Post-scriptum : la « multiple vérité » (Geneviève Fraisse : Les excès du genre)

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

L’expression est de Simone de Beauvoir au bas d’un bref texte où elle accompagnait une brochure polémique, au temps du Mouvement de libération des femmes. Je l’emprunte et la déplace vers le moment où nous nous trouvons : non pas celui de la vérité relative, vérités partielles ou vérités de points de vue, mais celui de la multiple vérité, vérité ouverte sur aujourd’hui, vérité en travail. La vérité vacille, écrivais-je dans les dernières lignes de ce livre, ce qui signifie que, depuis Nietzsche, depuis cent cinquante ans, la vérité nous occupe toujours, à juste titre, mais qu’elle oblige à quelques précisions, ici et maintenant.

La précision, c’est comme une exigence topographique, comme une sorte de géographie nécessaire où se dessinent des chemins, exactement des chemins de traverse : reste alors à choisir de les emprunter et de les croiser. C’est ce que j’ai proposé dans ce travail.

D’abord, le chemin de la promesse conceptuelle, énoncée par le mot « genre ». La promesse va rencontrer le problème, ou croire en la solution ; ou, encore, elle va user de la solution et buter sur le problème. Alors, il faut s’arrêter un instant sur la route et observer le paysage : genre au singulier, genre au pluriel, genre comme neutre ou comme identité sexuée, genre contre sexe ou avec sexe, genre comme loupe pour mieux voir ou comme écran pour montrer et masquer à la fois. Les « excès » du genre signifient cette complexité du paysage. Un ouvrage précédent, À côté du genre,signalait que d’autres concepts viennent nourrir une réflexion propre à la philosophie de l’égalité des sexes, des concepts de tous les jours, se situant depuis l’intérieur de la tradition ; ce qui n’invalide pas l’usage du terme « genre » mais révèle que le paysage a aussi toutes sortes de ressources classiques, anciennes peut-être, efficaces sûrement, pour désigner des enjeux chroniques de l’inégalité et de l’égalité des sexes… et pour les analyser en vue de l’émancipation à venir.

Puis, un autre chemin choisit de débusquer les mots difficiles, ou peu prometteurs : le « stéréotype », par exemple. Les stéréotypes contre lesquels on nous invite à lutter sont des images, des figures imaginaires ancrées dans l’inconscient collectif. Certes, mais ce mot se rapproche trop facilement du langage anthropologique, induisant ainsi l’idée d’une structure sociale organisée, avec des repères obligés. Le stéréotype pourrait, malgré la lutte contre, nous enfermer dans un invariant archaïque. Le dénoncer pourrait le renforcer. Alors, là, on propose simplement de déplacer quelques éléments du paysage, par exemple en remplaçant le mot « stéréotype » par « cliché ». Car le cliché dit bien l’image mais n’en fait pas une substance. Le cliché indique plutôt la répétition de la même image sans y voir un fondement, un invariant. Et on peut s’énerver de cette répétition. Par ailleurs, on choisit de planter un nouveau repère lumineux, le « modèle », une image positive, affirmative, contrairement à cliché et stéréotype qui disent et redisent le négatif. Car, quitte à manipuler les images de la différence des sexes, ou de l’infériorité de la figure féminine, on s’accompagnera, sur le chemin de la vérité, du mot « modèle », plutôt enthousiasmant, et roboratif. Stéréotype, cliché, modèle, trois mots qui assombrissent ou éclairent le paysage. Grande, en effet, est l’importance de l’image au début de notre siècle. Mais n’oublions pas pour autant les mots d’avant les images et revenons à un terme ancien : le préjugé, le pré-jugé dit bien que l’affaire peut malheureusement être réglée avant même d’être pensée. Là est la vraie difficulté. Le nouveau chemin sera tracé contre le cliché et le préjugé, avec, tenus ensemble, les mots et les images, encore et encore.

