La puissance des mots

La puissance des mots. Les mots ont tué chez moi. 25 ans après, vous les médias, vous avez le devoir d’en chercher d’autres. Des mots qui sauvent, qui soulignent, qui alertent et qui réconcilient les survivants et les vivants.

Récemment, mon nom a été cité deux fois dans La Croix. Je viens vous tenir la main et vous faire voyager dans l’habitacle de la survivance. Je vais vous parler avec mes mots. Le génocide n’a pas seulement emporté les nôtres, il a aussi détruit les liens et a conjugué nos mots à la haine. Il nous a réduits au silence, d’où le titre de mon ouvrage « L’INNOMMABLE, AGAHOMAMUNWA » : littéralement la bouche obstruée en Kinyarwanda.

J’espérais qu’en 2019 le génocide perpétré contre les Tutsi ne serait plus depuis longtemps un sujet de controverse en France. C’est troublant. Un génocide, on le reconnaît et on le crie sans alternative, autrement on le nie. Le dernier génocide du 20ème siècle était sans aucun doute évitable. Tous les éléments étaient connus. Il aurait suffi seulement d’une dizaine d’hommes parmi ceux qui étaient aux commandes à Paris qui crie « arrêtez ça ! », le génocide n’aurait pas eu lieu. Mes enfants seraient en vie.

Ce 10 octobre, La Croix titrait : « Commission Rwanda, l’absence « criante » de spécialistes de la région des Grands Lacs ». Criante, ai-je retenu, probablement parce que le reste m’est familier. Et oui, il en faut des mots forts pour déboucher les oreilles encombrées par le racisme inavoué, engluées dans l’indifférence et dans l’adhésion aveugle à une idéologie exterminatrice. Ce titre a réveillé en moi un souvenir : il y a 25 ans, en août 1994, une voix poussait un cri sourd dans La Croix, elle s’élevait timidement, mais justement contre le silence sur le génocide qui venait de se terminer. C’était la fin de notre anéantissement. Ici on prenait les vacances, les lunettes sombres sur les yeux à la plage ensoleillée. Les médias tournaient images et papiers de la coupe du monde, de l’élection de Mandela, de la guerre dans les Balkans. Les militaires rentraient de la mission « militaro humanitaire ». Une mission bien accomplie, se félicitaient leurs chefs tout fiers. Une fierté après un génocide ?

Comment est-ce possible ? J’étais à Bordeaux depuis deux mois, bouche bée, les yeux hagards, une zombie, une morte-ambulante. Le génocide qui venait d’engloutir les miens était phagocyté, oublié déjà. J’ai eu envie de mourir. L’effroi ne me quittera plus. À cette époque, Gilles, un ami rencontré à Bordeaux, épluchait la presse pour une femme muette que j’étais devenue. Une exception dans La Croix, un tout jeune historien ouvrait une lucarne sur mon génocide, il remontait le cours de l’Histoire dans son article du 31 août 1994 : « En 1963, déjà » par L. Larcher

