soulevement-mis-a-profit-par-lextreme-droite/


Pour rappel : Bolivie : l’appel de Pablo Solon : bolivie-lappel-de-pablo-solon/

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