Soudan, un mois de sit-in contre l’utilisation du cyanure

Les habitants de Talodi (État du Sud Kordofan) commencent leur deuxième mois de sit-in pour exiger la fermeture des entreprises aurifères utilisant du cyanure. Il ne s’agit pas de leur première action, mais de la reprise d’un long combat pour l’environnement (1), mené depuis des années par les populations soudanaises. Dans la foulée, d’autres initiatives, sit-in, manifestations, ont vu le jour simultanément dans d’autres zones d’extraction aurifère. Dans le contexte ouvert par le processus révolutionnaire soudanais, ce combat a pris la forme d’un affrontement direct avec l’État central.

Début septembre, des habitants de Talodi (État du Sud Kordofan) manifestent, font un sit-in et donnent un délai de trois jours pour fermer les sociétés minières (Al Sunut, Abarsi, Lanos, Aldowalia et Al Gunaid). Le lendemain, ils manifestent et ferment les administrations publiques pour protester contre l’usage du cyanure par les entreprises aurifères. Puis ils manifestent à Talodi car le délai est dépassé. Le 9, ils commencent un sit-in illimité.

Le mouvement s’étend dans l’État du Sud Kordofan

Les habitants de Talodi ne sont pas seuls au Sud Kordofan où des sit-in similaires sont organisés : le 3 septembre, des habitants de Kalogi commencent un sit-in illimité contre une entreprise d’extraction d’or utilisant des substances dangereuses pour l’environnement. Puis, les sit-inners de Kalogi remettent un mémorandum aux forces armées, exigeant le départ du gouverneur du Sud Kordofan et la dissolution de la commission sécuritaire locale. Le 10, le sit-in se transforme en mouvement d’insoumission.

Le 3 septembre également, des habitants de Kadeer commencent un sit-in illimité pour protester contre l’usage du cyanure dans l’extraction de l’or. Au neuvième jour, le sit-in se transforme en mouvement de désobéissance civile (fermeture des administrations, des marchés) pour protester contre l’utilisation de produits toxiques dans l’extraction de l’or.

Des modes d’action diversifiés

Des habitants de Liri se joignent au sit-in de Talodi. Ceux de Talodi soumettent leurs demandes au gouverneur du Sud Kordofan, le général Rashad Abdelhameed. Le 11, ce dernier donne l’ordre d’arrêter toute les activités d’extraction de l’or dans l’État. Les activités se poursuivent, les sit-in aussi. Les écoles étaient fermées le 15 septembre en solidarité avec la désobéissance civile. Le 17, des militants de Talodi, Kalogi et Liri manifestent devant le conseil des ministres à Khartoum pour exiger l’arrêt des entreprises. Les habitants manifestent à Talodi, Kadeer et Kalogi pour exiger le départ du gouverneur qui n’a pas fait respecter sa décision.

Le 22, des habitants de Talodi manifestent avec le soutien de l’Union des enseignants contre une délégation venue de la capitale et exigent le départ du gouverneur. Les écoles resteront fermées. Une délégation de Kadeer et Kalogi est reçue par un membre du Conseil souverain qui appelle à la suspension de l’extraction de l’or. Le 28, des habitants bloquent la route lors de la venue du nouveau chef de la garde militaire à Talodi.

Les réponses du pouvoir

Une commission mixte mise en place par les autorités d’El Tadamoun, suite aux plaintes d’habitants, a révélé la présence de substances toxiques enterrées dans le sol de la zone d’El Jaghrour, et les autorités ont interpellé des responsables de l’International Mining Group et saisi du matériel pour mener une enquête.

Le combat des populations de Talodi, initialement mené contre l’utilisation du cyanure, s’est heurté à la répression : la société de télécommunications Zain a bloqué les services Internet sur les mobiles. Un processus de médiation est lancé mais les RSF (2) s’y opposent. Dès le 8 septembre, une délégation formée par le gouverneur du Sud Kordofan s’était rendue à Talodi pour une enquête, accompagnée par des jeunes de la localité. Elle a inspecté la compagnie Abarsi, mais avait été stoppée par les RSF à la compagnie Al Gunaid, qui avaient laisser entrer le gouverneur, mais pas les jeunes.

L’affrontement direct avec les services de sécurité

La réticence des autorités à exécuter l’ordre du gouverneur de mettre fin aux activités d’extraction de l’or dans l’État a été à l’origine des affrontements directs entre la population et les services de sécurité. Le 3 octobre, des centaines d’habitants de Talodi sont descendus dans la rue pour protester contre la poursuite des activités de plusieurs sociétés minières dans les mines de Meridein, El Tagola et El Laffa. Les manifestants ont marché du centre ville à la société Al Gunaid. Ils se sont ensuite rendus aux bureaux des sociétés El Ein El Zarga et El Sunut, où ils se sont affrontés aux forces de sécurité.

