Histoire de Fille, d’Annie Ernaux, Gallimard, 2016

Une enfance protégée, un appétit vorace de lecture, une scolarité brillante, la reconnaissance. Un sentiment d’orgueil. Et puis, à dix-sept ans, la fille quitte pour la première fois, piaffant d’impatience, le cocon familial. Elle sera monitrice dans une colonie de vacances. Là, elle subira de violentes humiliations et des viols. L’ancestrale « lapidation » des femmes par les hommes, commente Annie Ernaux.

L’auteure a 76 ans lorsque le livre parait. Elle raconte le traumatisme pour la première fois. Ce qui est particulièrement attachant dans ce récit, c’est l’extrême honnêteté vis-à-vis d’elle-même dont fait preuve Annie Ernaux. Avec une extrême finesse et sans concession aucune, l’auteure dissèque les motivations et les désirs de la fille qu’elle fut alors. Le récit met à nu les mécanismes profonds qui aveuglent la jeune fille, la portent à intérioriser la violence et à y trouver du plaisir voire du « bonheur ». Le besoin de se fondre dans le groupe, la fierté d’être un objet de convoitise, la confusion entre violence sexuelle de l’homme convoité et amour. Comment la fille consent au pire et en redemande. L’événement traumatique déterminera même ses modèles identitaires et ses choix de vie.

Le corps, lui, ne ment pas : entre boulimie et aménorrhée, deux années de séparation de soi… La jeune fille s’en sortira, en cheminant peu à peu vers elle-même, vers sa vérité. Sur ce chemin, la lecture de Simone de Beauvoir, mais surtout des études littéraires qui enfin répondent à ses profonds désirs.

Un livre à recommander à tous ceux qui réfléchissent au « consentement » sexuel des femmes et des filles.

Les commentaires des médias (La Vie, Le Temps, Télérama, Le Monde, Le Masque et la plume, La Croix, Libération, La Dispute sur France Culture etc.) à la sortie du livre me semblent symptomatiques de la carence de réflexion, au sein de la société française, sur le sujet du « consentement » sexuel et à la violence chez les filles et les femmes. Ces commentaires éludent tous la question, pourtant si merveilleusement posée par Annie Ernaux. Il n’y est question que de « livre génial sur la mémoire », de « la façon passionnante dont [Annie Ernaux ] objective les choses », de « conjugaison du monde social et de l’intimité du désir », de « portée universelle de l’expérience intime », de « comment on peut parler de soi alors que ce que l’on va raconter est si éloigné », de « récit superbe sur la rencontre entre deux femmes, celle d’aujourd’hui et celle qu’elle fut », de « vertigineuse richesse, connectée aux deux sources d’inspiration d’Annie Ernaux : ses expériences liées à la sexualité et sa veine sociale »… Seule une Nancy Huston, dont on connaît l’engagement féministe (Lignes de Faille, 2006 ; Reflets dans un œil d’homme, 2012 ; Sois belle, sois fort, 2016), ose : « Annie Ernaux devrait figurer dans le cursus des lectures obligatoires de tous les collèges français » (La grande librairie, 24 avril 2016)

Danielle Moralès

Historienne, germaniste, traductrice et chanteuse, tout cela n’ayant pas grand-chose à voir avec cette note de lecture, sinon que tout ce que je fais est imprégné de féminisme…

Une réponse à “Histoire de Fille, d’Annie Ernaux, Gallimard, 2016

  1. Merci pour votre analyse si juste. J’ai adoré ce livre d’Annie Ernaux (comme tous les autres je dois dire), j’avais été étonnée de lire ces critiques dithyrambiques qui éludent le vrai sujet…

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