Préface d’Éva Thiébaud à la nouvelle édition d’Au-delà du personnel

Avec l’aimable autorisation des Éditions  :
Atelier de création libertaire

« Ce livre, plusieurs personnes m’ont dit qu’il avait été très important dans leur vie. Et peut-être même qu’il l’avait changée ». J’ai appelé Corinne Monnet fin 2018 pour lui parler de la réédition prévue d’Au-delà du personnel. Elle travaille aujourd’hui à Toulouse au sein de l’association de santé communautaire avec et pour les travailleuses et travailleurs du sexe, Grisélidis. Je crois – j’espère – qu’elle a trouvé cette idée de réédition chouette. Chercheur engagé dans la cause féministe, Léo Thiers-Vidal écrivit de son côté sur le mouvement masculiniste et sur la conscience de domination des hommes. Il présenta sa thèse « De « l’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination » en novembre 2007 à l’ENS de Lyon sous la direction de Christine Delphy. Il se donnera la mort deux semaines plus tard. Cette réédition de son premier ouvrage se lit d’abord en hommage à son travail et à son engagement.

Au milieu des années quatre-vingt-dix, Corinne Monnet et Léo Thiers-Vidal vivent une relation d’amour dans laquelle il mettent en pratique la « non-monogamie responsable ». Un choix qui les conduit à des questionnements sur le couple, l’amour, le genre ou le patriarcat 1. « Donc on en est venu à un moment à se dire : pourquoi on ne ferait pas une publication sur ce thème-là, parce qu’on y met beaucoup de notre énergie et de notre temps », expliquait Léo Thiers-Vidal à Mimmo Pucciarelli lors d’un entretien en 1996 2. « Amour libre, orientation sexuelle, féminismes… À l’époque il était difficile de parler de ces sujets. Et il y avait peu de publications, y compris dans le milieu libertaire… », complète auprès de moi Corinne Monnet au téléphone. C’est donc pour sortir de leur isolement, mais aussi pour dynamiser un mouvement libertaire focalisé sur les luttes sociales et ignorant les rapports de pouvoir dans la sphère du personnel, que Corinne et Léo lancent un appel à contributions. Parmi la soixantaine reçue, illes en retiendront une vingtaine qu’illes diviseront entre une première partie théorique et une seconde regroupant des témoignages concrets. En 1998, les éditions Atelier de création libertaire publient Au-delà du personnel – Pour une transformation politique du personnel.

Ce recueil de textes, je l’ai découvert quant à moi en 2013, j’avais alors trente et un ans. Depuis plusieurs années j’essayais, moi aussi, de mettre en pratique cette « non-monogamie » avec plus ou moins de réussite. À cette période en particulier, tous les chemins que j’essayais d’emprunter semblaient voués à l’échec. J’ai alors profité d’un numéro sur l’amour libre de la revue militante écologiste Silence, où j’étais bénévole, pour creuser le sujet et tenter de comprendre ce qui dysfonctionnait. J’ai lu Au-delà du personnel, mais aussi l’Amour fissionnel, du sociologue Serge Chaumier 3, ou la Salope éthique, des autrices américaines Dossie Easton et Janet W. Hardy 4– pour citer les ouvrages sur le sujet qui m’ont le plus marquée. J’ai écouté des émissions, rencontré des personnes essayant de vivre ce type de relations. Je suis allée dans les « cafés polys », ces lieux de rencontre et de parole pour celles et ceux qui expérimentent le « multi-partenariat simultané et transparent » aujourd’hui appelé « polyamour ».

Le numéro de Silence sur l’amour libre est sorti en mars 2014 5 ; une revue que Mimmo Pucciarelli, des éditions Atelier de création libertaire, avait lue quand nous nous sommes rencontrés un peu plus tard, en 2015. J’avais de mon côté l’impression de ne pas être allée assez loin et je continuais à rencontrer des personnes « poly-amoureuses » au cours d’entretiens longs avec l’idée de les compiler pour en faire un livre. Mimmo s’était intéressé à mon travail, mais se montrait sceptique, évoquant l’incontournable problème de la jalousie. Il s’interrogeait également, au-delà des discours, sur le nombre de personnes qui vivaient « réellement » ce type de relations.

