Du portail de Strasbourg à la place de l’Etoile (en passant par la porte de Jaffa)

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

A propos de l’antisémitisme, de l’antisionisme et des racismes en France, en Palestine et ailleurs

27 février 2019 : Un homme de 65 ans a été arrêté ce mercredi matin, vers 6h20, par les agents de la sûreté ferroviaire SNCF dans la gare de Versailles Rive Gauche : il commettait des tags antisémite, croix gammées, croix celtes, inscriptions Juden Raus. L’individu, employé comme conseiller financier au conseil départemental des Yvelines, a reconnu les faits mais ne les explique pas.

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’ d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. (…) Vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale. Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. (…)J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que : « L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité [Benjamin Netanyahou] ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ?

Shlomo Sand, Lettre ouverte à M. le Président de la République française, Médiapart 26 juillet 2017.

I – Un fantasme antisémite perpétuel, un racisme particulier

Il y a longtemps, très longtemps

Commençons par un voyage dans le temps.

Sur le portail sud de la magnifique cathédrale de Strasbourg deux jeunes et belles femmes se font face. L’une a les yeux bandés et courbe la tête, l’autre est couronnée et se dresse fièrement. La première est la Synagogue, la seconde l’Eglise. Les statues datent des environs de 1230. Cinquante ans après on retrouve l’Église et de la Synagogue sculptées sur tympan du portail central de la façade occidentale, cette fois-ci la synagogue est bâillonnée… par un serpent. L’extraordinaire sculpture du Christ au Mont des Oliviers du transept sud, date, elle de 1498, On y voit un saisissant Judas qui semble le prototype d’une caricature antisémite des années 1930, au nez crochu tenant avidement la bourse des quarante deniers de sa traitrise.

Que nous raconte cette histoire – que l’on retrouve dans bien des décorations ou des images religieuses de ces époques ? En 1230 l’église et la synagogue sont jumelles, mais la vérité de l’une triomphe… Des communautés juives existent dans nombres de villes et bourgs d’Europe Occidentale (et bien évidemment de la vallée du Rhin). Dans la chrétienté européenne, les juifs minoritaires sont globalement acceptés sinon respectés, les communautés sont toutefois soumises à certaines règles, discriminations et restrictions. A la même époque en pays musulmans la situation des minorités religieuses monothéistes abrahamique, les très nombreux chrétiens, les moins nombreux juifs, est grosso-modo équivalente, ils sont dhimmis « protégés » mais soumis. Mais au fur et à mesure que se développent les croisades (de 1095 à 1291) l’image des juifs va changer en Europe occidentale, ces soumis (un peu cons puisqu’il persistaient à ignorer que le Christ était le Messie), sont maintenant perçus comme des ennemis,(complices des infidèles mahométans que l’on combatlà-bas). Le bâillon signifiant l’obsolescence du message judaïque de la synagogue, devient le serpent de la perfidie.

Puis peu à peu la figure du « juif » n’est plus seulement celle du potentiel et perfide ennemi, mais celle du diable, et la représentation du diable prend les codes de la supposée apparence des juifs. Comme l’un des métiers autorisé aux juifs est la banque (qu’exerce une minorité d’entre eux et où ils sont alors économiquement beaucoup moins importants que les banquiers italiens ou allemands non juifs), le mythe de la puissance financière et occulte des juifs s’ajoute au tableau. Nous sommes au XIVe siècle dans une période de grandes catastrophes en Europe, de mutations politiques et idéologiques, de crises économiques, de guerres, et de pandémies (peste). Les juifs deviennent bouc-émissaires, des massacres ont lieu en Allemagne, en Angleterre, des rumeurs assassines se répandent (les juifs tueurs d’enfants). Un partie des autorités religieuses, et plus encore civiles, vont encourager cette judéophobie, astreindre les juifs à porter des signes distinctifs (souvent jaunes), et chercher à s’en débarrasser. Ce que feront les rois de France, à commencer par Philippe IV « le Bel » en 1306, les rois d’Angleterre, des villes germaniques, etc. Ainsi à le fin du XVe siècle les juifs auront été pratiquement « éradiqués » du royaume de France. Et au début du XVIe l’Espagne et le Portugal de la reconquista,après la conversion forcée des musulmans et des juifs, imposeront les premières lois raciales modernes dite de limpieza de sangre (pureté de sang)stigmatisant les descendants de juifs et de musulmans.

