L’économie du viol : prostitution et aménagement du territoire en Allemagne (2/3)

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

Les villes allemandes sont attrayantes, elles ont des centres urbains touristiques et vivants, des centres industriels et administratifs, des zones commerciales en périphérie. La prostitution s’adapte à chaque tissu urbain. Dans les banlieues et les zones industrielles, la densité d’établissement de consommation de viols tarifés est forte : entre une concession automobile et un magasin de bricolage, lieux souvent fréquentés par les hommes, ces eros centers ou « clubs » font partie du paysage. Ils ont des enseignes lumineuses explicites, des fenêtres décorées et lumineuses, une sonnette à l’entrée, ainsi qu’une caméra de surveillance. Souvent la porte porte la mention « entrée interdite aux femmes », très paradoxale alors qu’il n’y a que des femmes à l’intérieur…

L‘installation de bordels en périphérie des villes est très facile. Le permis de construire est accordé à un entrepreneur de « services érotiques » à la condition qu’il remplisse les conditions fixées par la loi de 2017 : une salle de repos pour les femmes, des chambres de « travail » distinctes de leur lieu d‘habitation, des sanitaires en nombre suffisant, sans compter les sorties de secours et extincteurs nécessaires dans tout lieu accueillant du public. Les clubs se distinguent par leur discrétion, ils sont souvent entourés de canisses ou de fausse verdure ou autre écran visuel. Les clients tiennent à leur anonymat.

Les bordels se remplissent d’hommes d’affaires à midi, rien de plus facile que de faire un crochet par la zone commerciale, faire vérifier le niveau d’huile de sa voiture, puis se « relaxer » au club. Ils se vident dans l’après-midi, puis l’affluence recommence le soir avec une clientèle plus diversifiée, jusqu’au petit matin. Chaque fois qu’une foire ou un salon a lieu dans une ville, l’affluence augmente, le nombre de femmes disponibles aussi. Les clients fréquentent d’autant plus les bordels qu’ils sont en déplacement professionnel et ne risquent pas d’y rencontrer leurs voisin.nes. La camaraderie qui se noue lors de voyages d’affaire se consolide souvent au bordel. Les chefs d’entreprise peuvent y inviter leurs cadres, les cadres d’un même service s’y retrouver pour décompresser. Ces établissements ont aussi des bars. Les clients sont censés payer la consommation de la femme qu‘ils ont choisie. Les cocktails ou autres boissons servies aux prostituées sont truquées parce qu’elles en boivent avec chaque client : elles contiennent donc moins d’alcool que celles servies aux clients, mais sont facturées pareil. Les nuisances sonores liées à la consommation d’alcool sont d’autant mieux tolérées que les zones commerciales sont désertes la nuit.

Les entreprises installées sur la même zone s’accommodent de ce voisinage, nouent même des relations commerciales privilégiées avec les Clubs. Tel négociant en vins propose à un « club érotique » du voisinage des bouteilles customisées portant le nom du bordel. Souvent les studios de tatouage, les salles de musculation sont des voisins compréhensifs et coopérants : leurs clients sont les mêmes, même si les tatouages sont très répandus et ne sont pas le signe distinctif du prostitueur. Il y a beaucoup de prostitueurs tatoués. Et une des légitimations de l’achat de sexe est l’augmentation du taux de testostérone dans le sang lors d’une activité sportive. La proximité géographique des salles de sport et des bordels est donc fréquente. Elle accrédite la thèse du fonctionnement biologique des hommes, qui en faisant du sport, font monter leurs taux de testostérone dans le sang et auraient donc un « besoin » irrépressible de sexe.

Faire le trottoir, et faire le cybertrottoir...

En revanche, dans les zones résidentielles où la prostitution n’est en principe pas autorisée, des femmes se partagent un appartement avec des noms codés sur les sonnettes, de façon à rester anonymes. Dans ce cas, elles ne peuvent faire aucune publicité à l’extérieur, elles ne sont repérées par leurs clients que sur internet. 

Elles s’efforcent de rester discrètes pour que le voisinage ne les dénonce pas. Les clients sont priés de garer leur véhicule sur le parking d’une entreprise voisine, restaurant, salon de coiffure… Ce mode de prostitution est décrit par les femmes concernées comme le plus sûr, celui dans lequel le risque de se faire attaquer est le plus bas. 

