Préface de Jean-Michel Bonvin au livre Nicola Cianferoni : Travailler dans la grande distribution. La journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale ?

Avec l’aimable autorisation des Editions Seismo

Le monde du travail connaît des transformations profondes. Au-delà de la nostalgie d’un passé excessivement idéalisé ou de la dénonciation d’un présent qui serait marqué par des formes d’exploitation d’une violence inédite, il importe d’en poser un diagnostic précis et nuancé. Le livre de Nicola Cianferoni y contribue puissamment, en s’appuyant sur une enquête de terrain de grande envergure dans le secteur de la grande distribution. Il met ainsi en lumière trois enjeux qui permettent de mieux comprendre les ressorts sous-jacents aux métamorphoses du monde du travail contemporain et leurs implications : l’intensification du travail qui résulte de la pression à la performance et de l’augmentation de la concurrence dans ce secteur ; l’exigence accrue de disponibilité qui vient brouiller les frontières spatio-temporelles entre travail et non-travail ; la déqualification du travail qui découle de l’automatisation de la production et menace l’existence même de certains métiers de la grande distribution. Ces phénomènes sont déjà bien documentés dans la littérature scientifique, mais le livre de Nicola Cianferoni amène un éclairage original et important sous trois angles complémentaires.

Sur le plan substantiel, tout d’abord, il montre que ces trois phénomènes – l’intensification, la disponibilité temporelle et la déqualification – se conjuguent dans une configuration nouvelle qui modifie significativement leur portée et que Nicola Cianferoni désigne comme la « norme temporelle néo-libérale ». Dans ce cadre, les salariés sont appelés à utiliser de manière plus intensive leur temps de travail en vue de déployer « plus d’activité dans le même temps et resserrer les pores » de leur journée selon la belle expression de Marx citée dans l’introduction de l’ouvrage. Mais ils doivent aussi être plus disponibles pour pouvoir répondre, en temps réel ou presque, aux exigences de la production. Enfin, l’automatisation accrue de la production coïncide avec une moindre reconnaissance des qualifications et des compétences. Dans la norme temporelle néo-libérale, intensification, exigence de disponibilité et déqualification vont ainsi de pair. C’est là un premier enseignement important de l’ouvrage. Mais le point essentiel mis en lumière par Nicola Cianferoni réside dans le fait que ces trois phénomènes ne sont plus compensés par une réduction concomitante du temps de travail. Durant la période fordiste, les efforts accrus demandés aux salariées et salariés pouvaient apparaître comme légitimes du fait qu’ils s’accompagnaient d’une réduction du temps de travail hebdomadaire et d’une augmentation des salaires. Ce n’est plus le cas : désormais – c’est la thèse de Nicola Cianferoni – on demande aux salariées et aux salariés non seulement d’être plus productifs (c’est le sens de l’intensification) et plus disponibles (au travers de la remise en cause de la régularité des horaires et de leur individualisation), mais encore de travailler davantage d’heures et tout cela en étant moins reconnus en raison des processus de déqualification à l’œuvre et des diminutions de salaire qu’ils entraînent (au moins pour certaines catégories de salarié-e-s). C’est là une thèse forte, qui va sans nul doute requérir l’attention des sociologues du travail dans les années à venir. Au-delà de la seule sphère académique, elle engage aussi un débat citoyen qui pose la question de la justice sociale dans le monde du travail contemporain et invite à repenser les termes de la relation de travail.

Sur le plan méthodologique, ensuite, le livre de Nicola Cianferoni se signale par une approche ambitieuse et exigeante qui vise à donner la parole aux actrices et acteurs du monde du travail et cela à tous les échelons hiérarchiques. Il veille ainsi à intégrer les points de vue de la direction des entreprises, des responsables des ressources humaines, des cadres intermédiaires, mais aussi des travailleuses et travailleurs au contact direct de la clientèle des magasins. Au-delà, les perspectives des partenaires sociaux – syndicats de travailleurs et associations d’employeurs – sont également prises en compte. C’est ainsi une image très concrète et très fidèle du monde du travail contemporain tel qu’il est vécu par les personnes directement concernées qui nous est donnée à voir. La réalité de ce monde n’est pas exposée à partir d’un seul point de vue (dont la supériorité épistémologique serait alors postulée), mais d’une multiplicité de perspectives permettant de refléter la complexité et la multidimensionnalité du monde du travail contemporain. Cette approche méthodologique s’inscrit dans le prolongement de la notion d’objectivité positionnelle forgée par le philosophe et économiste indien Amartya Sen. Dans cette perspective, la compréhension d’un objet sociologique ne peut se faire de l’extérieur, via par exemple des indicateurs statistiques désincarnés, elle exige une approche située qui prenne au sérieux le point de vue des acteurs et ne cherche pas à y substituer celui des chercheurs académiques censés être plus neutres ou impartiaux. A cette fin, elle requiert de prendre en compte, de manière symétrique, le point de vue de tous les acteurs : de même qu’un objet physique peut être observé de diverses positions et que chacune de ces positions fournit des éléments d’information objectifs sur cet objet, l’appréhension d’un objet sociologique exige d’intégrer l’ensemble des points de vue pertinents. Le monde du travail doit ainsi être compris de l’intérieur, pourrait-on dire, en prenant en compte l’expérience de tous les acteurs et les éléments d’information objective qu’elle contient. Cependant, la position sociale de ces acteurs doit aussi être qualifiée en tenant compte des paramètres objectifs qui la caractérisent. C’est tout le sens de l’approche de la consubstantialité des rapports sociaux telle qu’elle est mobilisée par Nicola Cianferoni. Il s’agit ici non seulement de prendre en compte l’expérience subjective des personnes, mais aussi de spécifier d’où ces personnes parlent, c’est-à-dire leur position dans la structure sociale. Elles n’expriment en effet pas un point de vue abstrait ou désincarné, mais celui d’acteur situés qui occupent une position spécifique dans la structure sociale. Les rapports de classe, de sexe, etc. figurent donc au cœur de l’analyse. Une telle approche méthodologique, soucieuse d’intégrer le point de vue de toutes les personnes concernées tout en tenant compte de leur position dans la structure sociale, est une démarche difficile et exigeante à laquelle Nicola Cianferoni s’est plié avec persévérance et rigueur. Le résultat, convaincant, est une sociologie du monde du travail par le bas, reposant sur la mise en lumière de l’expérience des acteurs dans ses composantes subjectives et objectives. Nicola Cianferoni amène ainsi un éclairage très original sur le monde du travail contemporain et apporte un complément important à la littérature existante.

