Les faux amis sont nombreux mais nos colères ne sont pas stériles

Dans son introduction, introduction-du-livre-daude-vidal-la-conjuration-des-ego-feminismes-et-individualisme/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Aude Vidal aborde l’ampleur des violences sexuelles contre les femmes, les mouvements féministes et leur variété, les interrogations que cela peut soulever, « Des bonnes nouvelles, plus de variété dans nos rangs, des impasses, des concepts qui nous font nous demander comment on a pu vivre et penser sans, des sujets qui s’imposent enfin, des dérives aussi. Au milieu de ce foisonnement, il m’est arrivé, au point d’être en porte-à-faux avec mes camarades, de m’inquiéter de la destruction de certains acquis du féminisme. Car ceux-ci ne me semblent avoir perdu ni de leur pertinence, ni de leur urgence, et cet ouvrage est consacré à leur défense. »

L’autrice pointe en particulier l’individualisme, « L’individualisme, qui nous fait perdre de vue interdépendances et solidarités, et le libéralisme, qui suppose des libertés qui ne sont pas toujours partagées, infusent partout », les séductions délétères des rapports sociaux et de leur imbrication, « Aussi séduisantes soient-elles, des notions comme l’autodéfinition du genre ou le féminisme du choix, qui sont ici abordées, relèvent à mes yeux de cette vision délétère du monde social », la « convergence » (au moins des vocabulaires) avec les politiques néolibérales et la notion d’« entrepreneur de soi », une « « conjuration des ego », soit un dévoiement des idéaux d’égalité et de justice (comme ceux portés par la Conjuration des égaux de l’époque révolutionnaire) sous les coups d’un égoïsme ayant accédé à la dignité d’idéologie politique ».

Elle refuse de se soumettre aux différentes expressions portées par des « féministes radicales » issues des précédentes mobilisations et d’autres milieux radicaux nommés ici « nouvelles féministes radicales ». Elle refuse le clivage ainsi constitué et propose d’autres voies pour « prendre le mâle à la racine ».

Je commence par reprendre certains éléments abordés dans ma lecture du précédent ouvrage de l’autrice (voir plus bas). Je reste toujours surpris que certain·es oublient d’interroger l’environnement socio-économique, le point de vue situé à partir duquel elle ou il parle, l’impact aujourd’hui de près de quarante ans de néolibéralisme (et des autres idéologies à d’autres périodes), Nous ne sommes pas indemnes de la prégnance de cette idéologie. L’ego est toujours historique, socialement construit par les rapports sociaux et leurs contradictions, les expériences dont les résistances. Le bonheur est une idée multiforme, elle-même historique. « Je » n’existe qu’en relation à d’autres « je ». Les sociétés ne sont pas une simple compilation de « je » mais des organisations systémiques « configurant » ce que peuvent ou pourraient-être les « je ».

Le féminisme, entre intime et politique. « Les inégalités de genre ont ceci de particulier que les femmes et les hommes cohabitent comme ne le font pas ouvrier·s et patrons et sont uni·es dans ce qui est souvent perçu comme une belle complémentarité, aussi bien dans l’espace intime que dans la vie publique ».

Aude Vidal aborde, entre autres, la monopolisation de la conversation par les hommes, le genre de l’espace public, la place des unes et des autres, « Privées de parle, privées d’espace, les femmes sont aussi d’une certaine manière privées de leur corps », les petites filles encouragées à ne pas prendre toute leur place, les injonctions de disponibilité, le mariage, le « droit diffus que tous les hommes peuvent être tentés de s’arroger sur toutes les femmes », le « dû » fondateur dans la culture du viol, l’épilation du pubis, la forme des vulves, les soirées non-mixtes, la bipartition hiérarchique des fonctions et des tâches…

L’autrice revient sur « le personnel est politique », la dimension politique des questions considérées comme privées, le besoin de construire des solidarités, les visions aujourd’hui très individualisées, le déni d’une appartenance à une classe de personnes prises dans des rapports sociaux au profit d’identité fortement individualisée, le raidissement autour de la notion d’identité aux dépens des luttes collectives… Elle interroge « est-ce comme cela qu’on abolit le genre ? »