Ce détour par Strasbourg et l’histoire longue nous permet de comprendre que la judéophobie d’Europe occidentale crée un discours d’exclusion, une stigmatisation, des images et fantasmes forts qui vont se perpétuer pendant des siècles, même quand il n’y a presque plus de juifs, même dans l’Europe et la France des lumières, comme en témoignent les écrits judéophobes de Voltaire.

Un antisémitisme moderne et pourtant très traditionnel

Ces images et fantasmes sont toujours mobilisables quand surviennent la deuxième vague de judéophobie au cours du XIXe siècle. Rappelons que chassés d’Europe occidentale, la majorités des juifs du monde ont trouvé refuge en Europe centrale et orientale, en Pologne, dans les empires russes et autrichiens (plus tard austro-hongrois). Chassés d’Espagne ils se sont réfugiés au Maroc et dans l’empire ottoman (qui va alors de Tlemcen à Sarajevo). Les premiers sont appelés Ashkénazes (Allemands) les seconds Sépharades (Espagnols). Ces « espagnols » vont cohabiter avec des minorités juives ancestrales dans le monde musulman : berbères de l’Atlas, juifs de Djerba… jusqu’aux juifs d’Iran ou du Caucase.

Au XIXe siècle, dans le contexte des bouleversements politiques, économiques, idéologiques de la révolution industrielle, la situation des communautés juives d’Europe centrale et orientale se dégrade, avec la multiplication des discriminations, persécutions et même massacres (pogroms) surtout dans l’empire tsariste. Un antisémitisme alimenté par les églises orthodoxes et catholiques, mais aussi les autorités politiques civiles (en particuliers tsaristes), certaines élites intellectuelles nationalistes. Les fantasmes et discours antisémites ont circulé depuis l’Europe occidentale ou ils sont nés au XIIIe-XIVe siècle jusqu’à l’Europe orientale des XVIII-XIXe siècles : les Juifs à la fois puissants ET misérables, toujours comploteurs et potentiellement traitres.

Rien d’étonnant donc si dans l’émigration de masse qui s’amorce alors de l’Europe centrale et orientale vers l’Occident européen et américain, les juifs ashkénazes aient été nombreux, fuyant les persécutions et pas seulement la misère,

On oppose souvent la judéophobie ancienne à la nouvelle. La première étant une judéophobie « religieuse », la seconde « politique ». En fait l’une reprend et prolonge les stigmatisations et stéréotypes de l’autre, mais aux justifications idéologiques de la première, « chrétiennes » (juifs « peuple déicide ») se substituent les justifications idéologiques « scientifiques » de la seconde (racisme). Les principaux idéologues de cette judéophobie moderne sont des Français et des Allemands – l’un d’entre eux Wilhelm Marrinvente le terme « scientifique », à fondement raciste, d’antisémitisme.

L’antisémitisme a des particularités en France. Il reprend les stéréotypes sur les juifs « puissants et pervers », mais insiste aussi sur les stéréotypes des juifs « pouilleux» et « inassimilables », une stigmatisation qui est en permanence (à l’époque comme aujourd’hui), celle qu’on attribue aux migrants. Contre les migrants juifs en France, comme ils sont ashkénazes, on ajoute, après 1870, une autre stigmatisation, germanophobe celle-là : avec leurs patronymes allemands et leurs origines d’au-delà du Rhin, une manière de recycler l’indispensable « image de l’ennemi » du juif comme doit l’être « le traitre Dreyfus » agent de l’ennemi allemand.

