Réduction du temps de travail, revenu garanti avec ou sans emploi. L’enrichissement du temps libre comme projet de société… en opposition radicale (à la racine) avec le projet thatchéro-macronien. André Gorz, un auteur majeur à lire pour remettre un peu d’imagination au pouvoir…

Dés 1972 André Gorz (Michel Bosquet) écrivait dans le Nouvel Observateur : « L’équilibre global dont la non-croissance – voire la décroissance – de la production matérielle est une condition, cet équilibre est-il compatible avec la survie du système ? ». Sans risque de trahison, nous pouvons affirmer que le systèmeinterrogépar Gorz est sans nul doute le capitalisme dont la perpétuation exige la croissance sans limites. De nombreux ouvrages postérieurs sont consacrés au démontage et dénonciation de la férocité capitaliste et de son infirmité morale.

Dans la réédition d’un texte de 1992 (1) dans l’édition 2019 des Puf le texte de Gorz occupe une trentaine de pages, complétées de façon intéressante et argumentée par Christophe Gilliand : « La décroissance ou comment décoloniser le monde vécu (p. 53, sq.).

Le concept d’anthropocène n’était guère en usage en 1972, l’écologie politique de Gorz sans employer le terme fait valoir que « à la différence des systèmes industriels, l’écosystème possède une capacité autogénératrice et autoréorganisatrice qui, due à son extrême diversité et complexité, lui permet de s’autoréguler et d’évoluer dans les sens de la complexité et de la diversité croissante. Cette capacité d’autorégénération et d’autoréorganisation est endommagés par les techniques qui tendent à rationaliser et à dominer la nature, à la rendre prévisible et calculable. » (p.22).

Le calculateur responsable de la mesure et coupable de démesure, c’est l’homo sapiens et dans son incarnation moderne capitaliste, prédatrice. En mai 2019, commentant le dernier rapport du GIEC bio-diversité, Pierre Cannet (WWF) déclare : « Une seule espèce, l’homme, menace l’ensemble du vivant. »

Le constat des dégâts du progrès est assez largement partagé, même à droite. « La prise en compte des contraintes écologiques, dans le cadre de l’industrialisme et de la logique du marché, par une extension du pouvoir techno-bureaucratique […]. Cette approche abolit l’autonomie du politique en faveur de l’expertocratie. »

Le chiffrage « s’appuie sur l’étude scientifique de l’écosystème, cherche à déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution écologiquement supportables, c’est à dire les conditions et les limites dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivi sans compromettre les capacités autorégénératrices de l’écosphère. » (p. 23, 25).

La reproduction nécessairement élargie du Capital sans cesse repousse les limites de l’extractivisme : « Le capitalisme épuise les sources de la richesse : la terre et le travailleur », écrivait K. Marx.

L’autolimitation comme projet social

La réduction du temps de travail est une pièce centrale de l’édifice politique de Gorz. La décroissance si elle ouvre des espaces de libertés, l’exercice réelle de cette autonomie à conquérir passe obligatoirement par une forte réduction du temps de travail (réduction féroce selon l’expression de Serge Latouche).

« Aucune corrélation évidente n’existe, en effet, entre le volume de la production et le temps de travail. L’automatisation ayant aboli cette corrélation en permettent de produire de plus en plus de richesses avec de moins en moins de travail, le travail cesse d’être cesse d’être la mesure de la richesse et le temps de travail la mesure du travail (Marx) ». (p.45).

C’est bien pour tenter de faire perdurer l’idéologie du travail sur laquelle se consolident les privilèges de la ploutocratie globalisée.

L’idéologie dominante, c’est l’idéologie qui domine… et influence grandement les comportements : « Le capitalisme a aboli tout ce qui, dans la tradition, le mode de vie, dans la civilisation quotidienne, pouvait servir d’ancrage à une norme commune du suffisant ; et qu’il a aboli en même temps la perspective que le choix de travailler et de consommer moins puisse donner accès à une vie meilleure et plus libre. » (p. 46, nous soulignons).

La critique du travail-emploi est fort insistante chez Gorz : « Il s’agit, autrement dit, de garantir institutionnellement aux individus qu’une réduction générale du temps de travail ouvrira à tous les avantages que chacun pouvait en obtenir jadis pour lui même : une vie plus libre, plus détendue, plus riche. L’autolimitation se déplace ainsi du choix individuel au niveau du projet social. La norme du suffisant, faute d’ancrage traditionnel est à définir politiquement. » (p.47).

Le capitalisme, dans sa version férocement « thatchéro-macronienne », ne craint rien tant que la temps libre potentiellement disponible pour toutes et chacun. L’intensification du turbin pour les « chanceux » de la fiche de paie, le désœuvrement et la misère pour les cohortes croissantes des chômeurs, voilà la fructueuse gestion libérale du marché du travail. On ira même jusqu’à promouvoir nombre de boulots de merde (les bullshits jobs de D. Graeber), pour sauver les apparence de l‘idéologie du travail.

Le projet de Gorz procède également de l’écologie mentale, une décolonisation des imaginaires est un préalable à la transition vers une société réellement écologique.

Et « la politique écosociale consiste principalement à rendre la garantie d’un revenu suffisant indépendant de la dure du travail (laquelle ne peut que décroître) et éventuellement du travail lui même ; à redistribuer le travail socialement nécessaire. […] Cette exigence, en vérité, est aussi vieille que la civilisation. […] Les grands théoriciens de l’époque moderne ont tous fait du temps rendu disponible (du « disposable time ») pour les activités qui valent pour elle même comme leur propre fin (« die sich Selbszweck ») selon l’expression de Marx dans les Grundrisse, » la vraie mesure de la richesse ». (p.49).

La réduction de la production matérielle une exigence basique, essentielle du projet des Décroissants, n’est que trop rarement appuyé sur l’une des revendications séculaire du mouvement ouvrier : la réduction du temps de travail. (Amicale critique du n°64 sur la liste européenne Décroissance 2019)

Le commentaire de Christophe Guilliand en fin de volume ne cache pas les difficultés du projet gorzien de la remise en cause du travail (tripalium), « le paradigme contemporain de l’anthropocène achève de nous en détourner. […] André Gorz positionne la question de l’écologie politique face à un choix « l’écologie politique entre expertocratie et autolimitation […]L’on peut plus facilement assimiler son approche à celles des anciens pour qui la poursuite de la vie bonne constituait la finalité de la recherche philosophique. » (p.79).

Il s’agit in fine de la scholè des anciens citoyens grecs et de l’otium des aristocrates romains, de l’histoire ancienne, c’est le cas de le dire… Comment avec de l’antique écrire une nouvelle page d’histoire ?

André Gorz : Eloge du suffisant

Puf 2019, 96 pages, 9 euros

Alain Véronèse, Mai 2019


Parmi les livres d’André Gorz, tous recommandables, sur la problématique « critique du travail-emploi », on peut avec profit lire : Bâtir la civilisation du temps libéré. Ed. LLL, 2013.


(1) Dans la revue Actuel Marx sous, le titre « L’écologie ce matérialisme historique »

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