La putain respectueuse (plus deux textes)

Ce texte est-il extrait d’une allocution de Ludivine de la Rochère prenant la parole dans un meeting catho-tradi contre la PMA ? « Je tiens la famille pour un endroit, un moment, un environnement où l’on rit et se parle et se confie plus que n’importe où ailleurs, où l’on a les mêmes victoires, les mêmes défaites; la famille est un endroit où la race humaine semble plus belle, plus noble et fragile, élevant une communauté au-dessus de la fange… »

Raté, en fait c’est extrait de « La Maison » le livre d’Emma Becker qui fait le buzz en ce moment.

Le problème avec Emma Becker, c’est qu’elle n’a aucune analyse politique de la famille comme lieu de violences et d’exploitation patriarcale des femmes, ni par conséquent d’analyse du bordel en tant qu’autre lieu de cette même exploitation/oppression patriarcale des femmes, ni des rapports de force qui régissent les interactions entre les sexes, ni en général ne perçoit comment les rapports d’exploitation et de domination-soumission structurent toute la société.

Elle est dans l’émotion, dans la traduction littéraire de l’émotion, dans le psychologisme/individualisme myope qui empêche de voir la dimension systémique, elle n’a pas de distance critique, pas de réflexion propre, elle est littéralement pensée par les autres, simplement traversée par une pensée collective faite de stéréotypes et de poncifs.

Et des poncifs, elle n’en rate pas un : « la prostituée heureuse », les pulsions masculines irrépressibles, la prostituée-psychologue, la prostitution indispensable à la collectivité (à cause des viols ?), le client pauvre type paumé qui trouve un peu de bonheur dans les bras des prostituées, la « putain au grand coeur »..

Car ces femmes qui oeuvrent « avec leur chair et leur infinie patience pour le bien des individus qui composent cette société… s’oublient elles mêmes par définition… »

C’est dégoulinant de sentimentalité-guimauve, ce sacrifice masochiste de la prostituée qui offre son corps à des hommes qui la dégoûtent. Emma Becker, c’est Harlequin au bordel, une midinette porno qui met un petit coeur sur le i de Justine, son pseudo de « travailleuse du sexe ».

Elle le dit à plusieurs reprises : si les prostituées sont des vraies femmes, c’est parce qu’elles sont au service des hommes–la féminité, c’est le masochisme et le servage.

« La Maison » sert au moins à rappeler qu’être du côté de la prostitution, ce n’est ni transgressif ni révolutionnaire, c’est au contraire conformiste et traditionaliste, c’est être complètement du côté du pouvoir. La maman et la putain sont les deux faces complémentaires de l’institution patriarcale, et défendre le droit immémorial des hommes d’acheter du sexe, ce n’est pas être contestataire, c’est être du côté du puritanisme bourgeois, de l’ordre moral et de la domination masculine.

On dit souvent que les malfrats, ces capitalistes de l’économie parallèle, sont par définition de droite, apparemment les « prostituées heureuses » aussi.

Francine Sporenda

https://sporenda.wordpress.com/2019/10/15/la-putain-respectueuse/


« La maison » d’Emma Becker ou comment vendre l’enfer allemand au reste de l’Europe

Qui ne connaît pas de personnage glamour de prostituées ? Il y a celui de Julia Roberts dans « Pretty Woman » (2) qui raconte l’histoire d’une prostituée séduisante dont un client finit par s’amouracher et qui, tel le prince charmant de Cendrillon, arrache sa belle au caniveau pour l’épouser. Il y a la jeune fille bourgeoise, héroïne du film « Jeune et jolie » de François Ozon (3), qui s’« essaie » à la prostitution comme une échappatoire à une crise d’adolescence orageuse, et s’en sort indemne ou presque. Le roman autobiographique d’Emma Becker est de cet acabit. On l’a vue radieuse dans l’émission intitulée « la Grande Librairie » du 12 septembre 2019 (4), partager avec le public son « expérience personnelle » dans le système prostitutionnel néo-réglementariste allemand avec un sourire rayonnant. Elle raconte très sérieusement son entrée dans la prostitution qui se serait faite sans pression, ni violence et de son plein gré. Juste une tentative pour telle Alice, traverser le miroir et devenir une ces femmes qu’elle avait longtemps observées et admirées, dit-elle.