Les manifestants ont incendié les locaux de la compagnie Al Gunaid, dont le chef adjoint du Conseil souverain du Soudan, Mohamed Hamdan « Hemeti », commandant de RSF, détient des participations, ainsi que les bureaux de la société Abersi. Ils ont également incendié la société El Sunut appartenant à la Security Operations Corporation créée par des membres du NISS (3) pendant le régime du président Al Bashir, ainsi que l’usine El Ein El Zarga, également propriété d’anciens officiers du NISS. Ils ont attaqué une base des RSF. Un milicien aurait été tué et d’autres blessés, selon un bilan provisoire. Des manifestants ont également été blessés.

La répression

Une unité des RSF a attaqué le 7 octobre des personnes vivant à proximité de mines d’or dans la localité de Talodi. Des membres de la milice des RSF sont arrivés de Kadugli (4) dans 27 véhicules et ont attaqué les habitants vivant à proximité des mines d’El Tagola et d’El Laffa. Ils les auraient battus avec des fouets et ont arrêté six hommes, qu’ils ont emmenés au poste des RSF à El Tagola.

Marche de protestation

Les habitants de Talodi, dont le sit-in se poursuit, ont organisé le même jour une marche massive dénonçant les déclarations du responsable militaire au sujet des violences dans la localité la semaine dernière. La marche a été lancée depuis le sit-in dans la ville et s’est dirigée vers la garnison militaire de Talodi. La marche était paisible. Personne n’a porté d’armes, mais les manifestants ont été menacés par des coups de feu tirés par des membres de l’appareil de sécurité. Un certain nombre de personnes ont été blessées.

Une visite pour rien

Le général Shamseldin Kabashi, membre du Conseil souverain en visite à Kadugli, a souligné la nécessité de restaurer le « prestige de la nation », de protéger le peuple et de mettre un terme à tout nouvel empiétement sur les institutions de l’État. Il a appelé à une réunion avec des membres du comité de la sécurité de l’État du Sud Kordofan, dirigé par le gouverneur. Et il a promis de satisfaire les besoins de base de l’État en produits, en s’engageant à augmenter son quota de farine. En ce qui concerne le cyanure, rien.

La solidarité

L’Association des Professionnels Soudanais (APS) de Talodi a condamné « la répression, l’intimidation et la détention de citoyens à proximité des mines d’El Tagola et d’El Laffa menées par la milice des RSF ». L’APS tient les autorités « pleinement responsables » de la violence et a appelé l’armée soudanaise « à intervenir pour protéger la population et à libérer immédiatement les détenus ». De son côté, le Parti communiste soudanais a exprimé sa solidarité avec les habitants de Talodi par communiqué. Le bureau politique du parti a offert son « soutien total à la poursuite des sit-in pacifiques et des marches de protestation jusqu’au départ des sociétés minières qui utilisent des substances toxiques nocives pour l’environnement dans la région et dans le reste du Soudan » et ajouté que les « criminels qui ont ouvert le feu sur des manifestants pacifiques » doivent être tenus pour responsables ». Il réitère son « rejet de l’utilisation de cyanure et d’autres produits chimiques dans les monts Nouba, dans le Sud Kordofan, dans l’État du Nord et dans d’autres régions minières aurifères du pays ». Ces substances sont « nocives pour l’homme et les animaux. Elles provoquent la pollution des sources d’eau, des fausses couches, des malformations fœtales, des insuffisances rénales et le cancer, tuant le bétail et endommageant les arbres et les plantes »

Le mouvement s’étend aux autres États

Dès le 17 septembre, des habitants de Simit, Simit Est et Kabdi (Al Mahas, État du Nord) font une marche pour protester contre l’implantation d’une entreprise d’extraction d’or utilisant le cyanure et le mercure, la Hamid Mining Company, entre El Saree et Simit Est, à proximité de leurs habitations. Le 22, des habitants de Sawarda manifestent à Wadi Halfa contre une compagnie internationale utilisant du cyanure et exigent son départ. Ils érigent une tente devant l’usine. Le 23, des habitants de Dagla, El Mahas et Wadi Halfa (État du Nord) commencent un sit-in à Sawarda

Ces mobilisations sont parvenues en un mois à politiser la question du cyanure et à la remettre au cœur des mobilisations en cours au Soudan. Le fait que des responsables de services de sécurité,- notamment un d’eux, « Hemedti », propulsé par le processus révolutionnaire à la tête de l’État soudanais après la destitution d’Omar El Béchir -, soient des propriétaires de sociétés d’extraction aurifère (5), fait de cette lutte pour l’environnement un enjeu politique central, et place les forces qui ont mené ce processus devant de nouvelles responsabilités.

Luiza Toscane, 8 octobre 2019


http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article50709

(1) Se reporter à « Soudan, ruée contre l’or », ESSF (article 41992), Soudan, ruée contre l’or ! Mobilisations populaires contre les usines utilisant le mercure ou le cyanure : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article41992

(2) Rapid Support Force, milice prétorienne de l’ancien dictateur, actuellement dirigée par Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti.

(3) National Intelligence and Security Service.

(4) La capitale de l’État.

(5) Se reporter à : http://sudanreeves.org/2019/08/01/general-mohamed-hamdan-dagalo-hemeti-one-of-the-most-powerful-men-in-sudan-and-one-of-the-richest/

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