Paroles et savoirs collectifs contre la banalité des agressions sexuelles

Je remercie Yeun
pour m’avoir fait connaître ces travaux

« Le point de départ de cette brochure est le récit d’une agression sexuelle qui a eu lieu au sein de notre réseau professionnel de coopératives d’éducation populaire nommé « La grenaille » »

En avant-propos, les rédactrices expliquent leur choix d’édition, la nécessité de partager « le dévoilement des effets d’un système plus global de domination masculine », le maintien d’une démarche politique « sans permettre le voyeurisme ». Elles choisissent d’« anonymiser » les protagonistes (condition nécessaire pour « éviter toute stigmatisation de la victime et empêcher l’individualisation du problème et la psychologisation des causes ») et insistent sur « la « banalité » de cette histoire ». L’objet de ce travail est bien « de dévoiler ce qui fait système et autorise les innombrables agressions sexuelles des femmes par des hommes, de partager des leviers pour les empêcher et des perspectives d’actions pour les combattre ». Elles précisent aussi des éléments de langage, insistent sur le travail de « qualification », ici l’« agression » : « le fait de nommer est en soi un enjeu », fournissent des précisions juridiques, discutent de la « féminisation » de la langue ou plus exactement de repousser la masculinisation du français, « nous refusons l’invisibilisation des réalités sociales et des femmes » et l’oubli des réalités sexuées…

 

« Nous avons voulu témoigner de ce qui avait rendu possible cette agression dans un cadre professionnel et de ce qui avait rendu possible sa mise sous silence. Témoigner de la souffrance et de la complexité à dévoiler, à dénoncer et analyser les différentes expressions de la domination qui traversent nos collectifs militants. Expliquer comment, avec nos camarades et collègues, pour certain-e-s ami-e-s, il faut parfois sortir de la pédagogie pour entrer dans le rapport de force afin de faire reconnaître des inégalités et des oppressions. Et aussi témoigner que malgré tout cette bataille est pleine de moments enthousiasmants ».

En introduction, les autrices se présentent. Elles abordent, entre autres, les regards situés et les regards croisés, comment pour chacune l’« intime est politique », ce qui fait « classe », la place d’un « espace non-mixte entre femmes », ce qu’il ya de douloureux à réaliser et ressentir « nos places de dominées », la transformation des douleurs en outils de lutte…

« Aujourd’hui, nous voulons mettre en lumière le gouffre qu’il y a entre la réalité matérielle, concrète de la domination et des oppressions et l’idée communément admise (et relayée) que « ça va, ça avance » »

Les rédactrices présente « La grenaille », les limites de l’action socio-culturelle, les contradictions entre l’utopie d’émancipation et le travail concret…

 

Chaque parties comporte des « encarts » (notions théoriques, données chiffrées, extraits de texte, définitions juridiques, entretiens, témoignages « comment je suis… devenue féministe » -, etc.)

De la première partie, je souligne, l’intime est politique, le refus de tomber dans des dérives psychologisantes, les violences comme produits d’un système de domination… Et des éléments de contexte, « une croyance en laquelle le partage de mêmes idées politiques permet de partager sans problèmes les mêmes matelas », les freins à la dénonciation, l’absence de réflexion sur la mixité, l’absence de réflexion des hommes sur leurs pratiques, « Les hommes féministes ont aussi tendance à croire que le machisme et la phallocratie sont le problème des autres et qu’eux-mêmes en sont débarrassés » (Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur citées) – j’ajoute : «Toutes les femmes sont discriminées sauf la mienne » une belle formule de Patricia Roux, indispensable/.

Les milieux de travail ne sont pas une belle famille, les autrices soulignent le passage sous silence de l’acte, le fait de ne pas traiter l’agression, les impensée de l’autogestion, « Dans notre culture autogestionnaire, il y avait aussi une forme d’impensé autour de l’absence de sanction », la non-prise en charge par les hommes, « Une affaire de femmes… pour changer ! », le sentiment de culpabilité « qui nous a TOUTES traversées », le manque de connaissances juridiques et ses conséquences, « il ne s’agit pas d’un choix individuel indéterminé vus les freins structurels qui pèsent sur les femmes et les empêchent de porter plainte », les freins à la reconnaissances des violences faites aux femmes, la différence entre consentement et désir…

