Pour que vienne un monde dont on s’éprenne

Des faits, rien que des faits et une question d’Howard Zinn : « Mais que cachent vos faits et la façon dont vous les exposez ? ». Ludivine Bantigny interroge : « Chaque fait ne recèle-t-il pas un jugement ? Son choix même, où la sélection s’opère – sans se dire le plus souvent -, n’est-il pas déjà engagement ? »

L’autrice aborde, entre autres, l’impossible neutralité, « une histoire neutre est impossible », les oublié es de l’histoire, et celles et ceux « mu par un principe d’espérance », le point de vue situé, « Toute élaboration, aussi scientifique qu’elle soit, est toujours située : c’est située qu’elle se déploie », la réflexivité et la vigilance épistémologique, le doute, les « pourquoi faire ? » et « A quoi bon ? »…

« Il faut répondre à cette question. Je le tente à partir d’une expérience singulière, celle d’une réflexion sur le temps, sur l’événement et l’engagement. Je m’y essaie avec ce « je » qui trop souvent hésite et se tait, se cache dans le hors-champ des pages ou les coulisses des livres d’histoire, rideaux fermés ».

Les discontinuités, Walter Benjamin, « Cet homme qui flâne ici comme il aimait, collectionneur et chiffonnier », les étincelles nées de « la rencontre entre un passé jamais passé et un présent vivant », la conflictualité, « Mieux vaut assumer cette conflictualité en tant qu’elle façonne le politique et la vie », des futurs entrevus…

Avec le temps

« Accueillir les morts comme s’ils demandaient justice n’est pas se ligoter au passé mais accepter qu’ils soient présents, de temps en temps, pour vivre « non pas mieux, plus justement ». »

Ludivine Bantigny discute du temps de l’histoire, « Le tremblé du temps, sa texture, son incertitude sont troublants », du temps mesuré et calculé du capital, « Le temps mesuré, quantifié, exigeant est davantage celui du capital et du salariat comme rapport social », du singulier qui fige des représentations hétérogènes, de la représentation temporelle « sociale et historiquement située ». Je souligne les paragraphes sur le(s) « passé et futur au présent », l’historicité comme « pratique sociale active dans la construction du sens prêté au temps » (Marshall Sahlins), la capacité des acteurs et des actrices des communautés à « inscrire leur présent dans une histoire », la conscience historique et la rupture avec un certain fatalisme de la temporalité comme succession de durées, les discordances du temps…

L’autrice aborde les télescopages du passé et du présent, les temps de l’événement ou de l’irruption ou de l’insurrection, les fragments du passé rendus présents, les enjeux historique et politique de cette actualité du passé, l’idéologie du progrès et « le péril de la passivité assoupie », les voies de l’émancipation, « La voie de l’émancipation est au prix de l’action : c’est un chemin escarpé, non le fleuve paisible d’un temps qui, imperturbable, irait calmement vers la mer »…

Elle poursuit avec le temps, « une promenade le long d’une route, sans tracé déterminé, un chemin » à travers des romans, l’histoire mythique de l’irréversibilité des événements, le trouble de certains ponts jetés entre le passé et le présent, les disparu es que les assassins ont rendu es « désespérément loin », Georges Perec et « Je me souviens », les silences, « Les algériens morts à Paris un soir d’automne 1961 sont rejetés hors du temps de leurs contemporains : ils meurent deux fois, du massacre et de l’oubli », la consistance de la journée du 14 juillet, celles et ceux qui donnent « à lire la vie des morts »…

Ludivine Bantigny revient sur un « échange provocateur » entre histoire et psychanalyse, la cure par la parole, la singularité et le temps long de l’exhumation, le déplacement et le protocole de l’expérience, la loi et la normativité, des expertises qui « imposent la loi du père-tiers, la peur de la défaillance paternelle, le spectre d’une perturbante domination féminine, enfin l’anxiété devant ce qui ressemblerait à de l’indifférencié sexué », le caractère sexué des fonctions de transmission, la réduction des femmes à leur ventre, la politique du genre et « la distribution sociale des fonctions sexuées », les juges des mœurs, le remodelage des subjectivités par le néolibéralisme, le passé figé de l’archéologie, les temporalités psychiques et les temporalités historiques, les traumatismes et leurs resurgissements, « La montre du fantasme n’est pas à l’heure », le temps éclaté et la remémoration (Pour moi, le meilleur exemple littéraire est celui du bal et du temps retrouvé de Marcel Proust), les souvenirs-écran…

L’événement, l’engagement

« Je suis révoltée par les proclamations sur la neutralité qui pourtant trahissent à chaque mot les inflexibles normes de la pensée conforme ».

Ludivine Bantigny aborde, entre autres, les émotions « L’intelligence émotionnelle se rattache aux opérations cognitives qui engagent la réflexibilité et, pour finir, font agir » et leurs inscriptions en situation, « toujours codées et toujours situées », le non droit à déserter pour les historien nes, les expériences « du mépris » et les sentiments d’injustice, la production de désirs par le capitalisme « apte à les attiser par la marchandise et à transformer les résignations, dans leur cortège d’affects tristes, en approbation », les affects joyeux et la réappropriation de la politique, la contemporanéité, « l’événement redevenu vivant au travers des figures rencontrées », le spectre de 1968 et les armes fourbies contre toute rébellion politique et sociale, les mots détachés de l’événement, les mots qui « se promènent loin de lui, l’enferment sous leur couvercle »…

L’autrice discute de l’usage de la « génération », des donneurs et donneuses de ton, du rabougrissement de l’événement, des jeunes à la pointe du mouvement, des actes d’accusation rétrospectifs et de l’« égoïsme existentiel », des différenciations selon l’appartenance sociale, de l’individualisme et de cette émancipation « pensée comme sociale, indissociable de luttes collectives », des rebelles et de l’appropriation de l’espace public, de Nuit Debout et des ateliers d’éducations populaires…

J’ai notamment été intéressé par les analyses sur le partage des savoirs, la dimension instituée des compétences comme marque d’un système policier, l’égalité, « elle passe par la conflictualité et la lutte pour l’émancipation », le bris du consensus, la parole prise et non donnée, le capital comme rapport social, le temps ravivé, la réduction massive du temps de travail, le refus de la soumission des vies aux impératifs de la rentabilité et de la compétitivité, les communs, « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses » (Karl Marx), la destruction du système de genre, l’utopie, « Elle peut être inscrite dans une production active qui défamiliarise le présent et ouvre sur un autre temps »…

Je souligne aussi le chapitre au si beau titre « Que vienne un temps dont on s’éprenne », le goût des fêtes, la démocratie directe, les possibles ouverts… 

« Il est temps »….

Des analyses entrecoupées de réflexions plus personnelles (entre autres sur Walter Benjamin, Milan Kundera, Mozart, Jean-Pierre Léaud, Christine Delphy, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, Jacques Brel et le plat pays…). Contre le fatalisme et la ligne droite, contre l’histoire des vainqueurs, contre toutes les assignations sociales, « le goût des fêtes »…

Ludivine Bantigny : L’oeuvre du temps

Editions de la Sorbonne, Paris 2019, 190 pages, 18 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

« Non, la pensée décoloniale ne menace pas la République », non-la-pensee-decoloniale-ne-menace-pas-la-republique/

 

Une réponse à “Pour que vienne un monde dont on s’éprenne

  1. Merci pour cette chronique ! Je vais lire ce livre…

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