Vers le diamant

Pour E.G.

Photo de Marie-Caroline Tome. Coll Privée

Ce qu’il existe de tendre

et de sensible

dans le soleil et dans le sable

s’est accordé ici

pour habiter les ombres

d’une secrète lumière

 

celui qui le sait

qui le tait

qui en est enchanté

n’en habite que l’absence.

 

Sous le soleil voilé

parfois

le sable accuse le gris clair des patiences

mais aux points de lumière

les éclats de lambis

de vieux quartz ou de sel

semblent s’accorder

aux souvenirs dispersés des empreintes

 

seule

de l’écume

le frissonnement trop clair

en conserve l’intuition

et en dessine la trace.

 

Ici aussi

dans la patience infidèle des sables, on voit

des restes de ville

qui luisent paupières ouvertes

innocences de lumière

petits mystères du chaos des empreintes

une diffuse constellation

qui balise

l’absence amérindienne

les épaves négrières

les furies coloniales dans le violet des raisiniers

et qui ouvre à ras de sol

fleur de sable

cette part de firmament

qui

ici

parmi nous

s’est couchée.

 

Les crabes

à l’abord des écumes

sont blancs

ou d’un jaune pâle

dans les mancenilliers

leur vigilance est rouge

et s’ils ignorent ce qui a été dit

qui a été écrit

tous, inlassables, les voici

à maintenir leur trou

dans la ruine permanente et le désordre des sables

tous vivent à l’imprévisible

et fréquentent l’impensable.

 

Oala

des abeilles trop nombreuses

agonisent dans l’écume

je vois souvent leurs petites morts

dans l’ovation grandiose

et si le vent semble joyeux de porter le soleil

c’est qu’il sait entendre

et les traces et les passes

du long passage considérable

 

(seule de l’écume

le jeu clair des écumes et des vagues

travaille à conjurer l’absence).

 

Mais il faut simplement

attendre

attendre

le murissement des raisins-bod-lanmè

mûrissement des raisons

mûrissement des saisons

attendre jusqu’à entendre

mais sans attendre imaginer

la bleue saveur du sucre

dessous la robe violette et la tendresse en éclosion.

 

Il faut aussi se souvenir

de ces moment étranges

où les vagues font silence

quand

au cœur d’une défaillance du vent

une huile imite le ciel

fait calme de cire

fait calme ciré

 

alors

ce qui brille

en nous et tout autour de nous

ce n’est rien d’autre

que des sourires qui passent :

la lente marée des contentements que surélèvent les deux baguettes de vérité.

 

Oala

sur la plage

crabe et chenilles

zandolis et punaises

se souviennent s’en souviennent

 

ils disent

que ce qui s’est passé

qui nous a traversés

qui a marqué ce paysage de la plus haute mémoire

 

est de lignée solaire

 

compagnons des lumières et des grâces

 

tous l’ont chanté

et tous l’ont souvent enchanté

comme s’ils déchiffraient à chaque fois des cœurs abandonnés.

 

Dès lors

tout l’orgueil du volcan

et cette somptueuse humilité

qui fait beauté dedans la roche

et tout ce bleu qui offre son nid

aux nids des peuples d’oiseaux

ne sont rien d’autre

que les gardiens

qui pour ici nous sont donnés :

ils veillent ce bord d’éternité.

 

Si un jour

les algues reviennent

qu’elles nous ramènent leur nappes de beautés rousses

sache que tout ou tard

le sable saura les avaler

que l’alizé dissipera leur rancœur

et que dessous ce qui restera d’elles

(ce grand roussi du dessèchement)

Il y aura

l’abime des souvenirs

et ce rocher contre lequel

l’oubli se heurte

l’oubli s’incline

et s’en va sans rien dire

ne laisse rien de lui-même

ni brin

ni maille

ni ti brin ni titak.

 

Depuis

j’ai tenu le décompte des signes qui font matière de cette absence.

c’est une ville de gestes et de lucioles

et c’est un fromager

qui au mois de septembre semble épouser des flamboyants, aller aux magnolias, inventer le jasmin, prendre le parfum des glycérias qui bordent la route vers le Diamant.

 

Patrick Chamoiseau

29 10 11.

Lu à la cérémonie de remise du Prix Edouard Glissant, Maison de la poésie, 12 mai 2019.


De et sur l’auteur :

« L’imaginaire de l’Europe est celui de l’Empire » (Entretien)limaginaire-de-leurope-est-celui-de-lempire-entretien-avec-patrick-chamoiseau/

Nulle mort ne peutnulle-mort-ne-peut/

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