Elles développent aussi autour de « l’intime est politique », que le fait de nommer par l’une permet à d’autres de nommer, les stratégies d’occultation des violences faites aux femmes, l’impunité organisée des hommes, « Partager nos vécus « intimes », c’est comprendre ce qui fait système, c’est comprendre que ce n’est pas parce que c’est moi, mais parce que nous sommes femmes dans une société dominée structurellement par les hommes », le refus de la psychologisation et de l’essentialisation, les espaces de non mixité, la transformation du corps des femmes en objet, « Cette objectivation survient quand une personne est considérée, évaluée, réduite, et/ou traitée comme un simple objet pour autrui », les pressions sur la sexualisation et la sexualité des femmes…

Les rédactrices se sont engagée dans un travail politique, la création d’une culture commune féministe, des lectures collectives – un arpentage – des enquêtes, des propositions, « Le rôle du réseau n’est pas de rendre justice mais de définir un cadre professionnel acceptable et d’en tenir les limites »…

 

« Le privé est politique ! C’est ce que nous souhaitions rendre public en s’appuyant sur la recherche féministe universitaire et militante, prendre conscience que ce que nous subissons individuellement, professionnellement, sur le plan militant et personnel, est structurel et doit être l’affaire de toutes, imaginer ensemble les voies de la libération ». Le livret central aborde, entre autres, sur le travail des tâches dans le travail de conversation, le « double standard », les stratégies des hommes pour réduire les femmes au silence, l’occultation des violences faites aux femmes, les « crimes d’honneur », les sexualités et l’objectivation sexuelle, le féminisme matérialiste, le féminisme queer,le différentialisme, le black féminism, le concept d’intersectionnalité, le point de vue situé, le croisement des savoirs, les rapports sociaux, les dimensions idéelles, les relations sociales et les pratiques sociales, l’articulation des rapports sociaux, la consubstantialité et la coextensive de ceux-ci, le capitalisme et le patriarcat, le travail domestique, le sexage, les rapports de domination et les privilèges, le masculinisme…

Des rappels et des lectures toujours indispensables.

Dans la seconde partie, les autrices réfléchissent sur l’articulation du féminisme et de l’éducation populaire, « ce livre ne se veut pas un livre de recettes mais plutôt un recueil de témoignages de notre expérience qui cherche à résonner avec d’autres histoires de dominées dans d’autres circonstances, d’autres groupes, d’autres luttes », entre autres, une lecture critique et collective de la réalité sociale, le temps formel en non-mixité, les assignations de genre dans nos organisations collectives, la répartition genrée des tâches, les blagues et les rapports de séduction, la division et la hiérarchisation, le sentiment de culpabilité, les critiques inaudibles, « Toute critique est alors rendue inaudible car elle passe pour illégitime », le rapport aux médias, « La mise en scène d’un personnage charismatique invisibilise le travail collectif sur lequel s’appuient ses discours », le travail en binôme, les animations et les formations, la place « du doute, du tâtonnement et de l’erreur », les inégalités et le rapport au langage, les rapports au savoir, les privilèges…

J’indique que sans changement des conditions matérielles (dont les dimensions idéelles) de production et de vie, la remise en cause des assignation de genre ne peut-être que très partielle et temporaire.

Faire bouger les lignes et les avancées expérimentées, « Il doit nous permettre de cesser de présupposer de l’égalité, en prenant en compte l’effet des assignations de genre et les inégalités structurelles qui en sont à l’origine ; et ce faisant continuer de transformer et de nourrir nos actions pour une éducation populaire politique ». Les autrices abordent, entre autres, les résistances fortes des hommes, la classe des hommes et la nécessité des lieux non-mixtes, le point de vue des personnes concerné es par une situation d’oppression, la pensée critique de l’effacement, le mythe d’une posture de connaissance désincarnée, le masque du modèle considéré comme universel, le perpétuation de la hiérarchisation des luttes, le matérialisme, une « lecture plus lucide et moins idéaliste de la transformation sociale », les transformations dans le fonctionnement des structures, la reconnaissance des antagonismes, l’égalité n’allant pas de soi, les outils pédagogiques revisités…

 

En conclusion, les rédactrices soulignent « C’est à ce propos que nous avons envie de dire aujourd’hui que nous refusons que les travaux et combats des femmes soient instrumentalisées pour servir des intérêts économiques, des logiques racistes, islamophobes ou civilisationnistes… »

Education populaire & féminisme

Récits d’un combat (trop) ordinaire

Analyses est stratégies pour l’égalité

Editions la grenaille, Rennes 2016, 214 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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