Du coté du jazz (avril 2019)

Déterrons nos mémoires

« Das Kapital » – un titre déjà pris mais pas en musique – est un trio de joyeux perturbateurs. Edward Perraud, batteur et créateur d’environnements, Hasse Poulsen, guitariste capable de toutes les sonorités de l’acoustique à l’électrique et Daniel Erdmann, saxophoniste ténor dans la lignée de Coltrane évidemment tout en creusant les chemins de toutes les mémoires arrivent à ne faire qu’un tout en restant eux-mêmes. Leur dernier opus a un titre qui pourrait faire penser à la mobilisation des « gilets jaunes » : « Vive la France », pour reprendre quelques airs du répertoire, classique, jazz ou variété et les transformer en du « Das Kapital ». Ils sont loin du divertissement. Proches, plutôt, d’une réflexion à la fois musicale et philosophique pour interroger un monde déjà mort et proposer des alternatives vitales.

Partir de « Pavane pour une infante défunte », un thème de Ravel, souvent repris par les musicien-ne-s jazz sous le titre « The Lamp is low », pour arriver à « La mer » de Charles Trenet fait le preuve d’un curieux parcours tout en distance et ironie.

La révolte, dans ce présent étrange, n’a plus vraiment droit de cité. La musique de ce trio vient réhabiliter cette nécessité, en lien avec celle de la création, pour offrir d’autres manières d’entendre, d’autres voies pour renouer avec le passé et le transcender vers des avenirs possibles.

Das Kapital : Vive la France, Label Bleu, L’autre distribution.


Un manifeste.

Anne Pacéo, battrice – si on extrapole les recommandations de l’Académie française – a voulu construire un album qui s’inspire à la fois de la pulsations du jazz – John Coltrane en particulier -, des musiques de l’Afrique de l’Ouest mais aussi James Black, Fauré, Steve Reich et, sans doute de quelques autres. Sans oublier la tragédie des migrations et des guerres, les violences faites aux femmes, la nécessité des luttes féministes où que ce soit dans le monde.

« Bright Shadows », est un titre en forme d’oxymore, ombres luisantes, qui la voit devenir vocaliste tout en restant battrice. Une suite qui se veut à l’image de la musicienne qui nous entraîne dans un voyage dans le temps et dans l’espace. Une composition ambitieuse où l’auditeur se perd et quelque fois abandonne. Il faut entendre cette tentative capable de renouer avec un programme un peu laissé de côté : inscrire résolument les compositions dans le contexte social et politique de notre temps troublé.

Anne Pacéo : Bright Shadows, Laborie Jazz, Socadisc


Un compagnonnage idéal

Joachim Kühn fête son 75anniversaire en jouant et se jouant des compositions d’Ornette Coleman. Elles font partie intégrante de son répertoire et son histoire. De 1995 à 2001, il a dialogué sur scène et sur disque avec Ornette. « Melodic Ornette Coleman » est un titre justifié. Ornette a été tellement vilipendé que la mémoire flanche et les souvenirs affluent en même temps que le terme devenu injurieux de « Free Jazz ». Ornette a lancé l’intitulé en un album Atlantic, qui arborait, en forme de pochette, un tableau de Jackson Pollock, pour signifier qu’il changeait les structures. Il a nommé sa nouvelle approche « harmolodie ». Pour une musique, il faut y insister, mélodique, joyeuse, révoltée.

Joachim la traduit au piano en y mettant une touche originale approfondissant le mystère de ces compositions. Il nous ballade dans cet univers mélangeant les temps, les espaces pour offrir une nouvelle lecture. Chez lui se fait jour comme une sorte de blessure. Celle du temps qui passe, celle des disparitions qui signifient la vieillesse, celle de notre temps étrange et étranger tout à la fois.

Rêveries d’un promeneur devenu solitaire capable de faire revivre un compagnon idéal.

Joachim Kühn : Melodic Ornette Coleman, ACT


Un trio neuf et déjà rodé

Julian Lage est l’un des guitaristes originaux de notre présent. Il a commencé avec Gary Burton pour prendre ensuite son envol. Il a la passion du trio. Pour « Love Hurts », il fait équipe, pour la première fois, avec Dave King, batteur du groupe « Bad Plus », et Jorge Roeder à la basse. Un mélange détonnant de compositions personnelles, le « Tomorrow is the Question » d’Ornette, de standards comme « I’m getting sentimental over you », des thèmes de rockabilly, « Love Hurts » qui donne son titre à l’album chanté par Roy Orbison, des compositions de Keith Jarrett pour construire un univers parallèle. Les arrangements du guitariste communiquent son appétence pour des mélodies qui transfigurent les originaux.

Julian Lage a cette grâce de s’approprier tous ces domaines musicaux pour en faire le sien. Ne le ratez pas.

Julian Lage : Love Hurts, Mack Avenue.