Sur le plan épistémologique enfin (mais avec des implications pratiques de grande portée), Nicola Cianferoni incarne avec brio la figure du chercheur militant. Dans son esprit, le monde du travail n’est pas figé mais en mutation constante. La norme temporelle néo-libérale n’est pas présentée comme une fatalité, au contraire elle résulte de rapports de force mouvants qui peuvent la remettre en question ou la renforcer. Et le chercheur a, lui aussi, un rôle à jouer à cet égard. Aux yeux de Nicola Cianferoni, les apports de la recherche académique ne constituent pas un point de vue externe et neutre vis-à-vis du monde du travail, ils ont un impact sur la façon d’envisager les termes de la relation d’emploi et sur la manière dont les rapports de force se déploient au sein du monde du travail. La recherche est donc toujours engagée : même lorsqu’elle se prétend neutre et positive, elle a des implications concrètes, qui peuvent par exemple renforcer ou légitimer le statu quo. Nicola Cianferoni choisit d’assumer pleinement cette vision engagée de la recherche : il ne s’agit pas pour lui de prétendre, illusoirement, produire de la connaissance pour de la connaissance, mais de chercher explicitement à mettre cette connaissance au service d’un engagement citoyen en faveur d’un monde du travail plus juste et plus respectueux de la dignité des personnes. La place du chercheur n’est pas dans la tour d’ivoire, mais dans la cité et dans le débat citoyen. Il s’efforce ainsi de faire tenir ensemble les deux versants de cette figure, apparemment paradoxale, du chercheur militant. Sans jamais renoncer à son engagement citoyen, il maintient l’exigence de rigueur analytique et scientifique qui lui permet de mener une analyse nuancée et fine des situations de travail dans le secteur de la grande distribution. Le chercheur et le militant coexistent tout au long de la réflexion, sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. L’effort constant de Nicola Cianferoni pour faire tenir ensemble ces deux dimensions mérite d’être salué.

Au total, nous sommes en présence d’un travail triplement fécond qui apporte un éclairage original sur les enjeux du travail contemporain et la nécessité de repenser à nouveaux frais la question de la justice sociale dans ce contexte, qui suggère une méthodologie exigeante (inspirée des notions d’objectivité positionnelle et de consubstantialité des rapports sociaux) pour les saisir dans toute leur complexité et qui ne recule pas devant l’engagement citoyen tout en l’enracinant dans une démarche scientifique rigoureuse. C’est pour moi un honneur et un plaisir d’avoir supervisé le projet de recherche du Fonds national suisse et la thèse de doctorat qui ont abouti à ce beau résultat et c’est aussi l’occasion de dire toute mon estime et mon amitié à son auteur.

Jean-Michel Bonvin

Professeur de sociologie, Université de Genève

Source : Préface de Jean-Michel Bonvin du livre Cianferoni, N. (2019).

Travailler dans la grande distribution. La journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale ?

Zurich et Genève : Seismo, p. 11-14

ISBN 978-2-88351-090-6 (print)

ISBN 978-2-88351-723-1 (OA, PDF)

DOI : https://doi.org/10.33058/seismo.20723

Site de la maison d’édition: https://www.seismoverlag.ch


Pour connaître le contenu du livre, vous avez la possibilité d’écouter l’entretien que j’ai donné en direct à la Radio Télévision Suisse (RTS) dans « Tribu » le 19.9.2019 (25 min). Le podcast est disponible sur le site internet de l’émission.

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