Il est inutile de s’attarder sur les propos fracassants qu’elle a tenus au cours de cette émission tels que : « je pense que, dans la condition même de la pute, d’une femme que l’homme paie pour la posséder, en fait dans cette espèce de vérité toute nue, il y a quelque chose qui je pense se rapporte aussi d’une façon ou d’une autre à la condition féminine, c’est-à-dire la femme dont la fonction est de servir l’homme avant tout. » Je crois que cette simple citation suffira aux lecteurs pour cerner la compréhension du féminisme de l’autrice.

Par contre, le reste de son discours mérite d’être analysé.

Au delà des anecdotes peu crédibles dignes d’un roman Harlequin sur les clients amoureux éconduits par des prostituées volages, de par le vocabulaire qu’elle utilise, Emma Becker assimile la prostitution à un travail, à une activité professionnelle comme une autre et elle développe une vraie stratégie de banalisation de la prostitution à travers son discours. Le vocabulaire qu’elle emploie est celui de la professionnalisation : la prostitution serait un métier, le bordel une institution. Elle établit même un parallèle entre le travail domestique et le fait d’avoir des relations sexuelles. Cela n’est pas sans rappeler le discours de militants bien connus du réglementarisme en matière de prostitution, celui du STRASS. (5)

Mais revenons à « La Maison » ; tout d’abord, Emma Becker prétend être entrée en prostitution volontairement, fascinée qu’elle était par les prostituées. Emma Becker a décidément de la chance, car dans chaque maison close allemande, on trouve des victimes de la traite (6), c’est à dire des femmes importées de l’Europe de l’Est ou d’ailleurs par des réseaux de traite qui sont violées quotidiennement pour le compte de proxénètes, sous la menace de violences extrêmes. Dans l’immense majorité des cas, l’entrée en prostitution se fait sous la contrainte, qu’elle soit de nature violente, ou pour des raisons de grande pauvreté, d’absence d’alternatives (7). Les femmes qui ont choisi de se prostituer sont extrêmement rares et absolument pas représentatives de l’ensemble des femmes en situation de prostitution. Il faut préciser qu’en Allemagne, environ 85% des femmes en prostitution sont d’origine étrangère, cette origine étrangère impliquant d’ailleurs presque automatiquement qu’elles sont trafiquées puisque des femmes habitant en Bulgarie ou au Nigéria ne vont pas arriver directement de leur pays à un bordel à Wiesbaden ou à Stuttgart toutes seules.

Pourtant, la question de la traite est presque totalement absente du livre : à « La Maison », les « cinquante soixante filles qui composent notre équipe » –déclare Emma Becker – sont toutes allemandes, toutes majeures, toutes prostituées sans y être contraintes et à leur compte (dans un bordel, toutes les femmes prostituées ne sont pas présentes en même temps). Même au « Manège », autre bordel que Becker dit avoir fréquenté et qui est censé dépeindre une forme de prostitution plus violente, il n’est fait aucune mention d’un quelconque réseau mafieux, le proxénétisme n’existe tout simplement pas dans l’univers merveilleux des bordels allemands. Emma Becker ignore totalement le phénomène alors qu’il est au cœur du système prostitutionnel de ce pays. C’est à se demander si son témoignage est véridique tant il est invraisemblable de trouver une cinquantaine de prostituées adultes de nationalité allemande exerçant sans proxénète à Berlin.

Il est question, à un moment de l’intrigue, de femmes ukrainiennes en situation de prostitution mais elles seraient des « prostituées indépendantes », riches de surcroît, donc pas concernées par la traite. Emma Becker, en choisissant de ne pas parler de la traite, occulte une problématique lourde et déterminante et dissimule que le trafic d’êtres humains est le moteur de la prostitution allemande ; sa façon de présenter les faits est tendancieuse et a pour effet de faire passer pour anodin et inoffensif un qui est en réalité redoutable et violent.

