La violence organisée contre les populations migrantes

Un parcours, de Conakry à Paris, « Le parcours d’Ibrahim Koné est marqué par la répétition de la confrontation avec les forces de sécurité ». En introduction, les auteurs et autrices abordent, entre autres, les techniques et pratiques policières d’entrave à la migration, le contrôle des mobilités de certain·es, « Alors que les citoyens et citoyennes européennes bénéficient d’une liberté de circulation croissante, les migrations venues de l’extérieur subissent pour leur part un accroissement des contrôles », l’histoire des contrôles des mobilités internes aux contrôles des frontières, l’institutionnalisation de la distinction entre « nationaux et étrangers », les populations jugées indésirables, la convention de Schengen, les moyens de contrôle à distance, les délégations de contrôle (autres pays et entreprises privées), l’« épaississement » des frontières…

« Rendre compte de cette police des migrants nécessite d’analyser les pratiques, les techniques et les représentations des forces de sécurité responsable du contrôle des migrations ».

Les auteurs et autrices parlent de corpus de règles, de répertoire d’actions, de la figure du « migrant » se substituant à la figure de l’« étranger », des nouvelles modalités de l’illégalisation, (en complément possible, Sous la direction d’Olivier Le Cour Grandmaison : Douce France. Rafles Rétentions Expulsionsetre-sans-papiers-nest-pas-delit-cest-une-situation-administrative/ ou Alexis Spire : Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigrationbureaucratie-et-croisade-morale/des entraves aux déplacements, des interdictions d’installation, des frontières nationales renforcées, de la traque des personnes migrantes, de la continuité des histoires coloniales, des « solutions et résistances » des personnes migrantes « stratégies d’évitement, de dissimulation », des renvois contraints vers le pays d’origine ou d’autres pays de l’Union européenne, du filtrage, du harcèlement, de la dispersion, « Ce répertoire d’actions est mobilisé afin d’interdire l’accès à certains espaces, d’entraver les déplacements, d’empêcher toutes les formes d’installation, de ralentir les parcours ».

Il s’agit dans ce livre de rendre intelligible les violences quotidiennes et leurs répétitions, du rôle central des interventions policières dans la gestion des migrations, « S’exerçant sur les corps, la violence escamote toutes les singularités, réduisant celles et ceux qui la subissent au seul statut de « migrants » ».

Il ne faut cependant jamais oublier les contradictions et es résistances générées par les politiques, en particulier répressives. « A travers des exemples précis, ce livre montre que, si la brutalité des forces de l’ordre peut démobiliser, elle tend aussi, que ce soit du coté des migrantes et des migrants ou de leurs soutiens, à précipiter l’engagement pour contester le régime policier des frontières »

Filtrer, Diviser. Le premier chapitre est consacré à l’analyse des pratiques policières de ciblage, de filtrage, de division des personnes migrantes. Je n’en souligne que la place des caractéristiques extérieures ou visibles, la déduction d’un récit et d’une « histoire plausible », « des généralisations fondées sur l’appartenance ethnique, la race, la religion ou l’origine nationale supposée des individus, plutôt qu’à des soupçons raisonnables, des indices objectifs ou des critères liés au comportement des personnes concernées », les contrôles d’identité discrétionnaires, les dimensions genrées du soupçon policier, les contrôles au faciès, la frontière comme instance de hiérarchisation racialisée des circulations, l’indésirabilité érigée des personnes noires africaines, les assignations « ethnoraciales », les effets de la politique du chiffre, « La frontière est rendue « visqueuse » pour celles et ceux qui doivent vivre à son contact »… et, pour les migrant·es, les contournements du danger, les savoir-circuler en ville, les (dis)simulations, les vivre à la frontière…

Disperser, Expulser. Les auteurs et autrices explorent les techniques de dispersion (de la responsabilité du contrôle et des personnes migrantes), les logiques de contrôle dans le monde du travail, les délégations à des « acteurs privés », les infiltrations policières, la multiplication des structures d’enfermement, les refoulements illégaux, la construction de la présence de la population migrante « comme problématique à plusieurs égards ». Iels soulignent un certain nombre de stratégies policières « illégales en regard du droit international » et leur impunité…

« Rendre invisibles les populations migrantes à la frontière et visibiliser les pratiques de contrôle et de répression, même absurdes et illégales, c’est sans doute ce qui relie les pratiques d’expulsion hors du territoire national, d’éloignement au sein des territoires nationaux ou de dispersion au niveau local ».

