Tout l’étayage de présupposés des dernières décennies est pourri et même les ruines sont impropres à la visite

Dans son introduction, le cinéaste Ken Loach revient, entre autres, sur l’histoire du Labour, les sociaux-démocrates de droite et leurs politiques, la grève générale de 1926, la grève des mineurs de 1984-1985, les dirigeants travaillistes élevés au rang de Lord, la politique de Tony Blair (privatisation des services publics, poursuite des politiques anti-syndicales, guerre illégale en Irak, etc.), les circonstances extraordinaires de l’arrivée de Jeremy Corbyn à la direction du parti, les campagnes contre le nouveau dirigeant et les pourquoi des votes pour celui-ci, l’espoir renaissant, « Pour la première fois, de memoire d’homme, et peut-être dans l’histoire du parti, un dirigeant travailliste soutenait des travailleurs en lutte », le nouveau programme, « Diverses propositions du programme sont à l’image de notre besoin de vivre ensemble dans la dignité, le respect de notre humanité partagée et la solidarité ici comme au-delà de nos frontières », l’héritage du passé, « La conscience de l’électorat est prise dans l’affrontement entre un individualisme hérité de Thatcher et une réalité objective de l’insécurité qui pèse sur nombre d’aspects de l’existence », l’espérance et l’optimisme…

Je souligne en premier lieu la qualité de l’écriture et l’ironie souvent distillée – à bon escient – par Thierry Labica.

En introduction, l’auteur aborde la réapparition d’une gauche socialiste, « Le présent livre propose une analyse des circonstances de l’apparition intempestive de Jeremy Corbyn sur avant-scène politique britannique et comment, au milieu des années 2010, selon la formule de Madame May, Première ministre, « Jeremy Corbyn has changed that » », la personnalité de Jeremy Corbyn, « Ce profil d’homme ordinaire et intègre, allié à la fermeté d’engagements vérifiée sur plusieurs décennies, devait bientôt devenir le signe le plus fiable que l’on avait désormais affaire à autre chose qu’au genre de communicant « en plastique » (Plastic politician) dont les exemplaires avaient tant proliféré au cours des vingt années précédentes », les crises britanniques, la déréglementation du crédit dans les années 80, une série de nationalisations « bien peu conformes au bon sens idéologiques entretenu depuis plus de deux décennies » suite à la crise de 2018, la possibilité d’une indépendance écossaise décidée par référendum, les « complications nouvelles et profondes » liées au Brexit, les scandales en série (frais parlementaires, évasion fiscale, abus sexuel et pédophilie), le choc de l’élection puis de de la réélection de Jeremy Corbyn à la direction du parti travailliste, l’alliance entre les conservateurs et le Democratic Unioniste Party (DUP) dont l’histoire n’est pas dissociable des groupes paramilitaires d’Irlande du Nord, les militant·es du Labour contre les parlementaires…

Thierry Labica présente les quatre parties du livre. « Ceci est un livre sur la Grande-Bretagne au début du XXIe siècle et sur les possibilités politiques qui y sont apparues au cours des années 2010. Les motifs et les conditions de cette apparition méritaient un peu d’étonnement et de patience ».

Une remarque préalable, les constructions institutionnelles, le temps long des espaces socio-culturels, l’histoire politique et ses accumulations, forment des contraintes spécifiques dans lesquelles les individus et les partis politiques agissent. Il faut toujours garder en tête ces dimensions qui seront plus d’une fois rappelées par l’auteur.

Première partie : Le choc frontal

Thierry Labica analyse « les registres et manifestations de l’hostilité viscérale à une expression politique sortant des balises du consensus construit et reproduit depuis trente ans », la machinerie de communication de new-labour, la séquence blairiste, les évolutions électorales, la reconstruction d’un parti et la nouvelle opposition « travailliste, unie, articulée aux résistances sociales et syndicales, et capable d’alliances au-delà de ses rangs », le lien syndical retrouvé, les positionnements sur le Brexit, la repolitisation des débats…

Je souligne le chapitre très édifiant « Chasser l’intrus », le rôle des conservateurs et des forces médiatiques (sans oublier la représentation parlementaire, le Comité exécutif national (NEC) et plus largement la droite du Labour), les analyses sur la base du parti, « Mais si l’on veut essayer de comprendre les termes du script à partir duquel la présente conjoncture est appréhendée par un certain nombre de ses acteurs, il faut alors prendre le risque de capter la radioactivité d’un matériau entreposé quelque part aux sources de l’imaginaire national britannique moderne, et en repérer au moins certaines des grandes médiations »…