Puis la nudité politique nous entraîne sur des sentiers balisés de longue date. La nudité des femmes, tel le fil continu d’une histoire longue, nudité du corps féminin, représentait allégoriquement la vérité. Cette nudité s’autorise désormais, depuis plus de cent ans, à se réapproprier cette histoire. Le corps nu des femmes s’est affranchi de l’allégorie de la vérité, s’en est échappé pourdire la vérité de la domination masculine, ou plutôt dire la vérité du regard retrouvé, du sujet reprenant son rôle d’invention. L’image de la femme nue sortant du puits, si prisée au tournant des années 1900, annonce la révolte du corps collectif duxxie siècle qui, à son tour, surgit de la pénombre où le contrat social, triomphe de l’individu masculin, l’avait relégué. La nudité politique dit deux choses : la reprise, par les femmes, de leur corps, d’un corps, d’un corps sexuel qui sait aussi être porteur de signes, de langage ; et l’affirmation que le corps individuel est un corps collectif maltraité par les dominants, impensé de l’histoire des derniers siècles. Ce corps, ces corps avancent sur le sentier de la réorganisation sociale. Vérité à venir ? Oui, car les corps sexués et genrés ont pris la parole, une parole multiple, c’est-à-dire politique. Le multiple qui coexiste avec le Un tout en s’y opposant est une alternative à ce qui se nomme queer aujourd’hui.

La conquête de la raison des femmes, depuis deux siècles, ouvrait à une recherche conceptuelle, puis la chasse aux images a pris acte de cette prégnance d’objet « femme » dont les sujets d’aujourd’hui n’ont plus rien à faire. Alors vient le corps dans toute sa force émancipatrice, corps collectif qui « s’affronte aux images » et les dépasse désormaislargement. En faisant Événement, depuis l’automne 2017, ce corps collectif s’autorise d’un geste subversif très politique. Il n’est pas seulement protestataire, ou revendicateur, il est porteur d’une nouvelle représentation du monde : les sexes font l’histoire.

Mais pourquoi parler d’excès ? Comme un débordement, une critique ? Ou plutôt comme la reconnaissance d’un objet qu’on ne maîtrise pas, le sexe ? Employer le mot « excès » ne renvoie aucunement à un jugement, jugement négatif semblerait-il ; ou à une critique acerbe, comme en surplomb, d’une nouveauté qui camperait sur de rapides certitudes. L’excès dit qu’il n’y aura pas de maîtrise, ni du concept « genre » ni des images qui seraient bonnes ou mauvaises, ni du corps des femmes qui s’est échappé de son assignation souterraine. L’excès renvoie, tel le dit Georges Bataille, à l’excédent et l’extension, ce qui est accroissement et déploiement, sans qu’on sache où cela nous mène… La vie est en son essence un excès, répète-t-il. Simplement, je propose de reconnaître que la sexualité et l’égalité ne font jamais consensus, et débordent toujours des discours. La « multiple vérité » est sûrement politique.

L’excès est donc un fait, une réalité, et, ici, une proposition d’état des lieux à partir de trois idées fortes d’une pensée de l’émancipation: le concept, l’image et la nudité. Donc un champ de pensée à parcourir… D’autres chemins se dessinent sûrement avec d’autres idées pour abonder la « multiple vérité ». Toujours se remettre au travail.

Geneviève Fraisse : Les excès du genre

Une enquête philosophique

Point Seuil 2019

Précédente édition chez Lignes 2014

96 pages, 6,50 euros


De l’autrice :

Femmes dans les Révolutions : questions critiquesfemmes-dans-les-revolutions-questions-critiques/

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L’Histoire comme phénomène – préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche (1993)lhistoire-comme-phenomene/

Présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmesComme une parole donnée à l’espace commun

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Sexe, politique, parole publiquesexe-politique-parole-publique/

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Notes de lectures

Les excès du genre. Une enquête philosophiqueverites-contretemps-historiques-exces/

Le Privilège de Simone de Beauvoirune-historicite-susceptible-douvrir-le-chemin-de-la-liberation/

Du consentement, édition augmentée, un nouveau chapitre, etre-exclue-du-pouvoir-ne-premunit-pas-necessairement-contre-ses-sortileges/

La sexuation du monde. Réflexions sur l’émancipation il-ny-a-pas-de-toust-temps/

Les excès du genre loperateur-egalite-permet-de-concevoir-et-dinventer-les-nouveaux-rapports-entre-sexes/

Du consentement Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains Rendre au mot service toute son opacité

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