Autre élément important, les personnages de Becker sont majeures, or l’entrée en prostitution se fait souvent lorsque les femmes sont encore adolescentes, mineures, là aussi, Becker occulte cette réalité dérangeante en dépeignant un monde de la prostitution peuplé uniquement de femmes adultes (8).

Tout au long du livre, on retrouve un discours qui s’apparente à celui du STRASS (5), à savoir l’assimilation de la prostitution à un travail. Ce discours n’a rien de nouveau, il est répété ad nauseam dans les grands médias par le STRASS et ses sympathisant-es à longueur d’émissions grands public depuis des années. Le rapprochement entre travail et prostitution se fait par l’usage d’un vocabulaire qui évoque le monde du travail (boulot, service, bosser, métier) pour parler de la prostitution. Le glissement sémantique va jusqu’à considérer la prostitution comme une possibilité de promotion sociale pour les femmes d’Europe de l’Est qui, de toute façon, n’auraient pour autre option que de se prostituer dans leur pays d’origine en gagnant moins d’argent. Au-delà du mépris de classe pour ces femmes qui sourd dans ce genre de considérations, on retrouve encore ici l’assimilation de la prostitution à une activité professionnelle quelconque. La vieille rengaine du STRASS qui consiste à ânonner que la prostitution est un métier comme un autre, que le problème est la stigmatisation, pas l’activité de prostitution elle-même et que le réglementarisme protège les prostituées de la violence est bien connue, et peut être facilement démontée. La preuve est sous nos yeux : l’Allemagne et d’autres pays d’Europe ont légalisé la prostitution (6), pourtant dans ces pays la violence contre les personnes prostituées n’a pas diminué, la stigmatisation non plus et qui plus est, la traite a explosé. De plus, au vu des conséquences dramatiques sur la santé des personnes concernées par la prostitution (9) (stress post traumatique, MSTs…), cette activité relève beaucoup plus d’une violence patriarcale extrême que d’un quelconque travail.

Les personnages féminins d’Emma Becker sortent de la prostitution aussi facilement qu’elles y sont entrées, sans traumatismes ni séquelles. Celle-ci va parfois adopter un vocabulaire mécaniste, assimilant le corps féminin à un outil avec lequel les prostituées pourraient travailler, puis reprendre une vie sexuelle normale après leur passage en prostitution. Ce n’est pas l’avis d’Ingeborg Kraus, médecin traumatologue qui, en accompagnant ces femmes sorties du système prostitutionnel, a décelé chez 68% d’entre elles un stress post-traumatique d’une intensité comparable à celui d’une victime de tortures (9). Là aussi, « La Maison » semble bel et bien déconnectée de la réalité allemande.

Les descriptions de la vie quotidienne au bordel brillent par leur sentimentalisme, le bordel selon Emma Becker serait un monde merveilleux d’érotisme sans violence, où les clients tomberaient parfois amoureux des prostituées. L’accent est mis sur les couleurs, les odeurs et les bruits pour nous faire croire à l’existence d’une espèce de lieu idyllique où des adultes libres et heureux se livrent au libertinage. J’épargnerai ici aux lecteurs les considérations niaises de l’autrice sur l’esthétique multicolore du lieu. Les prostituées sont décrites comme des femmes riches et puissantes. Libres de leurs mouvements, elles disposeraient de beaucoup d’argent pour elles seules, car aucune d’entre elles n’est sous la coupe d’un proxénète. Elles ne coucheraient qu’avec 4 à 6 hommes par jour, tout en pouvant refuser les hommes et les pratiques qui ne leur conviennent pas. Il n’est fait mention que d’une seule agression physique non létale dans tout l’ouvrage.

