La fidélité à l’héritage du passé ne s’accomplit pas sous forme d’une répétition littérale

« Le point de vue de l’historien, défini depuis le lieu et le temps où il se trouve situé, est de fait toujours singulier, subjectif et orienté ». Dans son avant-propos, Nathan Wachtel parle de vérités nécessairement partielles et restreintes, de fragments de réel et de vécu, de traces susceptibles de diverses opérations historiographiques, de pluralité des points de vue.

« Les essais rassemblés dans cet ouvrage portent sur les thèmes fascinants, et inépuisables, des Paradis terrestres et des mouvements indiens dit « messianiques » dans le continent américain (XVIe-XIXe siècles ».

L’auteur fournit des informations sur son livre, entre autres, la localisation du paradis, des phénomènes massifs d’exaltation collective, les révoltes des Indiens Pueblos, le travail de certains auteurs, les Indiens des Grandes Plaines et des Montagnes Rocheuse de l’Amérique du Nord, les innombrables « drames, catastrophes et traumatismes ».

« Les rêves de bonheur ne sont souvent qu’évasions d’un réel insupportable, fuites dans l’imaginaire, et nous savons trop bien que l’histoire est infiniment tragique : c’est pourquoi le titre ici de Paradis peut aussi bien s’entendre par antiphrase, car il recouvre autant d’effroyables enfers »

Il s’agit d’un passionnant livre érudit mais tant par l’écriture que par l’exposition, il est accessible et devrait intéresser les profanes, celles et ceux qui n’ont pas de connaissance particulière dans les domaines traités et celles et ceux qui ne partagent pas les aspirations au sacré ou au religieux.

Fables d’occident

« La découverte d’un monde jusqu’alors insoupçonné suscita en occident d’innombrables hypothèses et fantasmes, qui ne sont toujours des élucubrations dénuées de sens ». Nathan Wachtel, à travers des lectures de certains auteurs, met en évidence, les noyaux « rationnels » des constructions explicatives. L’auteur aborde, entre autres, le rationnel historiquement situé dans le possible des pensées, les sens métaphoriques (messianique ou millénariste), le Paradis et sa localisation américaine, l’érudition et son exubérance baroque, les argumentations rigoureuses et « quasi scientifique », l’hypothèse des « tribus d’Israël », l’inscription du Déluge et du monde postérieur, la place des nouveau-chrétien, les « Singularités du Nouveau Monde », la place des arguments philologique et géographique, la révolution intellectuelle provoquée par l’extraordinaire découverte d’un continent inconnu, la « théorie de l’Indien juif », les tribus perdues d’Israël, une « diaspora silencieuse, évanescente, répandue en des lieux indéterminés », les symboles de l’exil et de la perte, les transpositions de récits indigènes dans un style biblique, la combinaison de l’exégèse biblique et du savoir géographique, les métissages, « un vaste éventail de métissages, à une longue série de pertes et de créations d’identités collectives », le contexte d’effervescence messianique…

L’auteur souligne des changements dans les sciences au XIXe siècle, le positivisme scientifique, les nouveaux critères de « preuve », l’imprégnation de l’idée d’une hiérarchie des races ou des cultures dans le discours scientifique…

Messianismes indiens

« Après l’examen qui précède de certaines représentations occidentales relatives au Nouveau monde, renversons les perspectives et tentons de nous situer du point de vue des Amérindiens ; ce que nous appelons « grandes découvertes » ou « conquêtes » signifie en réalité pour eux défaites, maladies, invasions, désastres ». Nathan Wachtel souligne des analogies entre de diverses quêtes amérindiennes, des dimensions « messianiques » ou « prophétiques », des combinaisons variables de « croyances et pratiques autochtones avec certains apports occidentaux », des mouvements de révolte violente et guerrière, des réactions plus pacifiques (chants, danses, prières, rituels d’ordre religieux) « En fait, au-delà de leur diversité, tous ces phénomènes sont généralement symptômes de situations désespérées, où l’accumulation de drames et de catastrophes conduit les sociétés indiennes à une recherche pathétique de Rédemption »