Il y a une autre spécificité française. En octobre 1870, le « décret Crémieux » a accordé la citoyenneté française aux 35 000 « israélites indigènes » d’Algérie., ce qui ne sera pas le cas pour l’immense majorité de la population « indigène » musulmane (2 500 000) – les colons européens, français, ou qui vont acquérir rapidement la citoyenneté française étant à l’époque 500 000. L’une des conséquences sera de fixer les musulmans dans une citoyenneté de seconde zone qui se prolongera jusqu’en… 1958 ! C’est seulement à cette date, quatre ans avant l’indépendance, que par exemple le suffrage féminin sera étendu à toutes le territoire de la République française y compris aux ressortissantes musulmanes des départements français d’Algérie. Du point de vue de l’antisémitisme cette « discrimination positive » des juifs a deux conséquences :

– Une partie des musulmans va considérer les juifs comme peu fiables, voire traitres… même si ceux-ci n’avaient rien demandé en 1870 ;

– Une partie des colons vont rejeter ce décret qui fait des juifs leurs égaux et un parti antisémite va développer en Algérie son discours raciste, son leader et théoricien de l’antisémitisme, Edouard Drumont étant élu député d’Alger en 1898.

Il est intéressant et significatif de noter que le grand philosophe Ernest Renan, saluant l’entrée des juifs algériens dans la communauté française, l’avait conditionné à la nécessité pour eux de se « désémitiser » et expliquait que pareille chose était exclue pour les musulmans. Pas plus que Voltaire n’avait cru utile de répondre aux juifs qui critiquaient ses positions judéophobes un siècle plus tôt, Renan en 1883 n’a cru pertinent de répondre sérieusement au grand intellectuel musulman Djemâl ad-Dîn al-Afghâni, qui critiquait son islamophobie.

La suite est connue. L’affaire Dreyfus, la persistance d’un antisémitisme virulent, à l’extrême droite, dans la droite conservatrice et parfois à gauche, et dans une grande partie de la population… jusqu’à l’occupation nazie, le régime de Vichy, ses lois et sa participation active à l’extermination des juifs en France. Mais aussi l’autre face de l’histoire, de la lutte pour la justice des « Dreyfusards » jusqu’à la mobilisation d’une partie de la population pour protéger ses compatriotes juifs des nazis et de l’Etat français, ce qui fait de la France, en termes de pourcentage survivants, le deuxième pays le plus protecteur d’Europe (après la Bulgarie).

Persistance et enracinement de l’antisémitisme.

Retenons de ce long, mais cependant très schématiquement exposé, voyage à travers l’antisémitisme en France, deux choses :

– La persistance des fantasmes, des stigmatisations, des symboles de la judéophobie depuis le XIIIe siècle : image de l’ennemi, potentialité de la traitrise, escroquerie, pouvoir économique, complots occultes, etc. Seul les stigmates de l’insanité et de la pauvreté, liés à la condition de migrants, ont progressivement disparus pendant la deuxième partie du XXe siècle.

– La politisation du sujet – différente évidement dans ses formes sous Philippe Le Bel ou sous Pétain, mais permanente.

En ce sens la fantasme raciste antisémite en France – et en Europe – est singulier. Il se distingue d’autres racismes Le racisme contre les tsiganes (appelé aujourd’hui Rromophobie) est presque aussi ancien, aussi permanent, aussi actuel, mais il n’a pas la même densité idéologique et politique, ne mobilise pas autant d’images et de justifications. Au point que l’extermination des Tsiganes par les Nazis et leurs alliés (dont l’Etat français) qui n’était alors justifiée que comme l’élimination « de marginaux asociaux et indésirables », est si facilement oubliée aujourd’hui.