Harceler, Décourager. Les dispositifs discrétionnaires, la production de l’« insécurité spatio-temporelle », le blocage pérenne dans des pays, le gouvernement par l’insécurité, les intrusions régulières et répétées dans les lieux de vie, « retirant aux personnes migrantes la possibilité de disposer d’un espace à soi pour se poser et se reposer à l’abri des regards et de la répression », les destructions des objets quotidiens, les menaces d’arrestation, les actes pouvant être qualifiés de « torture », les violences sexuelles envers les femmes, « Le nombre de femmes témoignant de violences sexuelles commises sur la route et pendant le blocage par des « hommes en tenue » (militaires) ou civils (locaux et migrants) impose ainsi un constat : les violences sexuelles contre les femmes migrantes ne sont pas résiduelles ou occasionnelles, mais bien systémiques dans les cadres de ces mobilités entravées par les politiques sécuritaires », le glissement des termes de « la lutte contre l’immigration clandestine » à « la lutte contre la traite des êtres humains », l’exacerbation des différentiations sexuées des vulnérabilités par la gestion militarisée des migrations, le « droit de tuer » à la frontière, les souffrances physiques et psychiques, « L’intentionnalité de la violence fait une différence considérable dans le traumatisme qu’elle produit »… et les résistances et mobilisations collectives. Je souligne les paragraphes sur les corps…

Le titre de la conclusion « Confier à la police le traitement de questions sociales : l’inévitable violence » me semble très explicite. Il ne s’applique d’ailleurs pas seulement aux migrations. Les auteurs et autrices reviennent sur l’abandon de la figure du travailleur et de la travailleuse immigrée, les processus de précarisation et d’illégalisation, l’articulation entre « contrôle sans contrainte » et « forme de gouvernement humanitaire », « Les registres sécuritaires et humanitaires sont ainsi entremêlés dans un même but : repousser toujours plus loin les frontières de l’Europe et les rendre de plus en plus difficilement franchissables pour certaines populations », le continuum de violence et la réactivation quotidienne des « formes de hiérarchisation sociale genrée et racisée » et l’impunité…

« Ces violences sont consubstantielles au déploiement de l’arsenal policier pour affronter des problématiques qui les dépassent. En confiant aux forces de l’ordre la responsabilité de traiter de questions avant tout sociales, politiques ou économiques, les autorité produisent les conditions de l’irruption de la violence ».

Je souligne que les auteurs et autrices utilisent le plus souvent une écriture inclusive, dont l’accord de proximité. Et cela renforce la fluidité du texte, contrairement aux allégations de celleux refusant de participer à la démasculinisation de la langue.

Des ouvrages et une collection indispensable.

 

Coordonné par Sarah Barnier, Sara Casella Cololombeau, Camille Gardesse, Camille Guennebeaud et Stefan Le Courant : La police des migrants. Filtrer, disperser, harceler

Le passager clandestin – Bibliothèque des frontières – Babels, Paris 2019, 128 pages, 10 euros

Didier Epsztajn


Dans la même collection :

Méditerranée : Des frontières à la dérivela-violence-mortifere-de-la-frontiere-mediterraneenne/

Entre accueil et rejet : Ce que les villes font aux migrantscreation-et-gestions-dune-crise-des-migrant·es/

De Lesbos à Calais. Comment l’Europe fabrique des campsmises-en-suspens-dexistence-au-mepris-du-droit-international/

La mort aux frontières de l’Europe : retrouver, identifier, commémorerrendre-visible-la-face-obscure-et-mortifere-des-frontieres

Et parmi les textes sur les migrant·es publiés :

Manifeste pour l’accueil des migrants, manifeste-pour-laccueil-des-migrants/

Déclaration du FSMM sur le Pacte Mondial migrations + Halte à la guerre aux migrations !declaration-du-fsmm-sur-le-pacte-mondial-migrations/

 

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