De nouvelles formes de refus violent de l’égalité

« En France, sept cent mille élèves sont victimes de harcèlement scolaire… ». Il ne s’agit pas d’une somme de cas individuels ou de pratiques marginales. Des brimades nouvelles s’ajoutant à d’autres formes de subordination des enfants (en complément possible, Yves Bonnardel : La Domination adulte, l’oppression des mineursce-nest-quen-ayant-lambition-de-realiser-nos-reves-quon-peut-pretendre-leur-donner-une-chance/)

Insultes en ligne, usurpation d’identité, publication de photos personnelles ou de scènes d’agression filmées, Bérengère Stassin formule un certain nombre de questions et « Nous nous proposons d’apporter quelques éléments de réponse à ces différentes interrogations, mais aussi quelques éléments de définition pour éclaircir le flou sémantique qui entoure, aujourd’hui encore, les notions de harcèlement, de cyberviolence et de cyberharcèlement ».

Sommaire :

Chapitre 1 : Le harcèlement scolaire

Chapitre 2 : La cyberviolence

Chapitre 3 : Le cyberharcèlement

Chapitre 4 : La lutte contre le harcèlement et le cyberharcèlement à l’école

Le harcèlement scolaire, « phénomène de groupe, étroitement corrélé aux phénomènes d’exclusion sociale et de bouc émissaire ». Bérengère Stassin insiste sur « l’influence du contexte socio-économique et celles des institutions » contre les approche psychologisantes. Elle en présente les caractéristiques et les extensions hors des murs et du temps scolaire. L’autrice propose aussi une approche critique de la notion de harcèlement. Elle fait état des résultats d’enquêtes de victimisation, « les agressions physiques et sérieuses sont très rares, la violence scolaire étant majoritairement composée d’agressions mineures et d’incivilités, de « micro-violences » : les bousculades intentionnelles, les vols et les insultes, les réflexions racistes, sexistes et homophobes ». Je regrette l’absence de données de ces « micro-violences répétées » par sexe.

Bérengère Stassin aborde les conséquences du harcèlement scolaire, la nécessité à « reconnaître l’enfant harcelé comme une victime, à ne pas minimiser sa souffrance et encore moins à lui faire porter la responsabilité et à le culpabiliser », les stratégies d’adaptation négatives les conduites auto-agressives, l’enfermement dans le silence, l’isolement, le suicide…

Elle parle aussi des affaires de sexting et de revenge porn auxquelles de jeunes filles sont confrontées, de la naissance des rumeurs. Elle conclut le chapitre par les stratégies d’adaptation positives comment passer de victime à acteur et actrice de la lutte contre le harcèlement et plus généralement dans la vie…

La cyberviolence, « elle est avant tout une violence de genre », elle touche davantage les filles. Il ne faut cependant pas oublier le racisme et les insultes liées aux origines (supposées ou réelles) ou à la religion (supposée ou réelle), les usurpations d’identité. Bérengère Stassin parle d’exclusion sociale (« exclusion du groupe de pairs »), d’estime de soi, d’usurpation d’identité (de piratage de messagerie, de création de faux profils), d’outing et de doxxing, de violence verbale (insultes sexistes, homophobes, grossophobes, de body shamming), de roasting, d’automutilation digitale, de violence sexuelle (sextingrevenge porn), de violence physique (happy slapping (agression de passant es filmées avec la caméra d’un téléphone portable), de challenges et de défis (« t’es pas cap »), de flaming et de la cyberviolence de meute (dont les femmes sont les premières victimes, voir l’exemple de la ligue du LOL), de discours de haine accentués par « la magie des algorithmes ».

L’autrice détaille ce que dit la Loi sur diverses pratiques.

Il faudrait transcrire (ou inventer) les mots venant de l’anglais en langue française pour lever les incertitudes liées à leur usage et rendre plus lisible leur sens.

Bérengère Stassin parle de procès de séduction pour certaines pratiques. Entre narcissisme et mise à nu·e, ces pratiques me semblent aussi relever de la survalorisation du corps ou de parties du corps, de la déshumanisation des relations par machine interposée, de reproduction de code issu de l’industrie pornographique, de mise en scène non réfléchie de soi et des autres, de nouvelles normes de représentation peu compatibles avec l’estime de soi…

Le cyberharcèlement, « la nouvelle bouteille que constituent Facebook, Twitter, Instagram et autre Snapchat ne donne-t-elle pas au vieux vin un nouvel arôme, un nouveau goût… ? ». Pour l’autrice c’est entre autres la « dimension répétitive » qui fait la différence entre le harcèlement traditionnel et le cyberharcèlement. Il convient d’interroger ce dernier « au prisme de la réputation et de l’identité numérique ». Bérengère Stassin indique qu’il n’y a pas de consensus sur la définition du cyberharcèlement, que la question de la répétition est difficile à appréhender. Elle parle d’abolition de frontières, « Cette abolition des frontières et la chambre d’écho que constituent les médias sociaux donnent au harcèlement une nouvelle audience… », de vitesse et de viralité, de pérennité des traces numériques, de banalisation des actes sous couvert de l’humour.