Là aussi, la réalité est beaucoup plus prosaïque : d’après le rapport de la fondation Scelles qui fait autorité en la matière, il y aurait en Allemagne 100 000 à 200 000 personnes prostituées dont la moitié serait exploitée dans des bars et des bordels, et leur exploitation aurait rapporté 14,6 milliards d’euros en 2013. Ces femmes seraient exploitées en étant vendues à 1,2 voire 1,5 millions d’hommes par jour selon les estimations, ce qui ferait en moyenne et en étant très optimiste, 6 clients par jour par prostituée. En Allemagne, la tendance est à l’ouverture d’établissements pudiquement appelés saunas qui sont en réalité des bordels où les hommes, après avoir payé un « forfait » compris entre 70 et 100 euros, peuvent consommer boissons, nourritures et sexe à volonté. La violence contre les personnes prostituées y augmente de façon alarmante, il y a eu 40 meurtres ou tentatives de meurtres sur des personnes prostituées depuis 2010. D’autre part, des pratiques comme les viols collectifs, les gangs bangs, la consommation de prostituées au forfait sont courantes, l’Etat allemand ne semble pas parvenir à les interdire malgré les nouvelles réglementations appliquées en 2017 (6). Ce que ces chiffres laissent entrevoir, c’est un système d’exploitation sexuelle à grande échelle, industrialisé, d’une violence redoutable – on est loin de l’univers gentillet d’Emma Becker.

Pour elle, la prostitution est une affaire de choix individuel, il n’est fait mention du système néo-réglementariste allemand que comme d’un cadre légal qui rend possible le « choix » de se prostituer. A aucun moment la dimension sociétale de cette législation n’est évoquée, comme par exemple le fait que cette loi rend l’ensemble des femmes du pays potentiellement prostituables, y compris celles qui ne le souhaitent pas (10).

A travers l’histoire qu’elle raconte, Becker établit une distinction entre la « bonne » et la « mauvaise » prostitution, la prostitution vécue à « La Maison » étant le prototype d’une prostitution acceptable et idyllique tandis que celle pratiquée au « Manège » serait problématique. Le problème, c’est qu’au vu des chiffres, les bordels miniatures et à la décoration kitsch comme celui qu’elle décrit semblent peu nombreux en Allemagne. Quand elle évoque la situation de son pays, la psychotraumatologue Ingeborg Kraus parle d’une industrialisation de la prostitution, avec 3 500 bordels légaux (et beaucoup plus de bordels illégaux) dont beaucoup proposent aux clients d’acheter des prostituées au forfait, c’est à dire de consommer autant de sexe qu’ils veulent pour une somme d’argent fixe. Par exemple, Le « Pascha », à Cologne compte 120 prostituées (9). Si la situation décrite par Emma Becker existe, elle est ultra-minoritaire et statistiquement insignifiante.

Le roman d’Emma Becker, en se focalisant sur une situation plus qu’improbable, dissimule la réalité de l’industrie du sexe allemande et lance une énième attaque contre le système abolitionniste français, accusé de tous les maux par les tenants du réglementarisme. Ce livre, avec ses descriptions à l’eau de rose, travestit la réalité violente du système prostitutionnel et peut faire croire à de jeunes femmes naïves qu’elles ne risquent rien à y entrer et même que la prostitution peut-être pour elles une chance de promotion sociale. Le discours de l’autrice, qu’elle en soit consciente ou pas, est du pain bénit pour le lobby de la traite qui, derrière cette façade propre et rassurante, peut continuer à engranger des bénéfices faramineux en massacrant femmes, et enfants venus des régions les plus pauvres d’Europe et d’Afrique. Emma Becker n’a rien inventé, elle ne fait que reprendre le discours habituel du STRASS, le tout enrobé dans une intrigue à la « Jeune et jolie » de François Ozon (3). Les proxénètes n’auraient pu rêver meilleure ambassadrice, quelle porte-parole aurait mieux défendu leurs intérêts qu’une jeune femme aux allures aussi épanouies ?