Le racisme antinoir s’est construit de manière utilitaire à partir du développement de l’esclavage et pour justifier celui-ci (« code noir » de Colbert). Il s’inscrit ensuite dans une logique générale et explicite de hiérarchisation du monde, entre « civilisations » ou « races », toujours plus ou moins « supérieures ». Idéologie nécessaire pour justifier les conquêtes puis la domination coloniale (par exemple dans le cas de Renan que nous évoquions la soumission d’une Algérie arabo-musulmane nécessite de disqualifier les musulmans). Les musulmans étaient « l’ennemi extérieur principal » des européens du temps des croisades, puis d’une autre manière lors de l’expansion de l’empire ottoman. Mais au XIXe siècle ce sont plus des ennemis menaçants mais des populations à coloniser et soumettre. Les « arabes » et surtout les « musulmans » ne seront stigmatisé en Europe comme ennemis « intérieurs » que dans la deuxième partie du XXe siècle.

En Europe, le racisme concret, persistant et violent qui s’est exercé pendant des siècles sur des populations autochtones vise essentiellement les juifs et tziganes européens. Les autres exactions et crimes racistes ont lieu dans de plus ou moins lointaines colonies ou territoires exotiques, loin du regard de la majorité des européens. Cela perdurera jusqu’aux mouvements migratoires du XXe siècle et au racisme concret et massif envers les populations (migrantes puis résidentes) en Europe, notamment d’ascendance « post coloniale », noires, arabes, musulmanes, asiatiques…

Dans le contexte français, toute ces strates accumulées, cet imaginaire construit et, profondément enraciné, crée bien une spécificité de l’antisémitisme. L’extermination entre 1940 et 1944 de la majorité des juifs étrangers réfugiés sur le sol français, et la tentative d’extermination de tous les juifs français, avec l’implication active l’Etat français collaborationniste, a ajouté une énorme et tragique couche supplémentaire, faisant perdre de vue la longue histoire qui a précédé.

II – le Sionisme réellement existant et ses critiques, notamment antisionistes.

La porte de Jaffa, ouvre la route qui conduit à Jaffa, aujourd’hui simple faubourg de Tel Aviv. Construite en 1540 elle est un des symboles de la vielle ville de Jérusalem, que le général britannique Allenby a franchi triomphalement en 1918. Sous contrôle jordanien après 1949 à quelques mètres de la ligne de cessez le feu, elle a été prise par les troupes israélienne en mai 1967. En traversant la ville on trouvera à gauche l’église du Saint Sépulcre des Chrétiens puis au fond le Mont du Temple, pour les juifs qui est le Haram al Charif (esplanade des mosquées) des musulmans, avec le dôme du Rocher (mosquée d’Omar) l’un des plus anciens monuments de l’Islam, on pourra ensuite sortir de la vielle ville côté sud par la Porte de Sion.

Un ethno-nationalisme centre-européen s’inscrivant dans le mouvement colonial

Le mot « sionisme » fait référence à cette colline de Sion et – et au rituel « l’an prochain à Jérusalem » qui a un sens spirituel dans la liturgie. Le sionisme juif religieux traditionnel se traduisait notamment par l’idée d’être enterré à Jérusalem pour y attendre le jour du jugement dernier, comme les chiites veulent être enterrés à Najaf en Irak pour la même raison.

Un sionisme chrétien très particulier à partir de la croyance que « le retour des juifs en Palestine sera la dernière étape annonçant la fin des temps, et l’avènement du Christ-roi » s’est développé, notamment parmi les élites britanniques au XIXe siècle, puis répandu massivement chez certains fondamentalistes protestants en particulier américains, influents aujourd’hui au sein de la droite républicaine extrême. Pour ces illuminés l’Etat d’Israël est un signe de Dieu.

Le sionisme politique moderne a été fondé par l’autrichien Théodore Herzl, épouvanté par les persécutions persistantes des juifs en Europe centrale, et désespéré par l’antisémitisme qui s’était manifesté avec l’affaire Dreyfus en France « pays des droits de l’homme », ce qu’il considérait comme un échec de « l’assimilation » des juifs dans les démocraties occidentales. En conséquence pour lui la seule solution pour « émanciper » les juifs était la résolution de la « question  juive », par l’autodétermination nationale au moyen de la construction d’un « Etat-nation » territorial.