Je souligne les paragraphes sur les question de « réputation », de nuisance à l’image et à la « réputation » de la victime, du cadre maintenu de la différence (de la double morale en particulier en matière de sexualité) qui s’attache aux filles et aux garçons, des gains de « popularité » au sein des médias sociaux (pour moi, une forme très fétichisée des relations sociales), de l’identité numérique et du rôle des algorithmes, de la construction volontaire d’une « meute », du rôle des « camarades de classe » et des réseaux « amicaux », de l’anonymat et de la désinhibition (le sentiment que l’on peut agir en toute impunité), des clichés liés au genre ou à la sexualité…

Je trouve plus que discutable de parler de sexisme envers les garçons, non pas que ceux-ci ne puissent être victimes de pratiques dégradantes et d’insultes, mais il n’y a pas de symétrie dans les rapports sociaux hiérarchiques de sexe (système de genre) (Voir sur le sujet du racisme soi-disant inversé, Le « Racisme Anti Blancs » par Aamer Rahman – VOSTFR – (« Reverse Racism »le-racisme-anti-blancs-par-aamer-rahman-vostfr-reverse-racism/).

Dans le dernier chapitre Bérengère Stassin propose des pistes pour lutter contre le harcèlement et le cyberharcelement à l’école. Elle insiste sur les dispositifs éducatifs que « sont l’« éducation à l’empathie » et l’« éducation aux médias et à l’« information » » et aborde les différent·es acteurs et actrices de la prévention. Elle parle, entre autres, d’empathie, de « compétences émotionnelles », de socialisation et de sensibilité aux autres, de conscience et d’inconscience, de dispositifs ludiques, du théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal, du jeu des trois figures de Serge Tisseron, d’estime de soi, de parcours éducatif de santé, d’éducation aux médias et à l’information (voir chez le même éditeur, le récent livre de Marion Carbillet, Hélène Mulot : A l’école du partage Les communs dans l’enseignement jecoute-mal-un-sot-qui-veut-que-je-craigne/ ), du fonctionnement des géants du web…

« Le harcèlement et le cyberharcèlement ne forment bien souvent que les deux faces d’une même pièce. Ils doivent donc être appréhendés ensemble et peuvent être combattus par l’éducation à l’empathie, à l’esprit critique, à l’intelligence des traces, aux médias et à l’information, mais aussi par le développement des compétences psychosociales et émotionnelles : apprendre à exprimer ses émotions pour mieux reconnaître celles des autres, apprendre à se respecter soi-même pour mieux respecter l’autre ».

Je ne pense pas que l’éducation suffise pour éradiquer les violences, à l’école comme ailleurs. Il faut s’attaquer aux conditions matérielles (et leurs dimensions idéelles) générant les dominations, la compétition, la méritocratie, l’inégalité, les carcans dans lesquels les adultes enferment les enfants et les violences qu’iels exercent directement sur elles et eux, les heurts entre individus soi-disant entrepreneurs/entrepreneuse de soi, l’absence de solidarité, l’individualisation égoïste différente des procès d’individuation, les hiérarchies sexuelles et/ou racistes, l’omniprésence des GAFAM (collecte de données et revente, dictature des algorithmes…), le fétichisme des outils, l’immédiateté opposée à la réflexion, le fantasme de reconnaissance (like)…

Il ne faut pas oublier que les premières violences – dont les violences sexuelles – exercées sur les enfants le sont par des adultes du proche entourage, dont les parents.

Reste qu’il ne faut négliger aucune des modifications possibles dans les procès d’éducation, permettant de construire l’empathie, la solidarité, l’autonomie, les compétences et les goûts – ici plus particulièrement du numérique – et d’encourager les expériences, les pratiques plus émancipatrices, tant au niveau collectif qu’au niveau individuel.

De ce point de vue, le livre permet à la fois de connaître les formes prises par la cyberviolence, de comprendre ce phénomène, de nommer et de rendre public des éléments dont les victimes ne sont en rien responsables, d’agir sur des usages et des signes de « reconnaissance », de dégager des pistes de construction sociale de soi…

Bérengère Stassin : (cyber)harcèlement

Sortir de la violence, à l’école et sur les écrans

C&F Editions, Caen 2019, 174 pages, 19 euros

Didier Epsztajn


Le blog de l’autrice : https://eviolence.hypotheses.org

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