Volontairement ou pas, Emma Becker promeut formidablement le retour au modèle réglementariste qui a depuis longtemps fait la preuve de son inefficacité à endiguer la traite des femmes et la violence contre les prostituées (6). Derrière un ouvrage d’une qualité littéraire pour le moins incertaine se dissimule un vrai discours politique, un plaidoyer pour le système néo-réglementariste, et aussi une stratégie. Il s’agit de promouvoir la légalisation de la prostitution en la présentant sous un jour pseudo-éthique et en emballant le tout dans un discours qui se veut libertaire.

Une nouvelle alliée du patriarcat dans ce qu’il a de plus abject est née.

Christine Dalloway

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2019/10/05/la-maison-demma-becker-ou-comment-vendre-lenfer-allemand-au-reste-de-leurope/

Bibliographie

1, « La Maison », Emma Becker, Flammarion, 2019.

2, https://www.youtube.com/watch?v=TclhRJBzeo0

3, https://www.youtube.com/watch?v=m9lLtOxlQDY

4, https://www.youtube.com/watch?v=2GCHephM_Ho

5, https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2014/08/12/quest-ce-que-le-strass/

6, « 4ème Rapport mondial, Prostitutions, Exploitations, Persécutions, Répressions », par la Fondation Scelles, Economica. 2016.

7, http://mouvementdunid.org/IMG/pdf/2010guidepratiqueacteurssociauxvl.pdf

8, http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/pied-de-page/ressources/reperes-statistiques

9, Prostitution, la guerre des modèles, par William Irigoyen (Le Monde diplomatique, janvier 2017)

10, Nicole Von Enis, « Prostitution, qu’apporte la réflexion féministe ? », Barricade, cultures d’alternatives, 2015.


HUSCHKE MAU (survivante allemande de la prostitution) REPOND A EMMA BECKER

Le dernier livre d’Emma Becker, « La Maison » qui a été promu à grand frais et a fait l’objet d’un accueil chaleureux et unanime de la critique et des médias, est bourré de lieux communs et de clichés éculés sur la prostitution : la prostituée heureuse, riche et libre, qui prend plaisir aux relations avec les clients, etc.

Révolution Féministe a interviewé une survivante allemande de la prostitution, Huschke Mau, sur la plausibilité des descriptions du roman d’Emma Becker. La confrontation entre la réalité allemande et le roman de cette autrice nous amène à considérer que cet ouvrage relève plus de la  fantasmagorie niaise d’une petite bourgeoise que d’une peinture réaliste de la prostitution allemande actuelle.

Huschke Mau milite aujourd’hui pour l’abolition de la prostitution et tient un blog à ce sujet : https://huschkemau.de/fr/

 

CD : Dans son roman, Emma Becker compare souvent la prostitution à un travail. D’après vous, est-ce qu’on peut assimiler la prostitution en Allemagne à un travail comme un autre ?

HM : Non, car la prostitution n’est jamais un travail, si la prostitution était un travail, ce serait du travail forcé, alors qu’en fait c’est du viol, donc, non, la prostitution ne peut en aucun cas être considérée comme un travail.

CD : Dans « La Maison », Emma Becker oppose la prostitution pratiquée à « La Maison » qui est un bordel de petite taille et qu’elle semble considérer comme acceptable à celle pratiquée au « Manège », autre bordel vis-à-vis duquel elle se montre un peu plus critique. Pensez-vous qu’il existe une « bonne » prostitution qui soit acceptable à l’opposée d’une « mauvaise » ?

HM : Non, la prostitution est une violence faite aux femmes, je la compare souvent avec la violence conjugale, je pense que peu importe que la femme en situation de prostitution prétende y être volontairement, car cela ne change en rien notre définition de la violence qu’elle subit. Nous ne changeons pas notre définition de la violence conjugale, quand bien même la femme prise dans une relation de ce type nie y être sous contrainte. Nous avons besoin d’une vraie analyse politique : le fait que certaines femmes prétendent être en prostitution de leur plein gré ne signifie pas que c’est acceptable. On se focalise toujours sur les femmes, sur leurs choix, mais il est avéré que les clients n’ont aucun moyen de savoir, et ne se soucient même pas de savoir si les femmes qu’ils achètent dans la prostitution consentent à être vendues. Ils se moquent de savoir si la femme avec qui ils couchent et qu’ils ont payée a donné son consentement ou pas. Ils s’en fichent, ont quand même des relations sexuelles avec elles, ils prennent consciemment le risque de commettre un viol. C’est ça la prostitution : un homme qui couche avec une femme sans même savoir si elle y consent ou pas. Les clients se moquent de commettre des viols.

