Les fictions créent des habitudes comme une coutume

« Une initiation à la douleur de la rupture résonne comme un rappel. Sous les quolibets répétés, l’enfant attend, cherchant à ne pas les croire, les croyant de fait. Leurs auteurs, bientôt, rentrent dans la halo familier. La porte se referme »

Les mots et ce qui ne doit pas être nommé, les cris sans nulle liberté, , « le mot devient son rêve attristé », ces adultes regroupés semblables aux murs, « Sortir est interdit, demander quoi que soit se conclut par l’affirmation que l’on verra plus tard, quand on aura oublié, que ça n’a pas été possible ».

Des chapitres aux titres courts, souvent un seul mot, une voie étroitement délimitée mais non bornée dans la force du récit…

Les rêves, les jeux et les réalités, « Jean-Pierre mélange ses souvenirs, ses anciens souhaits, ce qu’il aurait voulu », les interdictions, « Il faut et il ne faut pas », l’orthodoxie du placement des mains et « leur inactivité conforme », les objets d’infamie, les mots du racisme contre « ceux-là » et leur sale travail…

« Après avoir été chassé dehors le voici, à six ou sept ans, chassé dedans ». Il y a ici plus qu’une simple phrase mais bien la force de cette violence qui fait que certains actes ou mots se gravent et esquintent, figent et ferment le temps. L’enfance n’est pas simplement le temps des contes et des merveilles. L’environnement des petit·es, de celleux qui sont en état de dépendance envers la bienveillance des adultes, ne peut-être abstrait des rapports sociaux. Si l’enfance reste un temps de découverte, d’émerveillement, de construction des possibles, c’est aussi le temps des effets matériels des manques et de la violence sociale, de la violence familiale, de la violence scolaire, des formes plus ou moins sophistiquées de dressage social. Les socialisations – fortement genrées et hiérarchisées – sont de plus rythmés et contraintes par les temporalités inadéquates des adultes.

Pour des millions d’enfants dans des milliers de lieux, la violence s’inscrit durablement dans les corps et les esprits. Comment formuler ce qui ne semble arriver qu’à soi, comment penser ce qui semble naturel ? L’enfance se fracasse contre les silences et les impensés sociaux, la naturalisation des relations marentales/parentales, les emballages fantasmatiques de l’amour, de l’obéissance, de l’apprentissage, de la discipline… loin des expériences et des rythmes propres au développement et à la maitrise des immenses et multiples facultés de chaque petit·e en devenir.

La douleur comme point de fixation, le stress chaotique de la peur, les scènes et les fêtes, « Ainsi le sacrifice du bouc émissaire restaure fugacement la cohésion du groupe », la honte refoulée comme une glu qui freine tous les pas, et pourtant ce qui fait brèche « dans l’enceinte de verbe violent qui mure son enfance », les soupçons de l’indicible, ce qui est dit mais pas entendu, de qui se devine dans la surdité…

Les accélérations et les ralentissements, « Encore une journée perdue à ne pas lire », les sévices, les usages conventionnels, le hors-jeu honteux, « Il est en attente de rien, ou de rêves impraticables, heurté, sur le qui-meurt », l’ambiance du h.l.m, le scolaire… « Ce qui a changé imperceptiblement, c’est que, intérieurement, Jean-Pierre se révolte »…

Mai, les chevelus, les voyous, les étrangers, un commissariat, l’abandon, la vérité enfin au delà des leurres, les détails et la guerre d’Algérie, l’amour comme exhaussement et non comme chute, la nouvelle biographie comme recomposition, la distance et le doute, le nom occulté et un prénom mal orthographié, l’inscription dans la fiction accommodée, l’image d’un instant…

Jean-Louis Mohand Paul : Le faux-fils

Al Manar, Neuilly 2019, 124 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Les fictions créent des habitudes comme une coutume

  1. Très beau texte de présentation. Merci pour votre travail, Monsieur Epsztajn.

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