Nous avons un problème de racisme

Le déni ne sert à rien ni à personne.

Il y a quelques semaines, deux vidéos ont atteint le stade viral au Québec. Dans l’une d’elles, un musulman raconte l’attaque au couteau dont il a été victime à Québec – un crime présumé haineux. La seconde vidéo montre une femme harcelée verbalement par un homme, alors qu’elle venait de récupérer de la garderie sa fille de trois ans.

Le fait d’avoir parlé en arabe à sa fille aurait provoqué la colère de l’homme. On voit dans la vidéo l’homme s’approcher de l’enfant en pleurs et se pencher vers elle en lui disant : « Demande à ta mère si je peux la fourrer. »

Les deux vidéos ont beaucoup circulé et la seconde s’est rapidement propagée à l’international pour une foule de raisons évidentes. Le harcèlement saute aux yeux. Non seulement cette attaque est injustifiée et gratuite envers cette femme et son enfant, mais elle est également extrêmement troublante à regarder.

Bien que la vue de ce pleutre terrorisant une mère et sa fillette soit dérangeante, ce qui m’a perturbée davantage, ce sont les efforts qui ont été déployés dans les médias sociaux pour nier les faits et en pervertir le sens. La plupart des gens ont heureusement condamné le geste et dit espérer que le service de police de Montréal (avec l’aide des internautes) trouve rapidement le coupable, mais beaucoup de gens ont aussi immédiatement opté pour le déni.

« Cet homme ne peut pas être d’ici », ont dit certains. Cette vidéo a-t-elle été trafiquée ? » a demandé quelqu’un d’autre. « On n’a pas vu la cause de la dispute et ce qui a pu être dit pour l’énerver », ont rétorqué d’autres personnes, faisant écho à ce qu’affirmait Trump, après que des néo-nazis portant des torches Tiki aient défilé dans les rues de Charlottesville : « il y a des gens bien des deux côtés ». Comme s’il était possible de justifier de terroriser une enfant et de la faire fondre en larmes.

La haine et le racisme sont le fait de groupes marginaux ; le Québécois moyen est au-dessus de tout soupçon. L’islamophobie et le racisme systémique n’existent pas dans notre province – le premier ministre Legault l’a dit, vous vous souvenez ?

« Elle n’aurait pas dû porter un hidjab », ai-je pu lire dans un autre commentaire. À ce propos, elle n’en portait pas, mais soyons clairs ; même si elle en avait porté un, quelqu’un qui soulève le port d’un signe religieux apparent comme cause et justification d’un acte raciste fait la preuve de son propre racisme.

Du racisme au Québec ?

Le même déni est apparu dans la section commentaires de la vidéo de l’homme d’origine arabe poignardé : « Qui sait ce qu’il a fait pour provoquer cette violence ? », pouvait-on lire en commentaire. « Nous n’avons pas encore tous les faits, alors ne condamnons pas l’agresseur trop vite. » Oui, protégeons à tout prix l’intégrité et la réputation chèrement acquises d’un homme qui a crié « Crisse d’immigrant !» et l’a ensuite poignardé.

Bien qu’on doive éviter de sauter aux conclusions et s’assurer d’obtenir tous les faits, je trouve déconcertant que tant de gens pèchent par excès de prudence, réservant cette précaution aux Blancs qui attaquent, harcèlent et sont filmés en train de se comporter, globalement, en êtres humains dégueulasses.

Les commentateurs n’ont pas été aussi courtois envers les personnes agressées, car, se sont-ils dit sans réfléchir plus avant, elles « ont dû faire quelque chose » pour mériter un tel traitement. Après tout, puisque le Québec n’est pas raciste, ce genre d’attaque gratuite est impossible, n’est-ce pas ?

Alexandre Bissonnette est une malheureuse exception. Des têtes de porc sont tombées par hasard sur le seuil de mosquées québécoises et les croix gammées apparues sur les murs de synagogues y ont été dessinées au hasard. Pierre Dion, qui a été condamné à 30 jours de prison pour avoir fait l’éloge de Bissonnette dans des vidéos sur YouTube, est lui aussi une déplorable exception, non ?

Malgré les tensions et la crainte que la loi 21 n’ait enhardi les racistes, M. Legault n’a pas pris la peine de dénoncer publiquement ces deux incidents troublants. Il a plutôt ordonné à son bureau de publier une déclaration générique niant tout lien entre les incidents et la nouvelle loi sur la laïcité du gouvernement.

« Nous dénonçons fermement ces actes terribles », a-t-on pu lire. « La haine, le racisme et l’intolérance n’ont pas leur place dans notre société. »

Est-ce si certain ? Ces incidents sont-ils des aberrations et le fruit de notre imagination ? Reconnaître que nous avons un problème entre en contradiction avec notre vision d’un Québec (et d’un Canada) pacifique et exempt de racisme.

Mais nier l’existence d’une chose ne suffit pas à la faire miraculeusement disparaître.

Ce qui m’a toutefois le plus troublée, c’est qu’après avoir refusé de lui-même commenter ces deux crimes haineux, M. Legault a par ailleurs décidé d’aller vanter poétiquement sur Twitter l’auteur et chroniqueur du Journal de Montréal Mathieu Bock-Côté, en se réjouissant que le Québec ait redonné au nationalisme la place qui lui est due.

