Ton silence te tue à petit feu… Parle !

Août 1978, la violence, Noura et son amie Sabah, une lettre de sa sœur Hana, « une sensation d’étouffement, une envie de hurler », le suicide d’Hana, « Et pour se débarrasser du fœtus, elle avait mis fin à sa propre vie », Beyrouth, « Beyrouth est gouvernée par la peur et le silence, humiliées par un officier syrien, un soldat israélien ou des miliciens, tour à tour ou conjointement », un pistolet et une mort, « Sur la banquette arrière, on trouve le cadavre d’une femme, la nuque et le chemisier de coton bleu sanguinolents, la tête dépassant du siège, les cheveux et le corps parsemés de tessons »…

Maya. Une sacoche abandonnée, « une mallette en cuir marron, poisseuse sur le coté, poisseuse, cabossée sur le côté », des photos et des documents antérieurs à la guerre, un journal posthume. La Syrie, le Liban et Istanbul. Noura et son amant Kamal.

Imane Humaydane mêle les histoires, les pertes et les souffrances, les amours, les personnes et les lieux. L’histoire de l’une et de l’autre découverte par lettres et photos interposées. La recherche du passé, la confrontation aux « incapables de vivre hors des cloisons qui délimitent les appartenance », la ville de Beyrouth, « un visage lifté révèle la violence d’une mémoire bafouée », la vie à Paris et celle à Istanbul, la mémoire d’une histoire récente et la quête des éléments d’une histoire plus ancienne, plus incertaine…

Les lieux et leur effacement, une correspondance d’Istanbul, le puzzle d’une histoire, les souvenirs et la mémoire, l’amie d’autre fois et l’attente d’un Ahmad, la mort à un jet de pierre, les amoureuses tensions, la perte de deux points cardinaux, le manque et le désir de vivre, l’« honneur des femmes », une affiche de Youri Gagarine, Asmahân, les questions, « J’ai du semer le chaos dans l’esprit de Sabah », les traces noirâtres sur le cœur…

L’autrice nous entraine dans une quête ou plus exactement une collecte de morceaux de vie, un puzzle dans les violences de la guerre et des pesanteurs sociales, les écrits de l’une sur l’autre et la lecture par une troisième femme, une poupée russe toujours incomplète. Elle restitue l’épaisseur à des personnes – plus particulièrement des femmes – en soulignant des éléments de contexte, les migrations et les exils, « L’oppression, le plus souvent masculine, oblige les femmes à prendre la fuite et à émigrer », l’omniprésence de la mort, les silences et les mensonges, « Après le suicide d’Hana, la famille a évité de s’interroger sur les raisons réelles de sa mort. Ils ont préféré se taire, tous. Le silence est une économie sociale : une économie dans laquelle il n’y a ni épargne, ni investissement, juste une perte cumulée au fil du temps. Ils ont fermés les yeux, le prix de la vérité aurait été trop élevé, personne ne voulait s’en acquitter », la tristesse, « S’il existait une banque pour y déposer la tristesse, je serais parmi les plus riches »…

Chacun·e conte et raconte, les visages et les villes, « Cette ville palpitante danse sur ses blessures. A mon tour de danser sur les miennes », les manques et les passages « de la légèreté érotique à la pesanteur du réel », la mort et la fuite, les récits construits pour murer le mensonge, les grossesses et les enfants attendus, l’amour perdu, l’odeur et le tempo de la haine, « Et pourquoi les meurtres de femmes augmentent à mesure que les pieux prolifèrent ? », les miroirs des cités d’origine…

Et vient le temps d’une autre rencontre, « Qu’espères-tu de cette rencontre avec l’auteur de lettres vielles de dix-huit ans et adressées à une inconnue ? », la lecture stupéfiante de la dernière page du journal de Noura, le surgissement du passé, un cœur battant au rythme de la peur…

Et malgré ou justement pour cela, dans cette intrication particulière des dominations, la fenêtre de l’espoir, le désir d’émancipation de femmes, la première phrase du roman qu’écrit Maya : « Je ne savais pas que nous deviendrons les personnages d’une histoire qu’il nous restait à vivre »…

Imane Humaydane : Cinquante grammes de paradis

Traduit de l’arabe (Liban) par Hana Jaber

Collection Verticales – Gallimard, Paris 2017, 230 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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