Je ne vais pas développer dans ce texte les débats sur Peuples et Nations, droits nationaux et Etats, modèles ethno-nationalistes et nationalistes assimilateurs, l’histoire de toutes ces communautés imaginées, de ces construction historiques et politiques. Mais constater que le nationalisme juif sioniste a tout de suite en ce qui le concerne une double nature :

– C’est un mouvement nationaliste qui partage ses concepts, phraséologies, formes de mythologies, avec les autres mouvements ethno-nationalistes qui se développent après 1848 en Europe centrale et orientale et dans l’empire ottoman.

– Il va tout de suite s’inscrire dans le mouvement colonial, dans le mesure ou la réalisation de cet objectif implique une territorialisation, donc une émigration de masse et la construction d’une colonie de peuplement, en Palestine.

Le sionisme a toutes les caractéristiques des autres ethno-nationalismes qui fleurissent alors dans les empires : identification plus ou moins précise d’un « peuple », le plus souvent à partir de données linguistiques et confessionnelles et construction à partir de mythes ou d’histoires diverses d’un récit national plus mythique qu’historique. La langue nationale est rénovée, voire recomposée : une langue « pure », plus ou moins lointaine des idiomes effectivement parlés. Le plus souvent la confession sera déterminante pour établir une nationalité (et pas seulement une communauté), un chrétien turcophone sera « grec », un musulman hellénophone ou bulgarophone « turc », des gens qui parlent la même langue seront « polonais » s’ils sont catholiques, « ukrainiens » s’ils sont orthodoxes, etc. Pour les juifs d’Europe centrale, très majoritairement yiddishophones ou germanophones (et parlant souvent les autres langues locales), le mouvement sioniste proposera l’hébreu, à partir d’une rénovation de la langue religieuse conformément au mythe national en construction. A la même époque les intellectuels grecs construiront une langue aussi proche que possible du grec ancien (correspondant au mythe national), loin de la langue religieuse byzantine, et plus loin encore du démotique « impur » effectivement parlé. Mustapha Kemal reformera profondément le Turc, à partir de l’Osmanli, etc.

La plupart de ces mouvements ethno-nationalistes vont, pour mobiliser les masses, plus ou moins utiliser le mythe socialiste. Mais un socialisme-national  soumis au « primat de la nation » pour reprendre l’expression de l’historien israélien Zeev Sternhell, qui ne tolère pas la lutte des classes au sein de la communauté nationale qu’il faut unifier et construire. Un socialisme national que l’on retrouve ailleurs, plus ou moins invoqués dans les avatars des fascismes, d’abord chez Mussolini, dans le projet de l’ancien social-démocrate Josef Piłsudski en Pologne, ou plus tard chez les nationalistes arabes, en particulier les baasistes.

La « gauche » sioniste, à commencer par David Ben Gourion, a repris la même rhétorique. d’ailleurs largement commune à l’époque avec le sionisme « de droite » de Zeev Jabotinsky et de ses successeurs (qui dominent aujourd’hui Israël). Le front pionner des Kibboutz, utopie socialiste concrète, servira de drapeau à ce « socialisme sioniste » – même si les kibboutzim n’ont jamais représenté plus de 5% de l’économie israélienne.

En quoi le sionisme est-il un mouvement colonial et pas seulement ethno-national ? Les mouvements nationalistes luttent pour « la libération nationale ». La libération est celle d’une oppression qui empêche un peuple de voir satisfait ses droits nationaux (encore une fois nous ne relancerons pas ici le débat général sur peuple-état-nation). Des droits collectifs linguistiques, historiques, culturels, économiques… L’indépendance – la création d’un Etat indépendant – peut être le moyen d’y parvenir, le but se sont la plénitude de l’exercice de ces droits. L’ethno-nationalisme ne veut conquérir ces droits que pour son seul peuple/communauté/ethnie, et pas pour les autres, qui seront au mieux considérés comme des minorités, au pire comme des allogènes qu’il faut écarter. La forme extrême et pathologique de l’ethno-nationalisme étant bien sur le nazisme. L’ethno-nationalisme entraine les vastes mouvements de purification ethnique, avec ou sans guerres, massacres ou génocides, qui ont affectés et affectent toujours la grande région d’Europe centrale et orientale et de la Méditerranée. La liste est longue, les perpétrateurs nombreux, dont, entre autres, les ethno-nationalistes turcs, grecs, serbes, croates, bulgares, arabes, etc., et les israéliens.

