La jouissance des uns et l’amputation des autres

Les rapports entre hommes et femmes ne relèvent pas simplement de relations interpersonnelles, mais d’un système de rapports sociaux imbriqués (classe, sexe, « race », génération…) dont les configurations sont historiques, diversifiées et mouvantes. Les apports sociaux de sexe (système de genre) sont par ailleurs socialement codifiés. Ainsi dans nombre de sociétés, le sexe de naissance constitue une donnée de classification et de hiérarchisation décisive, le passage de l’enfance à la puberté est souvent accompagné de nouvelles contraintes déclinées suivant un double standard.

Des formes de violence directe ou des actes symboliques accompagnent la hiérarchisation sexuée, sous des formes variables. Dans nulle société, l’égalité, même lorsqu’elle est revendiquée, n’est constitutive des rapports sociaux.

Dans certains espaces sociaux, certaines « aires culturelles », le marquage des sexes se fait par des atteintes à l’intégrité corporelle (il ne faut pas minimiser les dimensions psychiques), en particulier pour des enfants de sexe féminin. Le sexe de naissance ne suffit visiblement pas à faire des femmes et des hommes, il faut des interventions mutilatoires, au moins pour les unes…

Le livre est consacré aux mutilations génitales féminines. Je reviendrai, en fin de note, sur des mutilations que subissent souvent les enfants intersexué·es, sur les re-façonnage des organes génitaux d’adolescentes ou de jeunes femmes pour se conformer aux normes pornographiques, sur certaines pratiques après épisiotomie, sur la circoncision masculine.

Dans sa préface, Djemila Benhabib parle d’excision, de blessure innommable et inguérissable, de tradition, « Couper, enlever, gratter, étirer, « nettoyer », saturer, l’unique organe du corps féminin spécifiquement consacré au plaisir, mais quelle idée ! », d’une affaire d’hommes et d’un sytème de domination – car il s’agit bien du plaisir et de la jouissance des hommes -, de mentalités à changer, de « surtout ne pas se taire », de la hausse du nombre de mutilations pour des femmes vivant en France, de l’excision « médicalisée », du courant culturaliste et relativiste, « On doit comprendre et expliquer comment se reproduit la structure patriarcale et comment la briser », d’exigence d’universalisme des droits et de solidarité à l’échelle internationale…

En introduction, Luce Cloutier et Andrée Yanacopoulo soulignent que la question des mutilations génitales féminines concernent toutes les femmes. Elles parlent de droit à l’intégrité du corps, de coutumes et de traditions, « ni le respect dû à des pratiques ancestrales, ni les résistances à l’hégémonie culturelle occidentale ne peuvent justifier ces coutumes », des mutilations comme dévastation physique et psychique…

Les autrices abordent les violences faites aux femmes, l’exigence de docilité ou de soumission, les petits pieds des Chinoises, les « femmes à plateau », les « femme girafe » et les mutilations génitales (qui ne sont pas de simples altérations des organes génitaux féminin à des buts non thérapeutiques), leur caractère « culturel » et non religieux. Elles détaillent les différentes pratiques (clitoridectomie, excision, infibulation, autres interventions…), les suites à court et long terme, les douleurs, la fréquence et la répartition géographique, l’age souvent de plus en plus précoce des victimes…

Les analyses sont accompagnées par des témoignages.

Les autrices discutent de la certitude masculine de véritablement représenter… l’humanité, de l’absence de comparaison possible avec la circoncision (masculine), de la non-prescription par les religions monothéistes, du marquage social et sexuel, des rapports entre les excisions et la virginité ou le désir sexuel, des significations culturelles des pratiques mutilatrices…

Elles abordent, entre autres, les retentissements sur le corps et la psyché, les médecins « occidentaux » qui préconisaient et pratiquaient la clitoridectomie comme « remède » à la masturbation, le silence au nom du soi-disant respect des coutumes, l’habeas corpus au féminin…

Luce Cloutier et Andrée Yanacopoulo présentent la situation au Québec, l’absence de plan d’action et de subventions « qui auraient permis de développer des programmes d’intervention et de prévention », le RAFIQ (Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec), l’imprégnation du pays d’origine (une réaction de protection de soi contre le nouveau ou l’étranger), les mutilations « malgré la loi qui en interdit la pratique », les voyages « au pays » pour que les jeunes filles soient excisées pendant les vacances, la médicalisation des pratiques (nous ici donc loin des rituels évoqués par certain·es), l’absence d’obligation de déclaration – lorsque les mutilations sont constatées – par les membres du corps médical au Québec, les revenus engendrés par ces pratiques (il en est de même pour d’autres mutilations génitales, voir en fin de note). Elles analysent les arguments favorables aux mutilations génitales (arguments culturels, sociétaux, comportementaux, religieux, esthétiques, hygiéniques, portant sur la différenciation de genre).

Il ne s’agit pas de « hiérarchiser » les cultures mais de comprendre pourquoi les violences faites aux femmes peuvent violer « le droit à l’intégrité corporelle », nuire à la santé et porter atteinte « à la dignité humaine », sans oublier le risque d’entrainer la mort. Il est d’ailleurs remarquable que les droits des femmes (ou des personnes homosexuelles) sont déniés au nom de la coutume, mais pas les principaux autres usages des sociétés capitalistes) ; chacun aménageant ou pliant la coutume à ses intérêts perçus. Les formes que prennent les contraintes sociales pour dénigrer les femmes sont multiples (railleries, mépris, humiliations…). Elles visent à obliger ces dernières à se soumettre – voir à valoriser – des coutumes qui leur fond profondément violence. Le clitoris et la puissance de jouissance sont considérés par de nombreux hommes comme une entrave à leurs propres plaisirs.