CD : Emma Becker dit avoir été prostituée de son plein gré, quelle est la proportion de femmes qui se prostituent sans y être contraintes en Allemagne ?

HM : D’après la police, environ 90% des prostituées en Allemagne le font sous contrainte, mais de toutes façons, peu importe qu’une femme dise vouloir être prostituée, le mal est fait de toute façon. J’ai connu des femmes qui prétendaient ne pas avoir de problème à être prostituées, mais par la suite, elles ont changé d’avis et de discours et ont admis souffrir de troubles graves comme le stress post-traumatique, les MST, la dépression, les addictions.

CD : Emma Becker dit n’avoir aucune séquelle de sa période de prostitution (deux ans). Pensez-vous qu’on peut avoir été en prostitution sans être traumatisée ?

HM : Je n’ai jamais vu de tels cas de toute ma vie.

CD : Emma Becker raconte dans son livre que les femmes qui exercent à « La Maison » ont une certaine liberté dans leurs pratiques, y compris celle de refuser certains clients, ou les pratiques sexuelles dont elles ne veulent pas. Est-ce qu’une prostituée qui est exploitée en bordel a la possibilité de refuser les clients avec lesquels elle ne veut pas coucher ou les pratiques sexuelles qu’elle ne souhaite pas faire ?

HM : Certaines ont plus de possibilités de faire des choix que d’autres, mais même les prostituées de luxe, les escorts allemandes, y compris celles qui soutiennent le lobby de la prostitution, admettent que parfois, elles doivent coucher avec des clients dont elles ne veulent pas. Si on analyse ces situations politiquement, cela signifie que même les prostituées considérées comme « de luxe » souffrent d’abus sexuels, se font violer.

CD : Emma Becker décrit une prostituée russe comme quelqu’un qui « pue l’argent », et prétend avoir tiré profit financièrement pour elle-même de sa prostitution, est-ce réaliste ? Les prostituées sont-elles riches ? Tirent-elles un vrai bénéfice économique de leur « activité » ?

HM : Non, pas à ma connaissance, dans un système de prostitution légale, les prix chutent, par exemple, à Berlin, les clients peuvent obtenir une fellation pour 5 euros dans la prostitution de rue. En prostitution, tout le monde veut sa part du gâteau du revenu des prostituées : les proxénètes, les propriétaires qui louent les chambres des bordels (ce qui revient à un coût d’environ 120 euros par jour), l’Etat qui prélève des taxes sur la prostitution et bénéficie des amendes payées par les prostituées qui se voient infliger des contraventions lorsqu’elles exercent dans les zones où la prostitution est interdite. Certes, les prostituées gagnent de l’argent, mais elles ne le gardent pas pour longtemps pour elles, elles en sont dépossédées aussitôt.

CD : Une personne prostituée peut-elle échapper totalement à la violence physique des clients ? Dans « La maison », Emma Becker mentionne qu’elle a subi deux agressions physiques, dont une par un client dominateur sadique qui l’a étranglée si fort qu’elle a cru mourir.

HM : Quand bien même la prostitution est revendiquée comme un choix, cela ne protège pas de la violence des clients. En 2002, la prostitution a été totalement légalisée en Allemagne et il y a eu plus de 80 meurtres de prostituées les années suivantes. Toutes ont été tuées par des clients, ou des proxénètes. Les clients violents se moquent de savoir si la prostituée a choisi son activité ou pas, ils tuent la femme en situation de prostitution s’ils l’ont décidé. La prostitution n’est jamais sûre car c’est un abus sexuel en soi, c’est de la violence en soi, la violence des clients contre les femmes concernées est d’autant plus facilitée que c’est légal.