La terre sans mal

L’auteur explicite le thème constitué par la « Terre sans Mal », aborde, entre autres, les migrations et les rituels des Indiens Tupi-Guarani (XVIe-XVIIe siècle), des représentations cyclique du temps, des cérémonies, la place de chamans ou caraïbes, des phénomènes de diffusion et d’acculturation, « Dès lors, des phénomènes de diffusion et d’acculturation ne peuvent manquer de se produire, et l’on observe effectivement que les Indiens ne tardent pas à absorber certains éléments provenant des croyances et des pratiques européennes, mais en les inscrivant dans la logique de leurs représentations traditionnelles, de sorte qu’ils les retournent contre la domination des envahisseurs. Le mythe de la Terre sans Mal dérive ainsi vers une accentuation de sa dimension guerrière et conduit au déclenchement d’innombrables révoltes contre le système colonial ». L’auteur propose quelques illustrations de ces phénomènes. Il indique : « la Terre sans Mal apparaît comme une catégorie de pensée indigène, certes d’ordre mythique, mais opératoire des points de vue tant historique qu’ethnographique ».

Nathan Wachtel discute du rapport entre enquête de terrain et documentation historique, des lectures d’histoire à rebours (Marc Bloch), des projections d’images figés sur le passé, d’« histoire régressive »…

Le retour de l’Inca. Le messianisme andin (XVIe-XVIIIe siècle)

« « Les temps viendront », « les moments approchent », « le temps est arrivé » : du XVIe au XVIIIe siècle, l’espérance en l’avénement d’une ère nouvelle de justice et de félicité semble constituer, aux divers niveaux de l’échelle sociale, l’horizon d’attente constamment renouvelé des populations andines ». Nathan Wachtel explique qu’il utilise par commodité deux termes d’origine juive ou chrétienne, occidentale : « messianisme » et « millénarisme ». Il aborde, entre autres, la persistance d’une dimension essentielle du monde andin, le renversement de l’espace temps, « Le désastre de la conquête espagnole s’accompagne de la catastrophe inouïe provoquée par les maladies nouvelles (variole, rougeole, grippe, etc.) introduite par les Européens », la chute démographique, le culte des huaca détruites, l’adhésion au Taqui Onqoy, les processus complexes d’intégration d’éléments empruntés à la culture dominante et leur réinsertion « dans l’outillage mental et les catégories de la pensée autochtone », la revitalisation de coutumes indigènes, le retournement contre elle d’éléments de l’institution coloniale…

« La mémoire collective perpétue la figure de l’Inca selon diverses modalités : récits mythiques, représentations du théâtre populaire, écrits d’ordre littéraire, arts plastiques. Ces différents moyens de transmission comportent leurs propres complexités et sont chargés d’une pluralité de significations ». L’auteur propose « une reconstitution géographique et chronologique de l’évolution du cycle mythique d’Inkarri ». Il aborde les « Danses de la conquêtes », le thème de l’incommunicabilité entre Indiens et Espagnols, le monde souterrain comme « lieu de refuge, voire de régénération », les anachronismes, les manifestations publiques sous forme « de défilés, processions et mascarades », les modes de transmission, « la mémoire collective de l’Inca fonde des traditions diversement réinventées, d’où n’inévitables ambiguïtés et multiplicités des langages (qui peuvent néanmoins interférer) : le retour de l’Inca ne signifie pas toujours la même chose pour tous, comme en témoignent bien des épisodes des grandes révoltes du XVIIIe siècle »

Nathan Wachtel discute de grandes révoltes de XVIIIe siècle, « Une dimension messianique et millénariste, plus ou moins souterraine, continue à se perpétuer dans les populations andines, à travers ruptures et changements, comme en témoignent les deux grandes révoltes qui, parmi de nombreux épisodes, se distinguent non seulement par leur ampleur, mais encore par leur immense portée symbolique », Juan Santos Atahualpa, les révoltes des Kataris et de Tupac Amaru, le projet de ce dernier – dont la libération des esclaves d’origine africaine -, le siège de la Paz, Tupac Katari, le syncrétisme pagano-chrétien, « la restauration de la justice et la remise à l’endroit de l’ordre du monde », les modalités de radicalisation, les lieux de la mémoire, « Le cœur de l’inca vit dans la bouche du soleil », les projections dans le futur possible…

