Comme une mémoire n’éludant plus ses poches d’oubli

Entre éléments biographiques, réflexions sur la memoire ou les archives, ce petit livre au si beau titre – Un fantôme dans la bibliothèque, nous entraine du coté des présences et des absences, de l’esprit et de la lettre, de la mémoire et de l’oubli.

Je n’aborde que certains points discutés par Maurice Olender.

« Lorsque j’arrive dans cet univers, en 1946, c’est un dépôt de cendres ». Une famille sans archives matérielles, « Un monde d’oralité où l’on dissertait sans arrêt sur ce qui n’existait plus », un monde « balisé par la radicalité d’une disparition », les buchers invisibles de l’enfance, les limites imaginaires du dicible, la lecture et l’écriture, le choix d’être analphabète, « S’élancer en funambule à travers une série d’échafaudages »…

Maurice Olender parle, entre autres, de l’écriture, « toute écriture est obscure et porte la trace de sa propre armature à déceler le texte », du futur, « une nécessité de construire et d’ajuster le monde à chaque instant pour le faire advenir », de la collecte d’archives, de la danse et de la musique, d’une génération « d’enfants nés dans des familles épinglées comme juives », de la place de l’oralité dans la « première sédimentation intellectuelle », des mots légitimant la mort de millions de personnes, des alphabets pour trier les êtres humains et faire en disparaître pour « raison de naissance », de voyages en train, « les trains me permettent de croire qu’on peut échapper aux cauchemars », d’ordre et de désordre, des archives et de pédagogie, « Toute instruction critique, toute formation intellectuelle, suppose d’apprendre à poser des questions et à formuler des problèmes plutôt que d’apporter des réponses stéréotypées, des solutions hâtives, « efficaces » à court terme »…

Je souligne les réflexions sur la fabrique académique des « races », le « sexe » des dieux, les pratiques intenses du « parler de ce qui n’existait plus », les actions oniriques, « La mémoire n’est-elle pas d’abord mélodie, temporalité saisie à la racine des émotions ? », l’escamotage des tensions « entre public, privé et politique », les traces et l’oubli, « effacer les traces rend tout sommeil impossible, empêchant l’oubli », les effets du numérique, l’« Appel à la vigilance », le manque, la possibilité du génocide dans toute civilisation…

L’auteur donne vie à des passages plus autobiographiques, l’enfance anversoise, un cérémonial de shabbat, un cliveur de diamant, une lettre d’amour, un fantôme dans la bibliothèque, « Le rêve du lecteur analphabète s’était réalisé à son insu. Il était devenu l’unique fantôme de sa bibliothèque »…

Il réfléchit aussi aux traditions « qui ne cessaient de s’inventer tout en se disant immémoriales », à Auschwitz, aux mort·es et à la mémoire, « Cependant, même sans contenu disponible, la mémoire est un instrument de deuil. Irrémédiablement liée à l’absence, à la mort et aux morts. La mémoire c’est même la seule chose qui nous reste de la mort d’autrui », à l’impossibilité de dire l’absence de récit, aux rôles sexuels, au « statut d’imprononçable à la jouissance », aux mythes et aux récits mensongers, au « caché », aux fiches fantômes dans les bibliothèques, à ses moments où « ses livres se mettaient à le lire »…

Maurice Olender : Un fantôme dans la bibliothèque

La librairie du XXIe siècle – Seuil, Paris 2017, 224 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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