Déposer ce poids que nous portons

« L’atelier de mémoire a recueilli les récits de ces enfants devenus des adultes, des personnes âgées, des « grandes mamans » comme on les appelle là-bas. Trois groupes de participants se sont réunis successivement entre 2014 et 2018. Les textes du premier groupe sont parus en français, en 2017. Ceux du deuxième et du troisième groupe sont réunis ici »

Florence Prudhomme, Histoire et thérapie, récit et mémoirehistoire-et-therapie-recit-et-memoire/ publié avec son aimable autorisationindique que l’objectif est d’« écrire l’histoire du génocide et la transmettre aux générations futures », explique la différence entre « un témoignage et un cahier de mémoire » et le rôle de la/du/des destinataire(s), « Regroupés dans l’atelier de mémoire à Kigali, les participants ont trouvé la force et le courage d’écrire leur récit dans un groupe où chacun était le destinataire de l’autre, où chacun s’adressait à l’autre comme à l’ensemble du groupe. Sans la présence explicite d’un destinataire, sans visée thérapeutique délibérée, le témoin est dépossédé de ses propres paroles, de ses souvenirs et de son histoire ».

L’autrice parle, entre autres, du vacillement des repères temporels, de l’instant du trauma, des souvenirs d’enfance, des sujets tabou, de mots et de leur résonance, des exclusions de l’école, « Il n’est pas un cahier de mémoire qui ne relate cette discrimination cruelle et totalement injuste », des récits mémoriels, des rescapé·es et de la restauration de la vie « des leurs », de l’indissociabilité de la géographie et des récit de mémoire, de la double désignation, « Cette double dénomination spatiale s’ancre dans la temporalité de l’avant et de l’après. Entre les deux, c’est l’espace de la violence génocidaire », de la géographie des trajets de fuite, de la topologie de la terreur, de l’immensité du périmètre de la peur, du patient travail de remémoration, « Le travail d’écriture de l’histoire a resitué le trauma dans une chronologie et une spatialisation qui permet de s’en déprendre ».

 

« Les violences vécues par les survivant-e-s du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 au Rwanda sont extrêmement lourdes à porter. Les taire, les passer sous silence, les mettre de côté serait nier qu’elles font partie d’une histoire, qui a volé la vie de leurs proches et aussi la leur ».

Mukansoro Émilienne (je respecte l’usage rwandais de placer le nom avant le prénom) revient sur les mots, « En 1994, la parole a tué », sur l’ancienne valeur sociale de la parole, l’avant et le pendant le génocide, « Mais, quand tu es devenu un serpent, un cafard, à la porte de la mort, quand on t’a coupé la langue en coupant la nuque de ton enfant, la main de ton fils, le ventre de ta fille, tu ne fais plus confiance aux mots, tu les crains ». Le génocide éteint la parole « dans une logique semblable à celle des nazis qui brûlaient les livres ».

L’autrice souligne que « Reprendre la parole aux tueurs c’est ne plus être leur proie », que c’est sortir de l’enfermement du silence et du mutisme que la peur imposait, « Reprendre la parole, c’est se voir demain, c’est à nouveau pouvoir dire : « Je suis vivant, je suis en vie », c’est surtout pouvoir le sentir, c’est avoir le droit de dire « J’existe » et reconstituer ce que le génocide a dévasté ». Il nous faut entendre.

 

Les temps racontés, l’avant-hier, la construction des classifications – ici l’invention des ethnies – le temps de la mise à l’écart et de la stigmatisation, « les enseignants avaient l’habitude de faire le recensement des élèves suivant leur ethnie », la construction de l’autre comme autre chose qu’un être humain,la transformation de crimes en actes légitimes et justes, les heures de tueries, la longue préparation d’un génocide. Il n’y a pas de surgissement – comme venu de nulle part – des actes génocidaires, ni hier en Arménie ou en Europe nazifiée, ni au Cambodge ni au Rwanda.

Il nous faut entendre ces voix multiples, leurs enfances, les exils, les vies anéanties, les actes que l’on qualifie trop rapidement d’inhumains (car ce sont bien des êtres humains qui les commettent), les chairs découpées et les membres coupés, les enfants jetés dans les latrines, le bétail abattu, les maisons brulées, les pillages, les tortures, les grenades lancées dans les églises, les actes criminels et macabres, l’esclave sexuel, les viols, les contaminations par le sida, les assassinats, « les corps jetés comme des ordures », les corps laissés sans sépulture, les tueries, « tué et découpé en morceaux comme on débite un tronc d’arbre », le génocide, « au vu et au su de tous »…

Des murmures, des mises en mots et en phrases, des mémoires. « De 1974 à 1990, tuer, c’était « travailler », accomplir un travail banal, une activité courante, qui ne nous a pas alarmés au point d’appeler au secours ». Dire la préméditation et la planification, les génocidaires et leurs complices, « les auteurs de ces actes étaient nos voisins immédiats »,la compréhension de la mort prochaine, l’être morte parmi les morts, « je ressentais mon état présent comme une véritable mort », le vivre avec une plaie qui ne peut se refermer,

« La vie doit continuer malgré la peine incommensurable. Il faut essayer chaque jour de regarder avec courage et dignité la vie devant soi ». Apres…

 

Le livre se termine par une contribution de Mugesera Antoine : « La marche forcée des Tutsi vers leur extermination ». Une longue histoire, les formations sociales au Rwanda, la colonisation, l’invention d’un nouveau mythe « opposant Hamites et Bantous, identifiés respectivement aux Tutsi et aux Hutu », le pouvoir administratif dont les Hutus et les Twa ont été systématiquement écartés, les mentions ethniques sur les cartes d’identité, la Tutelle coloniale belge, la récupération par l’élite Hutu « pour son propre usage » du racisme colonial et son basculement vers « l’ethnisme anti-Tutsi », le racisme institutionnel, « Le pouvoir de Tutelle s’assure ainsi que l’indépendance sera gérée par ses alliés et que les intérêts occidentaux seront sauvegardés », les exilé·es, le processus de destruction, les quotas ethniques, 1994, « la clarté de l’intention génocidaire, la systématisation de son action et la coordination des moyens pour obtenir une efficacité d’une rapidité foudroyante », la rupture de toutes les barrières morales préexistantes…

Sous la direction de Florence Prudhomme : Cahiers de mémoire, Kigali, 2019

Avec la collaboration de Michelle Muller

Traduit du Kinyarwanda par Bernard Kanyana Kabale, Odette Mukantagara

Classiques Garnier, Paris 2019, 426 pages, 31 euros

Didier Epsztajn


Pour rappel :

L’atelier de mémoire, avant-propos de l’ouvrage « Cahiers de mémoire, Kigali, 2014 »latelier-de-memoire-avant-propos-de-louvrage-cahiers-de-memoire-kigali-2014/

Sous la direction de Florence Prudhomme : Cahiers de mémoire, Kigali, 2014,  

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