C’est en 2018 que nous reprendrions le fil de cette conversation. Car si, un peu fatiguée par la thématique, mon idée de recueil de témoignages était finalement toujours dans les cartons, les projets des autres fleurissaient. Force est de constater que, depuis le début des années 2000 et surtout 2010, les sites Internet se multiplient, les groupes de rencontre prospèrent dans toutes les villes de France, les médias se saisissent du sujet et quelques brochures 6et ouvrages « phares » sont publiés 7. Victimes de la mode, les éditions Atelier de création libertaire se rendent également compte qu’Au-delà du personnel », depuis longtemps épuisé, est toujours consulté régulièrement grâce à sa mise en téléchargement libre 8. Mimmo Pucciarelli et son coéquipier Jean-Marc Bonnard pensent donc à une réédition et me proposent d’en écrire la préface. Avec cette question, toujours : combien de personnes pratiquent aujourd’hui réellement le multipartenariat transparent ? Et cette autre : Pourquoi Au-delà du personnel est-il toujours pertinent vingt ans après sa première édition ?

Peut-être simplement parce qu’Au-delà du personnel est l’un des premiers ouvrages français d’une nouvelle vague de libération affective et sexuelle qui a commencé à ce moment-là, entre la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années 2000, vague qui prend aujourd’hui petit à petit de l’ampleur et dans laquelle je m’inscris. Pour en discuter, j’ai d’abord contacté Isabelle Broué, la réalisatrice du film Lutine et figure emblématique du mouvement « polyamoureux » à Paris. À la question de cette nouvelle vague de libération affective et sexuelle émergeant dans les années 2000, elle m’a répondu, pragmatique, par une autre question : « La polyamorie serait-elle apparue avec la trithérapie ? » Effectivement, après les expériences d’amour libre des années soixante et soixante-dix, l’arrivée du sida dans les années quatre-vingt a sans doute freiné les ardeurs. La sociologue américaine Elisabeth Sheff le remarque sur son site Internet. « Lorsque la révolution sexuelle est entrée en collision avec la propagation du sida et des autres MST dans les années quatre-vingt […] la recherche sur les relations sexuellement non-exclusives a diminué 10». Si la recherche a diminué, sans doute son sujet s’est-il aussi amenuisé dans le même temps…

Mais aujourd’hui les médicaments ont progressé et les gens ont moins peur. Pour un point de vue plus scientifique, j’ai appelé Pierre-Yves Wauthier, un socioanthropologue travaillant sur les conditions macrosociales de la diversification des formes familiales et sur l’individualisation des parcours conjugaux – je l’avais rencontré en 2014 à Bruxelles alors que je recueillais des témoignages.

Au sujet de cette nouvelle vague de libération affective et sexuelle des années 2000, il remarque que « l’apparition de façons nouvelles d’articuler sentiments, sexualité et vie sociale est liée à un ensemble de raisons matérielles et immatérielles ». Côté matériel, bien sûr, l’avènement d’Internet qui met à disposition de toutes et tous des pratiques et des idées jusqu’alors confidentielles. Les moyens de communication, les réseaux de transport, les possibilités de déplacement facilitées. Mais aussi une plus grande autonomie des personnes, et en particulier des femmes qui disposent de davantage d’argent et sont aussi en mesure de contrôler leur fertilité. « Cet ensemble peut faciliter les séparations, les rencontres ou encore le maintien de relation multiples », précise-t-il.

Et les raisons immatérielles ? La demande de transparence est dans l’air du temps. Mais c’est la liberté individuelle que Pierre-Yves met d’abord en avant, actuellement célébrée comme une valeur primordiale. De cette liberté individuelle découlent le droit à disposer de son corps ainsi que le droit à une vie et une sexualité épanouies. « Pas toujours compatible avec le modèle du couple traditionnel lorsqu’il signifie exclusivité et dépendance », remarque le sociologue. On se rappellera à bon escient que ces valeurs individualistes ont aussi été prônées par les anarchistes du début du XXe siècle, alors qu’ils défendaient une non-monogamie transparente et consentie.