Deuxième partie

Dans la seconde partie, Thierry Labica détaille les « politiques de la cruauté », les politiques austéritaires, l’ingénierie sociale coercitive, les assauts frontaux contre les droits du monde du travail, l’augmentation des frais d’inscription universitaires, la « réforme » des retraites, la diminution des emplois publics, la succession des « réformes » de la protection sociale et du marché du travail, les attaques contre le système de santé public, l’irrationalité et la criminalité bancaire, le « caractère incommensurable des inégalités de revenus », la Bedroom Tax, la pauvreté au travail, les contrats zéro-heure, la fabrique des « pauvre non-méritant », une « ingénierie de l’Etat-providence à l’envers »…

L’auteur parle de séquestration du monde du travail, de législation antisyndicale, d’attaque frontale contre les règlements de santé et de sécurité au travail, « c’est à la santé et à la sécurité de l’investisseur, de l’entreprise et à sa compétitivité qu’il faut veiller », de stratégie générale de déréglementation, « le simple common sense nous dirait plutôt que la tendance générale est à l’exclusion hors – plutôt qu’à l’inclusion dans – des normes et règles partagées de santé et de sécurité », la présence au travail de salarié es malades, l’étouffoir managérial, l’« insonorisation générale de la vie intime au travail », la subjectivité « de figures imposées au nom de la relation-client », les mécanismes d’autocensure et de souffrance psychique au travail, les visions désocialisées et dépolitisées du monde travail et la négation de toute domination, la fermeture de l’accès à la justice prud’homale, la mobilisation législative « au service de l’individuel », la loi sur les syndicats et la loi « bâillon » sur le lobbying, la tactique policière de la nasse et la remise en cause de facto du droit même de manifester, « Le trouble des temps, source de tant de juste perplexité, ne serait-il pas aussi le produit d’une clarté nouvelle : celle qui éclaire un ordre existant dont reconduction ne dépend pas d’une succession de transgressions, d’émeutes par le haut, par et pour des formes renouvelées d’une vielle tradition d’accumulation primitive ? »…

Troisième partie : Quels travaillismes ?

C’est bien à l’aune de la destruction organisée des droits de salarié es et des citoyen es, de la promotion du droit des entreprises (en fait des actionnaires et de leur irresponsabilité sociale), de cette violence sociale organisée par les politiques néolibérales, qu’il convient de situer l’élection de Jeremy Corbin à la direction travailliste et l’opposition nouvelle contre les politiques austéritaires.

Thierry Labica revient sur la politique d’Antony Blair, d’Ed Miliband, la place du syndicalisme, des résultats électoraux, les questions de l’immigration, la violence médiatique à l’égard des étranger es et la normalisation raciste, les arguments économiques mensongers, l’acquisition d’un statut officiel au délit de faciès ou d’appartenance non-britannique, la question de l’immigration comme « déversoir des affects les plus sombres », la priorité donnée à une présentation d’« un évangile national-social dans une main et une tasse de thé anti-immigration dans l’autre », le poids mort du néo-travaillisme blairiste, les partenariats public-privés et les délégations de service publics, les jeux et les illusions comptables, les dettes odieuses et illégitimes, la promotion volontaire de « ces mécanismes de dépossession et de captation multinationale des ressources de l’Etat », une gigantesque présence parasitaire, le dogmatisme bien intéressé et pécuniairement profitable, la « musique du pas-encore parmi les décombres » ou la possibilité d’une bifurcation hors du périmètre de l’austérité…

Quatrième partie : Corbyn, le contretemps

Comme le rappelle l’auteur, le néo-travaillisme blairiste a montré « un grand volontarisme dans la soustraction des choix économiques à la délibération politique même la plus institutionnelle ». C’est une constante des différents pouvoirs réactionnaires, d’exclure du débat démocratique et des choix possibles des pans entiers de la vie sociale au nom, de dieu, de la nature, du marché ou d’autres considérants idéologiques.

