Partout et nulle part chez soi

Dans son prologue, Pedro Kadivar débute par le suicide à Paris de l’écrivain iranien Sadegh Hedayat, les rapports à la langue dite maternelle et à la ville, « A Paris, il est demeuré un « immigré », conservant sa nationalité iranienne et écrivant en persan, étant très attaché à cette ville où il a vécu de nombreuses années jusqu’à y mettre fin à ses jours », les migrations et la littérature, « L’écrivain incarne à lui seul la migration, la littérature et l’exil, l’Iran et l’Europe, les ponts entre l’Occident et l’Orient », la migration et l’exil, la quête et la biographie, « Plutôt une quête sur la migration, son sens, ses épreuves et ses implications. En arrière-fond, notamment, Paris et Berlin, comme villes d’immigration, Hedayat, Proust, Beckett et d’autres, ainsi que ma propre biographie », l’histoire des migrations et ce qu’elles nous disent sur des êtres humains, « elle exprime avant tout un désir que les hommes partagent au-delà des circonstances et du temps, celui de la survie intérieure »…

Perception des frontières.

Nous ne choisissons ni notre langue dite maternelle ni notre lieu de naissance ni de naître. L’auteur discute de la naissance, de rébellion « une rébellion originelle qui résiste au temps jusqu’au désir de l’appropriation de l’origine ». Nous ne naissons pas dans une détermination close sur elle-même. Être humain, en quelque sorte, nous la/le deviendrons.

Pedro Kadivar raisonne, entre autres, sur la langue, des lieux, « celui où on habite, et celui d’où on perçoit, on est ému, celui de la langue », Paris, « le lieu de l’éclatement progressif de la langue maternelle », la France et le persan, « Le persan s’est lentement laissé brisé en moi et ses éclats se sont disséminés dans les rues où je marchais, sur les quais de la Seine et dans le métro », sa rupture avec l’Iran…

Il nous parle de l’écriture en persan à Paris de Sadegh Hedayat, de la lecture de Marcel Proust à Berlin, de sa langue maternelle, « Elle me disait qu’elle pouvait être partout, qu’elle me ferais signe partout, sans s’imposer et sans m’envahir, mais sans me prévenir, qu’elle m’accompagnerait en tout lieu », de bégaiement éternel, de l’écrivain et de l’étranger·e à sa culture, de la langue allemande, « L’allemand fut la langue des réconciliations, celle à partir de laquelle le français et le persan pouvaient coexister en moi et s’affirmer, chacune à sa façon, comme une langue maternelle », de voyages, « Il me fallait refaire l’expérience de la migration comme par fidélité à moi-même »…

J’ai notamment été touché par les analyses sur La recherche du temps perdu et l’écrivain Marcel Proust, « la figure de l’étranger n’est pas étrangère à Proust », Sadegh Hedayat (dont la lecture est pour moi aujourd’hui bien lointaine) et de ses trois langues « le français, le persan et le pahlavi », Albrecht Durër et ses voyages en Italie, André Kertész, ou cet homme qui marche d’Alberto Giacometti…

L’auteur parle des infatigables voyages et de savoir « épouser l’ailleurs qui crie en vous », de l’imprévisible capacité de dilatation de l’esprit, d’une l’improbable église gothique de style persan, du nom de Balbec, de Lisbonne, de mélancolie et de deuil, de manque, « Tout soudain te manque, et ton corps te rappelle son appartenance à une autre terre », mais aussi de « la pulsion totalitaire de la racine unique » (Edouard Glissant)…

Abolition des frontières

Pedro Kadivar précise qu’une première version de ce texte a été écrite pour une lecture performance en mai 2012.

« Il arrive qu’en passant dans un lieu, une musique vous revienne ». L’auteur introduit Joseph Haydn et ses quatuors à cordes. Il citera plus loin le premier quatuor à cordes de LeošJanáček.

Il aborde certains voyages et promenades, certaines excursions, « Mon mouvement circulaire et répétitif était en réalité une longue marche sur la route droite qui liait ma vie actuelle à ma naissance, l’Europe à l’Iran », certains voyageurs dont Samuel Beckett, « l’interruption d’un cheminement raisonnable », des œuvres sculpturales ou picturales, la collection des miniatures indiennes du département des arts islamiques du musée Pergame de Berlin…

Je souligne les parties sur Mschatta, les façades et leur déplacement, le palais de Chehel Sotoun, l’arrachement et l’exil, des peintres hollandais à Ispahan…

De bien belles variations sur la perception et l’abolition des frontières, les voyages, l’exil et les migrations, la littérature et l’étonnement. Une invitation à (re)lire Sadegh Hedayat, Marcel Proust ou Samuel Beckett…

Pedro Kadivar : Petit livre des migrations

Le sentiment géographique – Gallimard, Paris 2015, 168 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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