Mais les valeurs ne suffisent pas. En 1998, les libertaires se revendiquant de ces principes adoptaient en réalité assez peu l’amour libre. « Dans la pratique, peu de choses se faisaient malgré les discours », me souffle Corinne au téléphone. « Les anarchistes, ça marchait quand il fallait gueuler contre l’ennemi, mais quand l’ennemi est soi-même, que le problème est intérieur, le travail est toujours repoussé ou rejeté », considérait en 1996 Léo Thiers-Vidal 11. Les choses ne semblent pas avoir énormément évolué aujourd’hui chez les militants. Et plus largement ? Je demande à Pierre-Yves s’il connaît des études quantitatives sur les personnes vivant cette non-monogamie consentie. « On ne sait pas combien de personnes la pratiquent. Il n’y a pas vraiment d’étude sérieuse sur le sujet, mais sans doute peu », a répondu le sociologue. Sans doute peu… C’est finalement la meilleure réponse que j’ai trouvée à la question du nombre de personnes pratiquant réellement un multi-partenariat transparent et simultané.

« Ce qu’on peut dire, par contre, c’est qu’une multitude de personnes ne trouve pas son compte dans le couple monogame pérenne, la modalité habituelle de la vie affective de nos jours », a ajouté Pierre-Yves Wauthier. Cette multitude cherche alors des solutions en ligne et découvre le célibat assumé, la non-cohabitation, le libertinage ou le tantrisme…

Mais aussi, l’inévitable infidélité. Sur les conseils de la psychologue féministe Annik Houel, j’ai contacté Janine Mossuz-Lavau : la sociologue et politologue a publié à seize ans d’intervalle (en 2002 puis en 2018) deux ouvrages intitulés la Vie sexuelle en France 12. Aurait-elle remarqué une évolution en termes de « polyamour » entre ses deux enquêtes ? Pas vraiment. « Que ce soit en 2002 ou en 2018, la plupart des gens préfèrent l’adultère, m’a répondu Janine Mossuz-Lavau. Par contre, ce que j’ai observé lors de ma dernière enquête, c’est une vraie déculpabilisation par rapport à ces relations cachées. On considère aujourd’hui qu’on a le droit à une vie sexuelle épanouie », confirme-t-elle.

Vingt ans après le début de cette nouvelle vague de libération affective et sexuelle des années 2000, peu de polyamoureux ou de polyamoureuses au compteur, mais l’explosion d’une revendication souterraine à une vie sexuelle épanouie qui autorise des adultères plus sereins.

Sereins ? Pas toujours. Le sociologue Michel Bozon remarquait en 2002 13 que la plus grande autonomie sociale des femmes a eu la conséquence « paradoxale » de faire reculer leur traditionnelle tolérance à l’égard des aventures extra-conjugales des hommes dans les couples hétérosexuels. J’ai, quant à moi, le sentiment que leur pouvoir augmentant, certaines femmes n’ont pas voulu développer leur propre liberté sexuelle et ont plutôt préféré restreindre celle de leur partenaire. Pourquoi ce choix ? Peut-être parce que les aventures de leur conjoint les renvoient violemment à une toute proche position de soumission forcée aux choix masculins. Pour éviter d’avoir à vivre des moments traumatiques, les femmes pourraient vouloir se protéger… en serrant la vis et empêchent leur partenaire d’aller voir ailleurs. Et si elles se privent au passage d’en profiter, ce n’est pas si grave… Leur multipartenariat n’étant pas encore assez acceptable socialement qu’elles puissent de toute façon en jouir sereinement 14.

De leur côté, j’ai constaté que des hommes pouvaient vivre les relations hors couple de leur compagne comme de véritables trahisons – ce que je ne peux m’empêcher d’assimiler à un sentiment de légitimité flouée à contrôler la vie sexuelle de leur partenaire.

Il me semble ainsi que certaines difficultés des relations multipartenariales pourraient être en partie dues aux inégalités de genre. J’imagine donc que la diminution de ces inégalités conduira à plus de facilités pour expérimenter des relations affectives et sexuelles libres et tranquilles.

Genre et patriarcat… Des sujets qu’Au-delà du personnel abordait également en 1998 et qui ont, quant à eux, été plus largement interrogés pendant ces vingt dernières années. Les questions queer et transidentitaires ont fait leur apparition dans les médias. Plus massivement encore, les textes ou vidéos sur l’égalité entre les femmes et les hommes se sont imposés dans le débat public. Première échographie du clitoris en 2009, documentaire Femme de la rue de la Belge Sofie Peteers sur le harcèlement de rue en 2012, ABCD de l’égalité en France en 2013 15… En libérant la parole des femmes sur les agressions qu’elles vivaient, le tsunami #Metoo de 2017 a enfin exposé aux yeux de tous la violence sexuelle des hommes sur les femmes comme fait social – ouvrant des possibilités d’étude… et d’évolution.