Je souligne le chapitre « Du coté des petites filles », le droit international et les lois nationales de protection ; celui sur le « rôle des hommes », leur acceptation des mutilations, « lorsqu’ils refusent d’épouser une femme qui n’a pas été excisée ou lorsqu’un père contribue au paiement de l’excision de ses filles », leur déni de l’autonomie de la sexualité des femmes, l’idée que les souffrances sont « inhérentes à la condition féminine », le refus des droits des enfants au nom d’un soi-disant droit de la famille…

« La question des mutilations génitales féminines se situe indéniablement dans la problématique des rapports entre les femmes et les hommes » En conclusion, « Ensemble, brisons le silence », Luce Cloutier et Andrée Yanacopoulo soulignent que si « où que ce soit sur terre, on mutilait bon an mal an trois millions de mâles, il y a longtemps que le respect des cultures incriminées en aurait pris un bon coup »…

Reste une certaine hypocrisie (pour certain·es) à ne pas penser l’histoire et la très récente amélioration des conditions de vie des femmes en « occident » après la mise en tutelle et en incapacité au début de XIXème siècle, à donner des leçons au nom d’une égalité qui n’est pas vraiment d’ici et de maintenant, en oubliant les violences acceptées – voir quelques fois valorisées – contre les femmes. Dans nos sociétés des enfants intersexué·es subissent des réassignations chirurgicales et des traitements hormonaux peu compatibles avec les droits des êtres humains (voir entre autre, Pour l’arrêt des mutilations des enfants intersexes, pour-larret-des-mutilations-des-enfants-intersexes/), des enfants considéré es comme « trans » des traitements hormonaux.

Dans la rubrique des violences faites aux femmes et à leurs corps, il ne faut passer sous silence les violences gynécologiques dont les rétrécissements vaginaux suite à des épisiotomies pour le seul futur plaisir d’un ou d’hommes, les re-façonnage des organes génitaux d’adolescentes ou de jeunes femmes pour se conformer aux normes pornographiques et enrichir les médecins qui les pratiquent.

Il ne s’agit pas certes de tout mettre sur le même plan, mais bien de parler des différentes mutilations faites aux corps des femmes, de mettre en rapport les formes extrêmes de déni de la capacité de jouissance des femmes, de faire campagne sur l’égalité et les droits de toustes, de refuser les hiérarchisations des êtres humains – ici à partir du sexe – ou les statuts sociaux en fonction du sexe de la personne. « Ensemble brisons le silence ».

Les bases matérielles (y compris les dimensions idéelles) des marquages sociaux et des mutilations sont toujours le refus de l’égalité réelle, la survalorisation du plaisir masculin et le déni de l’autonomie du plaisir féminin.

Et gageons que nous pourrons un jour mettre en cause le marquage du masculin à travers des rituels blessants comme la circoncision.

Reconnaitre le droit à chaque groupe social, en particulier dominé ou minoritaire, de s’auto-déterminer (faire union ou ciment contre les adversités, auto-administrer le maximum de dimensions socio-culturelles afin de ne pas rester minoritaires en tout) ne peut s’accompagner du silence sur des violations des droits des êtres humains (qui ne sont pas une histoire de « Blancs », ni un problème de « communautarisme » – dans le déni du communautarisme réellement pratiqué par les dominants – ou de « cohésion sociale »).

Luce Cloutier et Andrée Yanacopoulo : Silence, on coupe !

Les mutilations génitales féminines au Québec

M éditeur, Saint-Joseph-du-lac (Québec) 2019, 136 pages

Didier Epsztajn


En complément possible :

Excision, parlons en ! : excision-parlons-en/

Axelle Jah Njiké : L’AFRIQUE INTIME Femme noire, femme blanche, ensemble contre l’excisionlafrique-intime-femme-noire-femme-blanche-ensemble-contre-lexcision/

Développement et santé : Spécial Excision / Mutilations sexuelles fémininesil-ny-a-pas-de-bonne-excision-et-il-ny-a-pas-dexcision-a-minima/

Rapport annuel 2014 du Programme commun FNUAP-UNICEF sur les Mutilations génitales féminines/Excisionrapport-annuel-2014-du-programme-commun-fnuap-unicef-sur-les-mutilations-genitales-femininesexcision/

Armelle Andro, Marie Lesclingand : Les mutilations génitales féminines. État des lieux et des connaissancesles-mutilations-sexuelles-une-violence-faite-aux-femmes/

APPEL INTERNATIONAL : Pour la reconnaissance des droits sexuels et reproductifs comme des droits universels et inaliénables et le respect de l’intégrité physique des femmesappel-international-pour-la-reconnaissance-des-droits-sexuels-et-reproductifs-comme-des-droits-universels-et-inalienables-et-le-respect-de-lintegrite-physique-des-femmes/

Fran P. Hosken – Dessins de Marcia L. Williams : Le livre d’images universel de la Naissance. Histoire illustrée de la reproduction racontée du point de vue de la femme avec son additif sur les mutilations sexuelles fémininescontre-les-atteintes-intolerables-aux-droits-humains-et-a-lintegrite-des-femmes/

Adéquations  : Guide pour la mise en œuvre de la Convention internationale des droits de l’enfant à partir de l’approche de genreouvrir-le-champ-des-possibles-pour-chaque-enfant-quel-que-soit-son-sexe/

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