Je suis étranger et je ne tiens à rien

Parmi les « écrivains-voyageurs » qui arpentèrent les chemins grecs au milieu du 20ème siècle, Kevin Andrews offre certaines particularités qui rendent son témoignage particulièrement essentiel. D’abord parce que ses pérégrinations se situent entre 1947 et 1951 donc dans la période qui voit la fin des combats de la guerre civile alors que les conséquences politiques et humaines de celle-ci sont encore agissantes. Ensuite parce que contrairement à Patrick Leigh Fermor (dont le statut d’agent de l’Intelligence Service ayant mis en œuvre la politique du gouvernement britannique vis-à-vis de la résistance grecque détermine pour partie sa compréhension de la situation grecque), il juge les réalités qu’il décrit à la lumière d’une conception « humaniste » (idéaliste certes mais sans naïveté : ce qui explique, entre autres, qu’il sera frappé par la répression par le régime des colonels au moment de la révolte de l’Ecole Polytechnique en 1973) qui intègre une analyse critique de la politique britannique en Grèce.

Le livre rend compte des rencontres réalisées pendant cette période, rencontres qui le mettent en contact principalement, pour cause d’une répression effrayante visant les personnes proches de l’EAM-ELAS (organisation de résistance anti-nazie animée par le PC grec, avec des partisans du gouvernement de droite. Mais il montre clairement que plus encore que dans le cas d’une guerre « internationale », la guerre « civile » met en jeu des positionnements qui ne sont que partiellement politiques : au-delà des choix politiques (eux-mêmes nés de motivations hétérogènes), apparaissent des choix imposés par une société où « le déshonneur le plus grave est de ne pas se venger ».

Dans un contexte d’une pauvreté effrayante alimentée par les séquelles de l’occupation (8% de la population décimée entre 1941 et 1944, 1 000 000 de personnes déplacées sur un peu plus de 10 000 000 d’habitants), cette série de portraits constitue un tableau qui permet de comprendre pourquoi la guerre civile constituera un élément structurant de la vie politique et sociale pour des décennies (les « Bataillons de sécurité » que rencontre souvent l’auteur – groupe de supplétifs grecs de l’armée allemande – sont à l’origine de l’organisation « Chi » crée par Georges Grivas qui sera ultérieurement l’organisateur du coup d’état contre Makarios à Chypre en 1974 … et par conséquent le responsable factuel de la chute du régime des colonels, un des inspirateurs d’Aube Dorée !).

Kevin Andrews : Le Vol d’Icare. Voyages en Grèce pendant une guerre civile, Bruxelles, Editions Nevicata, 2019

Dominique Gérardin

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