Et du côté de la reconnaissance des unions, que s’est-il passé ? En 2000, le mariage homosexuel était illégal partout dans le monde – et peu nombreuses ou nombreux étaient celles et ceux qui imaginaient que la situation puisse changer. Pourtant, en moins de vingt ans, le mariage pour les personnes de même sexe a été légalisé dans plus d’une vingtaine de pays, principalement occidentaux. En France, c’est en 1999 que le Pacs ouvre aux couples homosexuels une possibilité de contractualisation, tandis qu’en 2013, le droit au mariage s’étend enfin aux personnes de même sexe. Si l’homosexualité se normalise, ce n’est pas encore complètement le cas de la non-exclusivité…

Il faut du temps. Du temps pour réfléchir, discuter et tenir compte des rapports inégalitaires de genre. Du temps ensuite pour essayer, se tromper, réfléchir, discuter et reprendre. J’ai maintenant trente-sept ans, je réfléchis, je discute, j’essaye, je me trompe, je reprends… Les relations multipartenariales transparentes s’apprennent progressivement – comme la guitare, la bicyclette ou l’espagnol. Mais c’est une discipline encore confidentielle avec peu de pratiquants et peu de pratiquantes.

Quant aux manuels et autres ouvrages théoriques… Parmi ceux qui existent en France, Au-delà du personnel explore le genre, le féminisme et l’amour libre dans une perspective libertaire. Vingt ans après le début de cette nouvelle vague de libération affective et sexuelle des années 2000, à une époque qui balbutie encore sa liberté sexuelle entre tantrisme et adultère serein, ce livre reste indéniablement d’actualité. 

Éva Thiébaud, Avril 2019

Corinne Monnet et Léo Vidal  :  Au-delà du personnel.

Pour une transformation politique du personnel

Atelier de création libertaire, réédition 2019, 16 euros

Note de lecture (juin 2013)  : plutot-que-de-danser-une-valse-defensive-autour-des-questions-controversees/


1 Introduction d’Au-delà du personnel – Pour une transformation politique du personnel, Lyon, Atelier de création libertaire, 1998.

2 Dans « Une tasse de thé avec Léo », le chercheur revient sur son parcours de vie, ses choix militants et la genèse du projet « Au-delà du personnel ». Cet entretien fait partie des écrits et échanges de Léo Thiers-Vidal compilés dans Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, publié en 2013 aux éditions Bambule. L’ensemble des travaux de Léo Thiers-Vidal est rassemblé dans la bibliographie de la présente réédition.

3 Fayard, 2004

4 Traduit en 2013 en français chez Tabou.

6 On peut retrouver ces brochures, comme la Fabrique artisanale des conforts affectifs (2013) ou Je t’aime… oui mais non, l’amour c’est mal (2007) sur le site <https://infokiosques.net/> sous le thème Sexualité / Relations affectives.

7 Outre les ouvrages cités précédemment, il faut noter en particulier le succès du travail de la journaliste française Françoise Simpère, qui publie Aimer plusieurs hommes, Meudon, Éditions Autres Mondes, 2002 ; puis le Guide des amours plurielles, Paris, Pocket, 2009.

9 Sorti en avril 2018.

11 Voir son entretien avec Mimmo Pucciarelli, « Une tasse de thé avec Léo », dans Rupture anarchiste et trahison pro-féministeop. cit.

12 Aux éditions de La Martinière.

13 Dans un entretien avec Patrick Simon pour Mouvements, intitulé « Révolution sexuelle ou individualisation de la sexualité ? » et consultable sur cairn.info : <https://www.cairn.info/revue-mouvements-2002-2-page-15.htm#>.

14 La situation est peut-être en train d’évoluer avec la massification du recours aux sites de rencontre, qui permettent de chercher des partenaires sexuels à l’abri du regard de ses proches – et donc d’échapper au contrôle social. Lire à ce propos dansle Monde diplomatique d’avril 2019 « Amour et sexe à l’heure du numérique » de la sociologue Marie Bergström. La chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques a publié en 2019 à La Découverte les Nouvelles Lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique.

15 Programme d’éducation pour lutter contre les stéréotypes de genre lancé à titre expérimental dans des classes de maternelle et de primaire, ABCD de l’égalité a été généralisé en 2014 en tant que « programme d’action pour l’égalité entre les filles et les garçons » mais sans cadre imposé.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.