Elle refusait d’être une femelle, elle voulait être une femme – un être humain

Une grand-mère, Djedda, pendant la colonisation et au lendemain de l’indépendance, « Tu es morte au moment où je revenais d’une promenade à Blida, de rose parfumée ».

Fadéla M’Rabet nous parle de son enfance. Elle fait un portrait sobre et très chaleureux de sa grand mère, « voilée, mais pieds nus », des lieux de son enfance, du hammam et des femmes envahies par le plaisir de cette chaleur humide, des lumières dans les yeux, de sa famille, de son père Baba, de ce monde contraint sous le colonialisme français…

L’autrice insiste particulièrement sur le monde et les lieux des femmes, la violence quotidienne des relations entre hommes et femmes, « Chacune se moquaient bruyamment des tyrannies subies », l’attribution des meilleurs morceaux de viande aux hommes, les difficultés d’une scolarisation prolongée des filles, l’enfermement, « Chaque maison semblait un monastère où des nonnes, cloîtrées depuis l’âge de la puberté, servaient les hommes d’aujourd’hui et célébraient ceux d’hier ». Le corps des femmes est construit comme lieu de la dignité de la communauté. La maitrise de leur corps ne leur appartient pas, les règles de mariage sont celles imposées par les hommes, pour « la conservation du patrimoine et le respect des bonnes moeurs »…

La vie quotidienne, les résistances à la brutalité, l’intimité chaleureuse, les tissus pleins de couleurs vives, celles qui « ont commis des infanticides », celles qui « ont été tuées par un homme de la famille », celles qui « se sont suicidés »…

La promiscuité permanente, les répudiations, l’interchangeabilité des femmes, « Elles formaient un orchestre sans notes discordantes, dont tous les musiciens jouaient du même instrument, et dont la partition n’était composée que d’un refrain », les partages dans la joie, la cuiller en bois dans la poche des miséreux, les prénoms prononcés ou non, les masques et les paralysies, le désert, « Je suis à la fois un grain de sable, une rose des sables, une dune, une gazelle, une étoile. Solitaire comme un palmier, solitaire comme une palmeraie ».

Je souligne la tendresse dans les portraits, jusque dans ces arrêtes qui blessent et peuvent mutiler, les espaces sans frontières, l’affectivité diffuse, la nostalgie de l’utopie, l’étrangeté, « Française dans le regard des hommes, Algérienne à mes yeux », l’identité algérienne et le racisme, les préjugés, les crépuscules méditerranéens, l’entremêlement de la vie et de la mort…

« Nous étions entourés de femmes que nous ne voyions jamais vivre pour elles-mêmes ». L’accaparement, les enfants, la violence et les peurs, « Elles étaient donc tout le temps sur la défensive, d’avances responsables. Et coupables », la violence verbale, les comportement de voyous envers les femmes, le garçon comme richesse convoitée, la dévalorisation des filles, la culpabilité de n’être pas un garçon, « Toute sa vie, elle devra présenter des excuses et n’aura qu’un désir : être reconnue », la majorité dépendant du père, la terreur d’être retirée du lycée…

La colonisation, la falsification de l’histoire des Arabes, les mots et les réflexions « qui nous écorchaient vives », le monde de l’école et le monde de la maison, le provisoire et l’attente de la « vraie vie », les journées de mai 1945, « Très vite, les forces de l’ordre noyèrent la manifestation dans un bain de sang. La répression fut d’une extreme barbarie »…

Baba et l’esprit critique, « il nous apprenait à lire entre les lignes », la complicité magique du regard, la rationalité du Coran, le mariage comme contrat de perpétuité, « Divorcer était un mauvais coup inconcevable porté à toute la tribu, puisque la société faisait de la divorcée une paria », Djedda et le courage de se libérer…

« J’ai longtemps occulté la haine que tant d’hommes éprouvent pour les femmes ». La force des mots pour comprendre. « Il faut vraiment qu’ils nous haïssent pour qu’un père livre une petite fille confiante et pleine de rêves, élevée dans la pudeur et mysticisme, à un inconnu qui la forcera, l’utilisera, puis, usée et vieillie prématurément par des grossesses successives, la rejettera », la tutelle d’un homme de la naissance à la mort dans le Code algérien de la famille, « Puisque la femme est à la fois le témoin et la menace d’une perte totale d’identité, ils la mettent en résidence surveillée et se transforment en geôliers », la religion transformée en système totalitaire, le refus de Djedda (voir le titre de cette note emprunté à l’autrice), la sexualité réduite à la génitalité comme défaite des femmes, des valeurs arabo-islamiques comme art de vivre, le refus des clichés et des prototypes, les boursouflures égotistes des hommes…

Djedda, les foulards multicolores, le khôl, le henné, les odeurs de jasmin…

« Les tyrans ne supportent ni le bruit des chaines qu’on secoue ni le rire des femmes »

Fadéla M’Rabet : Une enfance singulière

Riveneuve Editions, Paris 2018, 118 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Elle refusait d’être une femelle, elle voulait être une femme – un être humain

  1. Ah! ces grands mères et mères que nous avons eu la chance d’avoirdans notre monde »arabo-musulman » !! Qui étaient de farouches ennemies de la servitude volontaire !!! Des Dames ! Et qui nous ont permis d’être ce que nous sommes maintenant : Des non dupes devant un quelconque pouvoir qu’il soit familial, dit national ou même de soit disant « socialiste » ! Elles nous auront fait hériter ce flair de savoir lire derrière les discours d’intention, derrière les harangues « droits de l’hommisme », derrière des tas de verbiage de gôche caviar ou pastilla la réalité !… .
    C’est en vivant contre toute servitude que nous les honorons!

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