J’ai toujours eu peur de l’oubli, cette grande nuit aveugle

Michèle Lesbre rend compte avec pudeur et colère de la vie de Victor Dojlida.

Le récit commence en septembre 1989, un jour de libération tardive quelques semaines avant qu’un autre mur… « Car il faut bien que les portes s’ouvrent, que les murs s’écroulent, quand ils empêchent les hommes de vivre »

Il se poursuit trois ans après la mort de cet homme et à l’« inextinguible et légitime colère ». Puis le temps se mêle aux autres temps, aux lieux divers, aux mémoires, aux sentiments qui « ne te quitterons pas. Ils te poursuivront sans répit. Une autre prison, plus insidieuse, plus assassine encore, s’il se peut »…

Michèle Lesbre chemine dans des lieux qui furent familiers à Victor Dojlida, des lieux de vie, des lieux d’incarcération, dans son récit entrecoupé d’anecdotes, « Un récit souvent cahoteux, non parce que tu avais des trous de mémoire, mais parce que tu le faisais au présent, comme si tout avait franchi la barrière du temps et se mélangeait dans une immédiate urgence »…

L’autrice évoque ceux qui ont combattu les nazis, « Ceux qui ont combattu pour la libération de la France occupée n’ont guère été remerciés, quand ils n’ont pas fait les frais de la xénophobie et, parfois, d’un cynisme absolu », le silence de la honte et la lâcheté d’autres, le retour des camps… son propre cheminement, « je veux faire seule ce chemin depuis la Pologne des années vingt jusqu’à ce procès de 1948 qui va faire basculer ta vie ».

La main d’oeuvre étrangère, les « bandits polonais », les « Macaronis », les « Polaks », les continuités nationales ; les idéaux sans frontières, les FTP-MOI, la dénonciation, « L’homme qui t’a dénoncé était donc un fonctionnaire irréprochable ! », le long tunnel dans la nuit des prisons, le procès du groupe Manouchian, ta condamnation à mort et la commutation en déportation, le camp de Struthof en Alsace, le train pour Dachau, « Après Dachau, d’autres trains cauchemardesques te conduiront à Dora, Ohrdruf, et Buchenwald » ; les loyaux serviteurs de l’ignominie, ceux qui ont été réintégrés…

1948, un « criminel né » aux assises, tu sortais des camps de concentration. Tu n’as jamais été condamné pour meurtre… « Tu revenais à peine de ce cauchemar de la guerre qui t’avais arraché à l’adolescence, une sentence semblait déjà peser sur toi, cette sorte de discrimination qui jette les gens dans le mauvais camp, et que tout un système y maintient », le long périple carcéral, « le lancinant refrain de la clé dans la serrure, du pas des matons qui rôdent, des pieds qui raclent le sol de la promenade », la liberté enfin, 1962, et une nouvelle arrestation, « Au bout du compte, tes activités dans la Résistance, tous ces risques fous que tu as pris, non seulement semblent réduis à de simples anecdotes, mais le dérapage les transforme en délinquance », vingt ans, retour à la prison, les prisons et le Groupe d’information sur les prisons…

« cette détermination à vouloir refuser la loi qui protège les infâmes, celle qui autorise des hommes à les envoyer ensuite au fond des mines, puis dans des trains de détresse qui les conduisent à l’horreur »

Michèle Lesbre : Victor Dojlida, une vie dans l’ombre

Sabine Wespieser Editeur, Paris 2013, première publication Noésis 2001, 112 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

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