Un bon revers

Philippe Lacarrière a plusieurs vies. Créateur de l’association « Au Sud du Nord », il est aussi le directeur artistique du festival du même nom et du label tout en étant surtout contrebassiste et compositeur « Backhand project » propose une sorte de revers vers ses inspirateurs, Coltrane bien sur, Keith Jarrett évidemment, Steve Swallow heureusement et quelques autres rencontrés au hasard des plages. Ses compositions évoquent tous ces créateurs d’un passé difficilement dépassable dans un 21e siècle qui ne semble pas vouloir commencer. Le groupe arrive à tirer son épingle d’un jeu de fantômes qui ne demandent qu’à revivre une fois encore. Sébastien Texier, saxophone alto et clarinette fait la preuve de sa capacité à installer une atmosphère, un feeling pour aller à la recherche de sa propre individualité, Fady Farah, piano, forge un arrière fond tout en effectuant un collage entre tous les pianistes associés à Coltrane, Guillaume Dommartin à la batterie comme Hubert Colau aux percussions (et voix pour certains morceaux) tisse le rythme, toile d’araignée qui permet aux solistes de rebondir. Le leader/bassiste quant à lui joue, me semble-t-il, de cette guitare basse construite par Steve Swallow pour des solos flexibles et plastiques. J’aurais attendu plus de sauvagerie de temps en temps, plus de rage mais l’album reste plein d’une musique multicolore, de cette musique qui ne se refuse aucune incursion dans d’autres cultures. Une musique aussi dansante.

Le tout est un album dont les revers vous atteindront en plein cœur.

Philippe Lacarrière : Backhand project, Au Sud du Nord

http://www.ausuddunord.fr


Puzzle musical dansant

Il est toujours attendu et, souvent, arrive. Quand il est là, il se passe quelque chose. Zorro bien sur. Qu’un groupe se nomme « Z Comme » laisse entendre qu’il était attendu. Pourquoi pas ? Ce deuxième album, à ma connaissance, se veut « disruptif » comme on dit galamment aujourd’hui. « Dis_order » ont-ils titré. Le désordre pour jeter un peu d’huile sur un feu mourant, redonner de la vie, refaire le chemin de la musique. Au prix d’un ordre contrarié, d’un ordre dit, voulu pour donner un semblant de cohérence à une sorte de collage de références assises sur le temps. Un peu hypnotique, répétitif et dansante, la musique du quartet qui ne craint pas d’invoquer les mânes des derviches tourneurs comme la musique arabe. Julien Behar, saxophones et compositions, Christophe Chaïr, percussions, Stéphane Decolly, basse électrique et Philippe Rak, vibraphone, marimba forment un tout, un ensemble. Le dernier thème, composition collective du quartet, « Ras el Hanout » – jeu sur les sonorités – révèle la manière de fonctionner de ces musiciens. Les influences sont ouvertes et visibles pour aller vers la transe. Pour parfaire leurs idées, ils ont invité d’autres instrumentistes pour leur prêter main forte pour les collectives.

Z Comme : Dis_order, Inouïes Distribution


L’ailleurs du jazz pour des voyages dans le ventre du monde

« Free Human Zoo » est un drôle de nom pour un groupe qui arrive à fêter, pourtant, son troisième album. Un oxymore qui veut faire d’un Zoo un endroit de liberté comme une représentation d’un gouvernement qui sait face à des populations ignorantes, parquées. La libération est devant nous. Elle se construit aussi dans l’imaginaire.

« No Wind Tonight » est le titre générique de ce double album pour deux suites et quatre voyages proposés par Samy Thiebault, saxo ténor, Laurent Skoczek, trombone, Manu Guerrero, piano, claviers, Matthieu Rosso, guitares, Nicolas Feuger, basse et contrebasse, Gilles Le Rest batterie et quelques invité-e-s. Pas de vent ce soir pour un amalgame de combinaisons puisées dans le jazz – les riffs et la pulsation notamment -, le rock mais aussi les chants du Moyen Âge, les musiques Klezmer, des comptines. Comme une référence à ces cultures du passé, d’autres mondes dont le présent peut se nourrir pour rêver ailleurs, rêver de solidarité, de fraternité et de sororité.

Les volutes de toutes ces musiques sont prégnantes faute de vents pour les dissiper pour les envoyer vers d’autres cieux. Les collages sont tenaces. La danse les fait tenir. Une musique de la transe en résulte pour rétrécir les frontières et projeter les corps dans une autre dimension.

Free Human Zo : No Wind Tonight, Odusseia production/Ex-tension-seventh Records.


Comment chanter le jazz ?

Naysing est nouvel arrivé sur la scène du jazz vocal. « Mr. TG » est à la fois le titre générique de l’album et du premier thème décalqué du be-bop – « Anthropology » – pour une démonstration tout en force et funky. Surprise dés la troisième plage, il glisse vers une musique plus intimiste dans la lignée des vocalistes britanniques sans effets, plus horizontale. Le scat est oublié pour entrer dans un autre monde plus modal, plus feutré. Une des influences principales me semble être celle de Jackie Paris, chanteur un peu trop oublié, perceptible dans l’interprétation de 3 « standards » – sur 9 compositions.

Damien Argentieri, piano et claviers, est le grand responsable, comme directeur artistique, de ces changements d’atmosphère pour faire la preuve que Naysing possède la technique nécessaire pour investir toutes les musiques. La démonstration est réussie mais l’album fait un peu trop, du coup, carte de visite.

Malgré ce défaut, l’album permet de découvrir un musicien capable d’investir les compositions de sa propre sensibilité. Il y est aidé par un groupe – Soheil Tabrizi Zadeh, guitare et bugle, Fabricio Nicolas, contrebasse et Lionel Boccara, batterie – soudé, qui sait l’accompagner et lui donner la réplique tout en élargissant le champ de l’imagination.

A découvrir.

Naysing : Mr. TG, pour info naysing.com ou be.naysing@gmail.com

Nicolas Béniès

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