Penser ensemble l’émancipation. La légitimité des femmes à ne pas se laisser confondre avec un paillasson, la possible confusion entre la notion d’« empowerment » et une entreprise de développement personnel (J’ajoute que le terme peut masquer les contradictions existantes dans les rapports sociaux. Ceux-ci ne sont jamais des « cages de fer » enfermant totalement les individus. Aussi fortes que soient les contraintes, les résistances pour difficiles qu’elles soient restent et sont possibles. Dois-je rappeler les résistances des esclaves, la révolte des ghettos, les luttes ouvrières et bien sûr les luttes féministes…). L’émancipation n’est pas une aventure unipersonnelle. Le féminisme pose la question de l’amélioration du sort de toutes les femmes par leurs propres activités et cet objectif semble « s’être perdu en route ». L’adaptation des situations aux besoins individuels laisse de coté le combat pour la neutralisation et la destruction des assignations sociales. Comme le souligne l’autrice, « « Le personnel est politique », certes, mais le politique n’est-il pas devenu qu’une affaire personnelle ? » et comme l’exprime une autre féministe citée « Quand avons-nous cessé d’être en colère et commencé à être malades ? »

Aude Vidal souligne le rôle de l’humour dans les combats féministes. Elle discute de bien-être et de bienveillance (conteste que cela puisse être « une fin en soi »), d’apaisement, de bulle de confort, de consentement (je rappelle entre autres, le céder n’est pas consentir de Nicole-Claude Mathieu et les travaux de Geneviève Fraisse, Du consentement Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non » et Du consentement, édition augmentée, un nouveau chapitre, etre-exclue-du-pouvoir-ne-premunit-pas-necessairement-contre-ses-sortileges/), de l’individualisation des rapports sociaux, du non, « apprendre à dire non mais aussi à l’entendre est un important prérequis pour commencer sa vie sexuelle sans blesser ni être blessé e », des effets de captivité et de crainte, des théories masculinistes et de la soi-disant coresponsabilité des victimes et de leurs bourreaux, des explications psychologisantes et de leur déni des rapports de pouvoir, des subjectivités… « C’est l’une des multiples manières dont la cause féministe s’individualise, avec l’usage irréfléchi d’un corpus d’idées et de pratiques libérales dont l’individualisation du genre ».

Un genre à soi. L’autrice aborde, entre autres, les « rapports sociaux de sexe mouvants », le mythe de l’« égalité-déjà-là », les personnes intersexes, les rôles sociaux, « lesquels sont par définition un système de représentation et non une vérité marquée dans les corps », l’histoire de la différence des sexes, les normes de comportement et leur naturalisation, l’amour comme fait social, le « trouble dans le genre » et l’adoption individuelle du « non binaire » (je reste surpris qu’au nom du combat contre le binaire, soit mis en avant un versant binaire à la notion de trans et la catégorisation d’autres en cis…), les luttes des associations LGBT, la mal nommée « manif pour tous », le caractère étriqué de la catégorie « femme ». Elle rappelle que « personne n’échappe à des assignations très binaires qui nous ont formé·es et dont il serait présomptueux de dire que nous les avons « déconstruites » »

L’autrice poursuit sur ce qui réduit « le prisme des libertés » en particulier des petites filles, la production des injonctions, l’homophobie diffusée et parfois intériorisée, le choix individuel contre la solidarité. Elle souligne que « Tout le monde a besoin de l’abolition du genre, pas son adaptation à chacun·e au risque de figer les catégories « femmes » et « hommes » dans des rôles plus stricts encore », que les assignations peuvent paraître comme artificielles mais qu’elles n’en sont pas moins prégnantes, que « la douteuse désertion de l’autre camp ne fait pas forcement d’eux des alliés » (Yeun Lagadec-Ygouf cité, lire son très beau texte, Être « allié des féministes »etre-allie-des-feministes/).

Pour moi, s’il est nécessaire de discuter de la place de l’auto-définition (en particulier dans les questions nationales et autres questions mettant en jeu des groupes sociaux minoritaires ou minorisés), la seule focalisation sur la singularité des personnes et leur « choix » individualisé (exclusif du « choix » des autres), ne permet ni de détruire les normes sociales, ni les effets des socialisations, ni les rapports de pouvoir et leur imbrication (intersectionnalité). Les individus ne sont pas des unités « antérieures » ou « extérieures » aux relations sociales.

La conjuration des ego. Intersectionnalité, Kimberlé Crenshaw, « Genre, classe, « race » et orientation sexuelle s’imbriquent ainsi dans la formulation des enjeux du féminisme et en compliquent la formulation ».