Thierry Labica resitue Jeremy Corbyn dans une histoire du travaillisme. Il parle de Keir Hardie, Clement Attlee, Tony Benn, de l’histoire longue du mouvement socialiste, du syndicalisme, d’action directe et de parlementarisme, des interactions entre mouvement ouvrier et radicalités dissidentes au sein du protestantisme, de decency, de radicalité et conjonctures culturelles et intellectuelles (années 1930 et années 1970), de l’histoire profonde des combats sociaux, de critique de l’étatisme social, d’auto-activité ouvrière, du critère d’utilité sociale, de stratégie économique alternative, de coopératives ouvrières, de socialisme autogestionnaire et démocratique…

L’auteur interroge : « Pourquoi le parti travailliste malgré tout ? » et fournit trois réponses : « « L’une est d’ordre social et organisationnel, l’autre institutionnelle et étatique, et la troisième concerne l’expérience elle-même des tentatives de rupture ». Je souligne particulièrement « le sytème électoral et parlementaire britannique façonne par le haut le champ politique et la vie des partis » et les distorsions massives et systématiques engendrées. Thierry Labica poursuit en analysant les conditions concrètes de l’arrivée de Jeremy Corbin à la tête du mouvement travailliste, les résurgences des mouvements sociaux et les nouvelles perspectives syndicales, « positionner le syndicalisme en vecteur d’inclusion politique de masse dans la situation d’urgence particulière créée par l’assaut austéritaire de la coalition », les occupations, les campagnes de solidarité, l’audience de la campagne BDS, les affiliations et désaffiliations au Labour…

« Mais avec Corbyn, on assiste d’abord à l’entrée en crise de plusieurs décennies de consensus politique entre les deux principaux partis, jusqu’à l’acquiescement à la violence austéritaire sur fond d’évasion fiscale industrielle maintenant largement documentée et d’accumulation de richesses incommensurables ». En conclusion, Thierry Labica aborde la possible « fin de partie » néolibérale (voir le titre de cette note empruntée à l’auteur), la résurgence « d’un règne du différent », les limites de la dynamique travailliste récente…

L’auteur aborde, entre autres, les relations entre la direction du Labor et le groupe parlementaire, le « vaste panorama des cruautés administrées aux contestations organisées et crédibles contre les puissances d’accaparement », la gravité et l’urgence de nombre de situations sociales, la désagrégation du secteur éducatif, la pauvreté dont la pauvreté infantile, la montée des manifestations de racisme assumé et d’islamophobie militante, le climat d’hystérie « ethno-nationaliste », l’administration austéritaire mortifère. Il souligne que « le terrain de l’audible et du recevable en politique peut-être variable, voire changeant »…

Il discute des contradiction du corbynisme, de ses limites les plus significatives, des séquelles importantes du « bon sens » néolibéral, des angles morts sur les question de droit à la santé, du coté parcellaire des réformes institutionnelles proposées, de la valorisation de la seule victoire électorale, des divisions anciennes et des travers sectaires de la gauche radicale, « Une chose est certaine. Les adversaires sont infailliblement hostiles, et peu encombrés du « culte de la démocratie »…

Reste aussi à discuter de l’indépendance républicaine de l’Ecosse, de la réunification de l’Irlande, du Brexit et des mesures d’urgence à développer pour rendre possible « une transformation sociale et démocratique radicale », pour possiblement « inaugurer des appropriations collectives inédites ».

Thierry Labica : L’hypothèse Jeremy Corbyn

Une histoire politique et sociale de la Grande Bretagne depuis Tony Blair

Demopolis, Paris 2019, 428 pages, 23 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

Royaume-Uni : le congrès du Labour Party à l’heure du brexit, de la crise climatique et d’une situation sociale d’une rare cruautéhttp://www.europe-solidaire.org/spip.php?article50600

Introduction à l’ouvrage coordonné par Mathilde Bertrand, Cornelius Crowley, Thierry Labica : Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs britanniques (1984-1985)introduction-de-thierry-labica-a-louvrage-coordonne-par-mathilde-bertrand-cornelius-crowley-thierry-labica-ici-notre-defaite-a-commence-la-greve-des-mineurs-britanniques-1984-1985/

Mathilde Bertrand, Cornelius Crowley, Thierry Labica (coord.) : Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs britanniques (1984-1985)une-fois-la-guerre-finie-quelque-chose-de-la-guerre-continue/

Avant-propos à Vasant Kaiwar : L’Orient postcolonial. Sur la « provincialisation » de l’Europe et la théorie postcolonialeavant-propos-a-vasant-kaiwar-lorient-postcolonial-sur-la-provincialisation-de-leurope-et-la-theorie-postcoloniale/

2 réponses à “Tout l’étayage de présupposés des dernières décennies est pourri et même les ruines sont impropres à la visite

  1. au début : politiques « intersyndicales » : anti-syndicales ?

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