Quant à la prostitution extérieure, toutes les villes de plus de 80 000 habitants sont obligées de l’autoriser au moins dans un lieu. Les règlements municipaux ou régionaux régulent, la plupart du temps, les lieux qui peuvent y être consacrés pour limiter les conflits : la prostitution n’est pas autorisée dans un rayon de quelques centaines de mètres autour des églises, des cimetières, des écoles mais partout ailleurs. Dans les centres villes historiques comprenant une grande densité d’églises et d‘écoles, les périmètres protégés se jouxtent, il n’y a donc aucun lieu où faire le trottoir. Dans ce cas, des personnes se prostituent sur les routes à la périphérie des villes, sur les voies d’accès aux parkings de supermarchés…  ans ces lieux, souvent isolés et mal éclairés, elles sont extrêmement exposées aux violences.

Certains centre-villes ont une longue tradition d’implantation de bordels. La ville de Stuttgart, par exemple, tente d’empêcher l’emprise foncière de l’industrie du sexe, avec des procès en expropriation, qui durent des dizaines d’années, contre des propriétaires de bordels installés au cœur de la vieille ville. Ceux-ci font appel de chaque décision, utilisent à fond la lenteur de la justice pour continuer à utiliser des immeubles pour l’exploitation des femmes.

Dans ces quartiers où faire le trottoir est interdit la publicité se fait sur internet, mais le client occasionnel est quand même recherché, donc les femmes se tiennent sur le pas de la porte de l’immeuble, dehors mais sur la margelle privée, pour contourner l’interdiction de faire le trottoir tout en étant visibles des passants. 

Une industrie contrôlée ?

La loi de 2002 accordait une telle liberté aux propriétaires de bordels, qu’un des reproches qui lui était souvent fait, était qu’il était plus facile en Allemagne d’ouvrir un bordel qu’une baraque à frites. La négociation de la loi de 2017 a donc eu comme point de départ, la nécessité d’encadrer cette industrie, qui encaisse des milliards d’€ chaque année et génère d’énormes impôts. La commission d’élaboration de cette loi a auditionné des expert.es de la question, en particulier des propriétaires de chaines de bordels. Ils ont obtenu, sans surprise, des règles favorables aux grands bordels et feront disparaître des petits, en particulier les petits appartements partagés par trois ou quatre femmes, sortes de bordels autogérés. 

Le projet de loi prévoyait aussi un contrôle accru des personnes prostituées. Il a été question d’une élévation de l’âge minimum à 21 ans au lieu de 18 ans car les très jeunes femmes originaires de Roumanie, d’Ukraine ou du Nigéria n’ont à 18 ans pas le discernement nécessaire pour comprendre ce qui leur arrive, or la majorité des prostituées a entre 18 et 25 ans. Cette limite d‘âge a été vivement critiquée et abandonnée. Une obligation d’utiliser un préservatif a été évoquée, mais devant les difficultés de contrôle, cette disposition s’est transformée en interdiction de faire de la publicité pour des rapports sans préservatif. Enfin l’obligation d‘une visite médicale régulière a constitué le dispositif le plus conflictuel. Il a été critiqué comme renouant avec les pratiques antérieures à la loi de 2002 où les contrôles gynécologiques bi-mensuels des prostituées étaient vécus comme intrusifs et oppressifs, car de nombreuses femmes se faisaient arrêter pour le seul fait de n’être pas en possession d’un certificat de bonne santé datant de moins de 15 jours. Le dispositif actuel n’oblige pas les prostituées à une consultation de gynécologie mais seulement à une consultation de conseil tous les six mois, qui doit se faire dans leur langue, et à une inscription sur les registres des villes, lors de leur arrivée en Allemagne, sans obligation de se réenregistrer à chaque changement de ville, ce qui aurait fait sens.

L’application progressive de la loi de 2017 a permis aux autorités de fermer un certain nombre de bordels considérés comme insalubres. Mais dans certaines villes, il n’y a encore aucun bureau où les personnes prostituées sont censées se faire enregistrer, aucun personnel de santé disponible pour les recevoir.

Les administrations des Länder sont débordées et n‘ont souvent aucune compétence pour prendre en charge les difficultés des personnes prostituées. Or la consultation obligatoire de conseil n’a de sens que pour dépister les cas les plus flagrants de contrainte ou d’emprise de trafiquants. Sans interprète et sans une interlocutrice sensibilisée et formée aux spécificités de ces publics, ces consultations n’ont aucune chance de déboucher sur une amélioration de la situation des personnes prostituées.

Florence-Lina Humbert, 50-50 magazine

https://www.50-50magazine.fr/2019/10/17/leconomie-du-viol-prostitution-et-amenagement-du-territoire-en-allemagne-2-2/


De l’autrice :

L’économie du viol : la prostitution en Allemagne (1/3)leconomie-du-viol-la-prostitution-en-allemagne-1-3/

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