La précarité des journalistes produit une information précaire

Edito : « Le 30 octobre 2011, un avis de naissance paraissait sur le site d’Acrimed. Notre magazine imprimé Médiacritiques poussait son premier cri. En huit ans d’existence, 32 numéros ont vu le jour, portant la même exigence, celle d’une critique radicale et intransigeante des médias, à travers différents thèmes : traitement des questions économiques, de l’extrême-droite, du sexisme, du racisme, de l’information internationale, des contre-réformes libérales, des violences policières, des mobilisations sociales… Collaborateur de longue date d’Acrimed, Colloghan a donné au magazine le visage que vous lui connaissez, celui qui rit jaune, acerbe et clairvoyant.

En 2011, sortir ce magazine était un pari, fondé sur la conviction que le papier ne serait jamais définitivement supplanté par Internet, sur l’espoir qu’une telle publication trouverait son public et sur l’idée qu’elle était nécessaire au combat d’Acrimed, association qui entend s’exprimer et agir collectivement sur le terrain de la critique des médias. Médiacritiques est l’un des outils militants grâce auxquels nous diffusons et partageons cette critique. Nous le vendons à la criée lors de manifestations, rencontres et fêtes militantes ; des bénévoles le distribuent sur des marchés et le promeuvent auprès des librairies.

Grâce aux salarié-e-s et aux bénévoles de l’association, grâce aux abonné-e-s et à toutes celles et ceux qui nous lisent, Médiacritiques résiste contre vents et marées, persévère depuis huit ans… et ne compte pas en rester là ! Ce numéro 33 marque un nouveau départ, mais sans chamboule-tout : une maquette rafraîchie, des rubriques inédites, l’arrivée de nouveaux dessinateurs, rédacteurs et rédactrices. Bref : le résultat d’un long travail collectif que nous avons la fierté de vous livrer aujourd’hui !

« Où va le journalisme ? » Telle est la vaste question que nous posons dans ce numéro, dont les articles sont, pour la plupart, inédits. Pris en étau entre la prédation des industriels (p. 4) et les attaques à répétition du pouvoir politique (p. 10), de saignées budgétaires en violences policières en passant par une série de lois liberticides, le journalisme et ses conditions d’exercice ne cessent de se dégrader, et la qualité de l’information avec (p. 22).

Une information verrouillée par quelques hauts gradés dominant les hiérarchies éditoriales qui, d’année en année, s’échangent les postes les plus en vue, jouant à qui sera le plus en lumière (p. 18). Une information rompue aux logiques de l’immédiateté et que la dépendance économique vis-à-vis des acteurs du numérique (Google, Facebook, etc.) ne cesse de fragiliser (p. 6). Une information, enfin, où l’enquête et le reportage ont majoritairement cédé leur place à la mode du « décryptage de l’actualité », dont la livraison express est assurée par des journalistes devenus communicants, et des communicants devenus journalistes (p. 34).

Dans ce paysage funeste, la galaxie des médias indépendants et leurs journalistes se battent partout pour remettre l’enquête sur le devant de la scène (p. 38). Un combat pour le droit d’être informé qui leur vaut, souvent, les aboiements des chiens de garde traditionnels, reconvertis pour l’occasion en garde-frontières de la profession (p. 29). Alors, que faire ? Si les discussions actuelles autour de la « déontologie » journalistique sont parfois surinvesties, elles ne sont pas inutiles (p. 41).

À condition de ne jamais perdre de vue l’horizon politique pour lequel milite Acrimed depuis plus de vingt ans : celui d’une transformation radicale du paysage médiatique, pour laquelle une large mobilisation sur le terrain des médias est plus que jamais nécessaire ! »

 

Sommaire :

Où vont les médias ?

Google & Cie : Main basse sur l’information

Macron contre le journalisme

Où vont les journalistes ?

Radio France : Les sévices publics de Sibyle Veil

Qui est journaliste ? Des experts traquent les intrus

« Les infortunés » : Triomphe de la com’ en huis-clos

La presse locale dans tous ses états

Conseil de presse : Médiation, Oui ! Edredon, Non !

 

Le monde des petites vertus littéraires, des abjections, des des écrits et des dessins racistes… Apologies médiatiques : Bienvenue chez Moix. La revue interroge : « Comment quelqu’un dont les abjections sont à ce point avérées et durables peut-il continuer de se répandre si fréquemment dans les médias ? »

Les médias. Les auteurs et autrice abordent, entre autres, les mutations, les supports, les rythmes de diffusion et de réception de l’information, « les médias sont désormais des médias de flux continu », l’intégration industrielle verticale, la captation des sources différentes de publicité, le pouvoir d’influence, les journalistes multitâches, la précarité, la primeur donnée à l’instant, le pluralisme anémié…

L’influence accrue des géants du numérique, « un véritable oligopole dans la distribution des contenus et des services en ligne », l’emprise des Gafam. Les rédacteurs et rédactrices parlent d’« informédiaires » et insistent sur les algorithmes complexes « qui s’apparentent à des « boites noires » et qui contribuent à orienter les flux des informations ».