Aude Vidal interroge les lignes de fracture, les expériences, les privilèges, les batailles ou la hiérarchisation des oppressions, la non concordance des agendas et la délégitimisation de certains agendas, les conceptions « à hauteur de l’individu » de l’intersectionnalité, le vernis anti-féminisme de certaines conceptions, la relativisation des femmes  mais cela vaut aussi pour les prolétaires ou les personnes racisées), les mises en concurrence des oppressions (je peux ajouter les indignations très sélectives de certain·es).

L’autrice discute particulièrement d’un volet du « féminisme du choix » à savoir la prostitution, la banalisation de celle-ci en « travail », les acheteurs « presque exclusivement des hommes » (Je reste surpris que les rapports prostitutionnels puissent être abordés par certain·es sans évocation du principal groupe social concerné – à savoir les hommes – voir par exemple, Trine Rogg Korsvik et Ane Stø (dir.) : Elles ont fait reculer l’industrie du sexe ! Le modèle nordique, le-plus-grand-groupe-lie-a-la-prostitution-les-prostitueurs/ – en oubliant la puissance financière des industries du « sexe », etc…), le contournement des « exigences posées par les unes en recourant aux services des autres », les effets de la prostitution sur les relations des femmes et des hommes, les « valeurs » pornographiques, « Les normes de l’industrie pornographique se diffusent dans l’ensemble de la société, en premier lieu celles qui concernent les corps », la haine du corps féminin, l’ignorance des besoins des femmes (j’ajoute la naturalisation de la sexualité et la focalisation bien masculiniste sur la pénétration), l’inattention au désir de l’autre (un rapport non désiré pourrait être assimilé à un viol), le discutable « premières personnes concernées » (l’argumentation de l’autrice me semble totalement adéquat au sujet. Celle-ci rappelle aussi que « la définition de qui est « concerné » et de qui ne l’est pas est un acte de pouvoir »), les régimes de vérité, les savoirs situés, « le point de vue des hommes n’est pas le meilleur endroit pour appréhender le sexisme… »

Grandeurs et misère de l’universalisme. « Est-il possible pour un homme d’être féministe ? ». Pour ma part le terme le plus adéquat serait « pro-féministe » (avec une position en retrait ou à coté, en allié, voir le texte déjà cité) sous contrôle bien évidemment des femmes elles-mêmes. L’autrice discute, entre autres, des femmes et des féministes, « Elles ont souhaité établir seules les priorités de leur mouvement et que personne ne leur dise ce qui est important dans une vie de femme et ce qui ne l’est pas », du travail ménager, de sexualité, d’emploi, de violences, de la socialisation des hommes, des optiques androcentrées, de la soi-disant « égalité-déjà-là », de la « sclérose autour des identités » et du rétrécissement des champs d’actions et du possible…

Vers un universel renouvelé ?. Aude Vidal insiste sur le « régime de vérité postmoderne » et la « sclérose des identités ». Il n’y a ni disparition du genre, ni de la « race », ni prévalence de la « lutte des classes ». L’universalisme ne peut-être de « bon aloi » sans prise en compte des conditions matérielles (dont les dimensions idéelles) de son énonciation.

« Les communautés autochtones qui aujourd’hui défendent leurs terres et leur modes de vie s’adressent au monde entier. Plutôt que se réclamer d’un vécu qui leur serait particulier, elles en appellent à des valeurs universelles… ou pluriverselles ».

A l’universel borné de lumières excluantes, construisons les pluriversels de l’émancipation de toustes condition de la réelle émancipation de chacun·e…

Le titre de cette note est emprunté à la conclusion de l’autrice.

Comme pour son précédent livre, je souligne la méthode d’exposition, la mise en relation des expressions avec les rapports sociaux et les rapports de pouvoir, le refus de valorisation de l’interpersonnel dans l’oubli des contraintes subies, le danger de ne pas interroger les notions d’individu·e (entrepreneur/entrepreneuse de soi), les récupérations libérales des aspirations à changer le monde, la transformation d’espérances légitimes en armes de concurrence de toustes contre toustes…

Aude Vidal : La conjuration des ego. Féminismes et individualisme

Editions Syllepse, Paris 2019, 96 pages, 7 euros

https://www.syllepse.net/la-conjuration-des-ego-_r_25_i_779.html

Didier Epsztajn


De l’autrice

Ecologie, individualisme et course au bonheurretour-morbide-sur-lindividu-et-abandon-de-futurs-collectifs/

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.