J’adhère entièrement à son titre du 10 octobre « L’absence criante de spécialistes… ». Aujourd’hui, 25 ans après, l’auteur a raison de crier les manquements, les injustices dans le choix des composants de la commission Rwanda. Il faut faire résonner les cloches pour réveiller les villages de France endormis. 25 ans ça suffit. L’auteur ne crie pas seulement, il écrit : « Rwanda, ils parlent ». Je vous le conseille vivement. C’est un très grand livre dans l’Histoire de la 5ème République. C’est un exemple vivant de force, de volonté et d’engagement pour faire éclater la vérité sur ce crime des Crimes. On découvre, au fil des pages, un « vrai guerrier », un journaliste discret, habillé d’une profonde douceur et piqué par l’amour de l’humain. Je n’exagère rien. J’ai trouvé un journaliste riche de son expérience de reporter de guerre qui sait sentir les choses. Il tourne les questions, il revient dessus, il perçoit le fond de la pensée de la personne en face, il le ramène malgré lui, sans le harceler, sur le terrain de l’histoire, au coeur du génocide des Tutsi. Ses interlocuteurs bégayent, hésitent, reculent, oublient les dates, confondent les événements, bifurquent, traînent, le temps est resté suspendu, ils sont en 1994 malgré tout. « Rwanda, ils mentent toujours », aurait été aussi adapté comme titre. Je l’ai lu et relu. J’ai été marquée par la retenue dont fait preuve l’auteur ; il parle peu, il essaie de faire vibrer la corde du coeur de chacun de ses interviewés, mais pour certains leur discours transpire la haine, on dirait que l’humanité est aussi morte dans leurs coeurs éculés par le pouvoir et les vieilles conceptions coloniales. Ils esquivent les questions par des raccourcis néo coloniaux : « C’est ça l’Afrique » ponctue leur conversation à plusieurs reprises. « C’est aussi ça un génocide », insiste l’auteur. Il précise : ce génocide a eu lieu au su et au vu du monde entier dans un silence assourdissant. « C’était partout le silence », acquiesce P. De Saint-Exupéry.

L’humanité serait-elle morte au Rwanda ? Paris en 1994 a foulé au pied la démocratie, la vérité et la vie ce qui équivaut à mettre une croix sur la fraternité, l’égalité et la liberté. Il faut que beaucoup de voix s’élèvent contre le mal absolu. J’ose croire que c’est dans les orientations de La Croix, que ce journal et les autres ont un devoir de vérité envers l’Histoire, envers les électeurs français et, envers nous les survivants, c’est notre unique espoir, la seule justice possible. Ces hommes d’État de 1994 avaient en main le destin du grand pays de la Déclaration des Droits de l’Homme, le pays des Lumières, le pays signataire de la convention de 1948. Il reste inconcevable pour certains de les penser responsables d’un génocide, encore moins au Rwanda, dans ce pays inconnu et pauvre du fin fond de l’Afrique. Est-ce par surdité ou par négligence qu’ils ont laissé faire ? Quoi qu’il en soit, 25 ans après, beaucoup de choses sont connues mais eux continuent de jeter un brouillard épais sur mes morts. C’est carrément hallucinant.

Toute nuance par rapport à un crime de génocide est impropre. Ce n’est d’ailleurs pas devant un journaliste, d’aussi bonne volonté soit-il, que ces hommes d’Etat devraient comparaître, mais devant un tribunal international pour avoir piétiné sur la côte Ouest du Rwanda, la convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide, pour s’être moqué des règlements du HCR qui interdisent d’installer les populations réfugiées à la frontière de leur pays d’origine.

J’accuse ces hommes de non assistance à un peuple en danger d’extermination. Et c’est le moins que je puisse dire quand j’imagine qu’ils aient pu avoir l’intention de remettre au pouvoir cette « clique d’assassins du Hutu Power ».

Dans l’article du 10 octobre donc, mon ouvrage « L’INNOMMABLE » est cité. L’innommable comme ce qui est arrivé dans ma ville de Butare où le génocide a démarré le 17 avril 1994 tandis que le reste du Rwanda était à feu et à sang depuis le soir de l’attentat contre l’avion présidentiel, le 6 avril. Entre temps ma ville aurait pu être protégée. L’innommable comme dans mon coeur brisé par les atrocités qui se sont succédées sur mes petits en mon absence. Il s’appelait Blaise, il avait 11 ans, il aurait 36 ans aujourd’hui. Il s’appelait Noël, il attendait avec joie ses 10 ans en décembre 1994, il aurait 35 ans. Depuis Noël n’est plus une fête mais un deuil. Il n’y a plus de fêtes dans mon coeur, tous les moments d’émerveillement sont malheureux. L’innommable comme la triste pensée de mon père, il a été tué par tous ceux à qui il avait appris à lire et à écrire. Il avait beaucoup d’espoir mon père pour m’appeler Mukantabana (femme dans le combat) alors que je suis née dans les décombres de la révolution sanguinaire hutu. Il s’appelait Ntege (la force de l’espoir). Il fut tué donc avec ses enfants et ses petits-enfants. L’innommable contre lequel s’est élevé le Père Blanc Henri Bazot que je découvris dans l’article du 31 août 1994 dans La Croix. Le voilà mort à présent, mort dans l’oubli total de toute sa communauté pour avoir osé crier déjà au génocide à Noël 1963. C’était pourtant un génocide, les Tutsi étaient tués pour ce qu’ils étaient. Je naquis dans ces années-là et je grandis là-bas dans la peur sous le régime hutu des deux Républiques racistes. Asphyxiant.