Informations et recettes publicitaires, monétisation très enrichissante pour les uns, chute des recettes pour les autres, vassalisation des médias, « c’est surtout la question de l’impact de la mainmise des géants du numérique sur la production de l’information et ses formats qui est posée », dilution du journalisme « dans le moule éditorial des grandes plateformes », interventions uniformisantes, menaces renforcées sur le pluralisme, « Les Gafam oeuvrent moins en faveur de la diversité des opinions et du pluralisme culturel et politique qu’au profit d’une marchandisation accrue de la culture, de l’information et des rapports sociaux », sans oublier la censure plus ou moins insidieuse…

Il est donc nécessaire d’élaborer des réponses politiques, dont une « réglementation ambitieuse et stricte du secteur des médias et des télécoms ». L’information devrait être appréhendée comme un bien commun et non comme une marchandise.

La violence sociale et économique déployée par le gouvernement d’Emmanuel Macron s’accompagne de dispositifs visant la production de l’information, loi dite du « secret des affaires » et loi « fake news ». Les rédactrices et les rédacteurs analysent en détail les portées de ces lois, la mise hors circuit de « toute la jurisprudence acquise depuis 1881 », les poursuites baillons, les violences policières contre les journalistes, le développement des nouvelles formes d’autoritarisme, les conditions de mise au pas de l’information, « La multiplication des attaques contre les journalistes et la liberté de la presse, venues d’un pouvoir à la légitimité considérablement érodée mais déterminé à poursuivre ses « réformes », ne sont pas, en ce sens, des accidents de parcours, mais bien l’une des expressions d’un déplacement du point d’équilibre entre usage de la coercition et recherche du consentement, qui n’est pas prêt de se freiner »…

Ce qui change pour que rien de change. Les déplacements des « interchangeables », le mouvement des celles et ceux qui ont le « costume de chroniqueur ». Ils et elles bougent et s’affichent mais continuent inlassablement à débiter leurs visions idéologiques en les faisant passer pour des informations. Mais d’où parlent ces voix si peu démocratiques ?

J’ai particulièrement été intéressé par l’entretien avec Lionel Thompson, journaliste à France Inter et représentant du SNJ-CGT, l’audience, la dégradation des conditions de travail, les contraintes de temps, les interviews par téléphone, le coût des reportages, la suppression des programmes originaux la nuit, la baisse de la captation de musique live, l’externalisation, les podcasts dont les podcasts natifs, l’audio versus la radio, la baisse des ressources publiques et la dépendance aux ressources publicitaires, la bêtise de la publicité commerciale, la privatisation des locaux, la production interne et la diffusion, les sociétés privées de production, la précarité, la stratégie du flou…

Lilian Thuram et ses constats sur le « suprémacisme » blanc, les commentateurs en défense d’une conception très discutable de l’universalisme, l’oubli des actes des oppresseurs, le ciblage des réactions des opprimé es, la reprise du soi-disant et nauséabond « racisme-anti-blanc ». (En complément possible : Le « Racisme Anti Blancs » par Aamer Rahman – VOSTFR – (« Reverse Racism »), le-racisme-anti-blancs-par-aamer-rahman-vostfr-reverse-racism/).

Les « frontières » du métier de journaliste, les éditocrates et les expert es et la traque des intrus es, des illégitimes, les procès en militantisme, le soutien aux violences étatiques, « des appels à la violence explicites de différentes personnalités médiatiques », les pratiques et les idées, la notion de « terrain » et les commentateurs/commentatrices « en chambre », le catéchisme néolibéral et la disqualification de la politique, celles et ceux qui décrètent qui aurait le droit de cité dans les débats…

Il convient aussi de lire la nécessaire critique de « Les informés », les analyses du journalisme de bavardage et de commentaire, le rythme de l’information immédiate jusqu’à la caricature, les « débats » entre éditorialistes et expert.es auto-désigné.es, les défenseurs des intérêts privés, la cohorte des consultant.es et des spécialistes de la communication, la distribution de la parole, la place des représentants patronaux, l’obsession du retour à l’ordre, la place des publications de la droite extrême, un pluralisme de plus en plus étriqué, l’oubli bien volontaire de la presse libre et indépendante…

Presse locale, « Les grands groupes de presse locale jouent sur la fragilité des plus petits pour les racheter. Ils imposent à leurs titres une gestion managériale – à base de réduction d’effectifs et de stratégie « web » – qui vise à pallier la baisse du lectorat (et donc de la rentabilité) qui touche globalement la presse papier. Et ce au risque de perdre ce qui fait la spécificité de la PQR : son ancrage sur le territoire et sa capacité à relater la vie politique, citoyenne et associative qui s’y joue », la presse local indépendante, La Brique à Lille, Le Postillon à Grenoble, L’Empaillé, La Pieuvre du Midi

Le numéro se termine sur l’analyse et le positionnement d’Acrimed sur un « Conseil de presse » :

  • « Pour être transparent et crédible, un tel Conseil de la presse doit être indépendant des pouvoirs publics et des propriétaires des entreprises de presse »

  • « Une instance de médiation, oui ! L’ébauche d’un Conseil de l’ordre des journalistes, non ! ».

Une nouvelle fois, l’œil et l’oreille de la critique sur des médias dominants. Nécessaire.

Sur les précédents numéros : mediacritiques/

Médiacritique(s) N°33 – oct.-décembre 2019 : où va le journalisme ?

Le magazine trimestriel de l’association Acrimed

46 pages, 4 euros

Didier Epsztajn

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