La danse des esprits. Le retour des morts

« 1890 : en cette année, aux Etats-unis, le Bureau fédéral du cens proclame officiellement la fin de la « Frontière » tandis que les « guerres indiennes », menées continûment dans le Far West depuis la mi-XIXe siècle, s’achèvent avec le sinistre massacre de Wounded Knee, emblématique des drames de l’expansion européenne ». Nathan Wachtel examine, entre autres, le mouvement de la « Danse des Esprits », les mouvements messianiques ou prophétiques, le dépeuplement par une série d’épidémies et la catastrophe démographique, la légitimation de la colonisation par « la volonté divine », les multiples et tragiques fins du monde, les expropriations des territoires, « Terres spoliées, village démantelés, populations déplacées, autant de monde perdu », la déportation et son souvenir « La « Piste des larmes » », les relations inter-tribales, les novations et les réinterprétations, la notion de « Grand Esprit », les prophète Neolin et Tenskwatawa, la Ghost Dance chez les Cherokees et ses évolutions, les Act et leur non-respect, le thème du retour des morts, « Mais ce qui est nouveau dans la prophétie de Wodziwob annonçant le retour des morts, outre la modernité du train venant de l’est, c’est le caractère collectif de cette résurrection, et l’idée que ces retrouvailles heureuses entre la foule des morts et les vivants marquent une rupture dans le temps de l’histoire », la conscience de l’« identité indienne », les célébrations en présence de délégations tribales, « En conséquence, par un retournement remarquable, l’intensification des relations entre ce qui subsistait des tribus autochtones, au moment du nadir démographique, transformait l’un des facteurs de destruction du monde indigène en moyen de consolidation d’une identité pan-indienne »…

L’auteur poursuit avec la revitalisation de la Ghost Dance dans les années 1890, la combinaison de rituels anciens et d’intégration dans le monde moderne, le thème des retrouvailles avec les morts, les Sioux et Wounded Knee, l’extermination des bisons par les blancs, la décomposition de la riche culture des Indiens Sioux des grandes Plaines, la bataille de Little Big Horn, les interdictions dans les réserves de l’emploi de la langue des Sioux et de la pratique des rites, l’accession au monde des esprits, la memoire historique des indiens, « je sentais que les corps dans leur fosse commune dansaient avec nous », la persistance longue et remarquable de la Ghost Dance…

***

« La terre sans Mal, le mythe d’Inkarri, la Ghost Dance : ces trois cas de « messianisme » indien se produisent parallèlement dans des sociétés et des cultures différentes, situées en des zones géographiques éloignées les unes des autres, sans aucune relation régulière ». En conclusion, Nathan Wachtel souligne la nécessité de « restituer ces pratiques et représentations dans le contexte des mythes et catégories de pensées autochtones », l’adjonction d’éléments de provenance européenne, les réactions de résistance, la fidélité à l’esprit des coutumes des ancêtres, « telle est finalement, à travers l’accumulation des envers subis, l’amère victoire des vaincus »…

Nathan Wachtel : Paradis du nouveau monde

Fayard histoire, Paris 2019, 332 pages, 24 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

La foi du souvenir, Labyrinthes marranes

Des archives de terrains. Essais d’anthropologie historiqueles-structures-ne-peuvent-expliquer-les-evenements-que-si-elles-les-contiennent-deja-comme-des-possibles/

La visions des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole (1530-1570)

Le retour des ancêtres. Les Indiens urus de Bolivie, XXe-XVIesiècle. Essai d’histoire régressive

La logique des bûchers Modernité de l’inquisition

Mémoires marranes on-ne-mangeait-pas-de-porc-ni-de-lapin-ni-de-crustaces/

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