Que dire à Monsieur Duclert dont la mission est de « regarder » dans les archives françaises, de les analyser sans témoins ni spécialistes à ses côtés ? Il reconnaît au moins mon honnêteté. Il a imaginé juste, c’est tout ce qui me reste ; je peine à me mettre debout depuis 25 ans. C’est fatiguant un génocide. Tous les jours, je dois lutter contre l’absence « criante » des miens. À chaque instant, je me demande pourquoi moi je suis en vie et pas eux ? Pourquoi j’ai été désignée comme Tutsi, ennemie de l’intérieur, cafard ? En quoi je menaçais la sécurité de la nation ? Cela fut appliqué à mes enfants : des petits ennemis, des petits cafards. Absurdité humaine ou politique ? J’étais pourtant une bonne francophone. Pourquoi mon pays, la France, a religieusement suivi les génocidaires alors qu’il pouvait changer le cours des choses. Pourquoi tous ces hommes, tous intelligents, ont mis leur intelligence au service du mal ? Monsieur Duclert trouvera-t-il des réponses dans les archives ? Il n’a pas besoin de me renvoyer au « Rapport de la Mission des Génocides », CNRS éditions. Je peux le rassurer, je l’ai lu. Il y a dedans de bonnes recommandations et quelques « échos lointains du génocide au Rwanda ». Parler de flou est un euphémisme.

L’irréparable a été commis, je n’ai pas le choix, je suis prête à entendre la vérité. J’espère que La Croix va continuer à nous informer en restant authentique dans son exercice de travail journalistique. Et je souhaite à la Commission Duclert d’effectuer un travail à la hauteur du Crime des Crimes.

N’oubliez jamais : « Le ventre est fécond d’où a surgi la bête immonde ». Bertolt Brecht

Adélaïde Mukantabana


Articles cités. Laurent Larcher et Vincent Duclert

https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Commission-Rwanda-labsence-criante-specialistes-region-Grands-Lacs-2019-10-10-1201053409


De l’autrice :

Lettre ouverte au Président Emmanuel Macron, adelaide-mukantabana-lettre-ouverte-au-president-emmanuel-macron/


1 – Ouverture et bienvenue :

https://www.dailymotion.com/video/x7netiu

2.1 – Conférence gesticulée (première partie) :

https://www.dailymotion.com/video/x7mpmh1

2.2 – Conférence gesticulée (deuxième partie) :

https://www.dailymotion.com/video/x7mnmm3

3.1 – Table ronde 1 : Mémoires et transmissions (première partie) : 

https://www.dailymotion.com/video/x7mje5b

3.2 – Table ronde 1 : Mémoires et transmissions (deuxième partie) : 

https://www.dailymotion.com/video/x7mmk7z

4.1 – Table ronde 2 : De la « Mission Quilès » à la « Commission Macron » (première partie) : 

https://www.dailymotion.com/video/x7ncye4

4.2 – Table ronde 2 : De la « Mission Quilès » à la « Commission Macron » (deuxième partie) : 

https://www.dailymotion.com/video/x7nd4yp

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