CD : Emma Becker décrit des femmes en prostitution qui ne sont pas du tout stigmatisées socialement, malgré leur activité. Les prostituées restent-elles stigmatisées malgré la légalisation en Allemagne ?

HM : Oui, le stigmate à l’encontre des prostituées persiste, malgré les changements législatifs, la légalisation a eu pour effet de légitimer la prostitution, elle n’est plus considérée comme un abus sexuel de la part des clients sur les femmes en prostitution, mais celles-ci sont toujours traitées de « sales putes » en Allemagne et déconsidérées socialement. Par contre, les clients ne se sentent plus coupables par rapport à leurs achats de sexe, étant donné que c’est légal mais les femmes impliquées restent lourdement stigmatisées.

CD : Emma Becker raconte l’histoire d’une ancienne prostituée qui a retrouvé un emploi sans difficulté après avoir cessé cette activité. D’après vous, une ancienne prostituée peut-elle facilement retrouver un emploi après sa sortie du système prostitutionnel, en Allemagne ?

HM : Non, les dommages infligés à votre âme demeurent, on en souffre. De plus, une ancienne prostituée ne peut pas parler de son passé ouvertement à cause du stigmate social, et aussi parce que les hommes peuvent considérer cela comme une faille et tenter d’abuser sexuellement d’elle encore plus. Quand je postule pour un emploi, si l’employeur apprend que je suis une survivante de la prostitution, il peut essayer d’abuser sexuellement de moi, de me faire subir du harcèlement sexuel, plus qu’il ne le ferait avec une femme qui n’aurait pas un tel passé, il peut penser que s’il m’engage, il pourra essayer de coucher avec moi plus facilement qu’avec une autre.

CD : Becker parle dans son roman de femmes originaires d’Europe de l’Est qui pratiquent la prostitution à leur compte dans les bordels, sans proxénètes.Y a-t-il vraiment en Allemagne des femmes originaires d’Europe de l’est qui ne sont pas victimes de la traite ?

HM : Non, je connais des femmes originaires d’Europe de l’Est et du sud-Est, souvent elles ne sont pas conscientes d’être trafiquées, car elles connaissent peu ou mal leurs droits. Ces femmes sont issues d’une société très patriarcale, elles ont souvent un passé de violences, et ont peu d’options pour gagner leur vie. Parfois, elles sont trafiquées par leur propre famille, ce qui rend encore plus difficile leur sortie de la prostitution. Leurs père, frère ou cousins profitent d’elles, ils les exploitent économiquement et engrangent les bénéfices de leur prostitution.

CD : Becker dit avoir quitté la prostitution sans la moindre difficulté. Est-il réellement facile de sortir du système prostitutionnel allemand, d’après votre expérience ?

HM : Non, moi qui suis pourtant de nationalité allemande, qui maîtrise donc la langue, quand j’ai essayé de quitter le bordel où j’étais exploitée, mon proxénète a tenté de m’extorquer de l’argent en échange de ma liberté, il m’a réclamé des milliers d’euros pour accepter de me laisser partir. Les victimes de la traite en provenance d’Europe de l’Est ne sont pas libres, elles sont considérées comme la propriété de ceux qui en tirent profit, et cela va au-delà du proxénétisme. Il n’y a pas de moyen accessible de sortie de la prostitution, les femmes ne peuvent pas développer de stratégies pour s’en échapper, dans certaines villes allemandes, il n’y a pas un seul endroit où une femme peut demander de l’aide pour sortir de la prostitution.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2019/10/19/huschke-mau-survivante-allemande-de-la-prostitution-repond-a-emma-becker/

De l’autrice

Huschke Mau, du Réseau ELLA, commente une intervention d’Amnesty contre des survivantes de la prostitutionhuschke-mau-du-reseau-ella-commente-une-intervention-damnesty-contre-des-survivantes-de-la-prostitution/

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