M. Bock-Côté prêche une forme particulière (et clivante) de nationalisme ethnique (identitaire). Il a même promu dans ses écrits la théorie dite du «grand remplacement», une théorie complotiste de la droite nationaliste blanche, selon laquelle la population catholique française blanche et la population européenne chrétienne blanche sont en voie d’être remplacées par des gens d’origine autre qu’européenne.

Le jour même où Legault louangeait sur Twitter un auteur réactionnaire et souvent très anti-immigrants dans ses propos, Diane Blain, citoyenne proche de mouvements d’extrême droite, prenait la parole lors d’un rassemblement en faveur du gouvernement du Québec et de la loi 21 à Trois-Rivières et lançait un appel aux armes. « Nous avons tellement d’ennemis ici là au Québec, a-t-elle dit, le gouvernement fédéral, les journalistes fédérastes, les musulmans, les juifs, les Anglos, les sikhs. »

Une autre personne présente au rassemblement nationaliste de la Vague Bleue à Trois-Rivières a été citée comme suit : « Je suis un Blanc, je suis fier de ma patrie et j’aime ça me promener et me sentir chez moi. On n’est pas à Montréal: c’est pour ça qu’il faut garder notre image de ville de blancs. »

« Ville de blancs »

Je ne sais pas pour vous, mais ces déclarations m’horrifient. Les gens se disant ouvertement racistes ne doivent pas être ignorés ou traités comme d’insignifiants excentriques. Et les gens qui dénoncent les incidents racistes ne doivent pas être vus comme plus insultants pour la susceptibilité québécoise que le racisme qu’ils dénoncent. L’aveuglement sélectif et l’absence de dissidence critique ne sont pas des marqueurs de patriotisme ou de fierté nationaliste, pas plus que le fait que de reconnaître que nous avons nous aussi un problème de racisme et d’ethno-nationalisme n’est pas du Québec-bashing.

Et parlant de déni, il suffit de regarder du côté de la municipalité québécoise d’Oka pour avoir un aperçu de notre tendance collective à disculper les Blancs et à protéger leurs privilèges.

Les terrains de la pinède, une pomme de discorde depuis des décennies, appartenaient à la nation mohawk de Kanesatake bien avant que les Européens ne mettent le pied sur le continent. Après leur arrivée, les deux « nations fondatrices » se sont installées et ont commencé à occuper insidieusement et stratégiquement la région en accaparant les terres sans autre forme de procès.

En 1959, la municipalité d’Oka a loué une partie de cette pinède au Club de golf d’Oka et y a aménagé un terrain de golf de neuf trous sans le consentement des Mohawks.

En 1989, le Club de golf d’Oka a cherché à s’agrandir pour offrir un parcours de 18 trous et construire un complexe de condos. Cet agrandissement comprenait le cimetière de Kanesatake. Les tensions se sont exacerbées et ont entraîné une crise majeure, communément appelée la Crise d’Oka. Les gens de Kanesatake négocient actuellement un règlement de revendication territoriale avec le gouvernement fédéral. Un promoteur local souhaite rendre aux Mohawks une partie de la pinède dans le cadre d’un programme fédéral. Il est également prêt à vendre d’autres terres à Kanesatake.

La nouvelle a amené le maire actuel d’Oka, Pascal Quevillon, à déclarer que la ville risque maintenant d’être « enclavée » entre les terres mohawks et que la valeur foncière des propriétés d’Oka chuterait en conséquence.

Voyez-vous ça ! Un descendant des colonisateurs qui ont à toutes fins utiles volé les terres autochtones se plaint effrontément d’être « encerclé » par les gens à qui ces terres ont été dérobées, en se lamentant que cela pourrait affecter la valeur de « vos » terrains. Imaginez l’arrogance gonflée aux préjugés qu’il y a à faire pareille déclaration sans gêne aucune.

Le secrétaire parlementaire du ministre des Relations entre la Couronne et les Autochtones, Marc Miller, a déclaré, à juste titre, quand on lui a demandé si le maire d’Oka aurait un siège à la table de négociations sur le transfert des terres : « Non, et il n’y a pas droit. »

C’est ainsi que l’on doit réagir au racisme. On donne le ton. On y met fin. On ne lui trouve pas d’excuses, et on ne le nie certainement pas. Une telle attitude doit devenir la norme, et ce, plus que jamais.

Toula Drimonis

Toula Drimonis est une journaliste indépendante basée à Montréal qui œuvre dans l’industrie des médias depuis près de quinze ans. Grecque, allophone, militante féministe, sont les multiples identités qui l’habitent et qui la façonnent à travers son combat, qui ne vient pas sans heurt, pour provoquer des changements dans notre société. (agitatrices.com)

Cette chronique a été publiée à l’origine sur le site de Cult Mtl, puis reprise en version française sur RICOCHET.

Traduction : Johanne Heppell et TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2019/08/14/toula-drimonis-nous-avons-un-probleme-de-racisme/

Une réponse à “Nous avons un problème de racisme

  1. Ce qui est relevé ici ressemble « étrangement » à ce qui passe dans les autres pays dits développés… Même cynisme, même déni, même gymnastique langagière pour cacher le déni.

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