Pour les ethno-nationalistes de la grande région, le rève de la construction d’Etat national « pur » passe par des lois discriminatoires, des modifications de frontières. des expulsions de la population et « purifications ethniques » (allant jusqu’au génocide des Arméniens). Les sionistes devaient d’abord conquérir leur territoire. L’autodétermination juive supposée passait par le refus de l’autodétermination d’un autre peuple : le peuple arabe de Palestine. Une telle conquête supposait un certain appui d’une puissance impérialiste (le Royaume Uni au début). Les colonies de peuplement mise en place par les conquérants coloniaux européens aux Amériques, en Océanie, et ailleurs s’étaient constituées au travers des guerres et pratiques génocidaires, marginalisant ou exterminant les populations autochtones… Sauf quand ce n’était pas vraiment simple à réaliser en Algérie, en Afrique du Sud, en Palestine. Le nouvel Etat d’Israël de 1948 renforcé par les arrivés des réfugiés et rescapés de la Shoah, a eu besoin pour s’affirmer d’autres soutiens impérialistes, principalement français (jusqu’en 1958-67) et américains (surtout après 1960).

Le mouvement sioniste et les juifs avant la deuxième guerre mondiale

Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, les mouvements sionistes sont minoritaires dans les communautés juives du monde. Ils sont minoritaires en Europe même si certains libéraux bourgeois juifs qui n’envisagent nullement d’aller « s’émanciper» en Palestine peuvent avoir de la sympathie pour les colons pionniers qui y partent (et qui ne viendront donc pas perturber les sociétés britannique, française, allemande ou américaine ou ces bourgeois sont établis). Les militant juifs nombreux dans les organisations socialistes sont réservés. Ceux de la gauche socialiste, et plus tard les communistes sont explicitement antisionistes et le mouvement sioniste en Palestine est condamné par le 2e congrès de la troisième internationale en 1920 comme une entreprise impérialiste et colonialiste. La plus importante organisation socialiste juive d’Europe (en Pologne, Lituanie, Russie…) l‘Union générale des travailleurs juifs BUND, qui prône l’autodétermination interne des Juifs (reconnaissance des droits nationaux et culturel) refuse absolument un Etat Juif, et est fermement antisioniste. Dans l’empire ottoman et plus généralement le monde musulman, l’influence sioniste est faible ou nulle, y compris au sein de la petite communauté juive autochtone de Palestine (ou Abraham Shalom Yahuda critiquera le positionnement anti-arabe des sionistes),

Dans un tout autre registre la majorité des rabbins orthodoxes considèrent jusqu’au milieu du XXe siècle tout projet de création d’un Etat Juif avant la venue du Messie comme un blasphème (c’est encore le cas de certains d’entre eux).

A cette époque beaucoup d’antisémites européens sont plutôt de facto prosionistes, l’idée d’envoyer les juifs en Palestine, notamment « les immigrants pouilleux » ne déplait pas aux antisémites d’Europe Occidentale et d’Amérique du Nord (comme le ministre des affaires étrangères britannique Arthur Balfour par exemple). Beaucoup d’ethno-nationalistes antisémites d’Europe centrale sont favorables au départ des juifs, à commencer par les pires d’entre eux, le Nazis eux même, qui une fois au pouvoir en 1933 concluront un « accord de transfert » avec les représentants sionistes, dont les organisations sont les seules autorisées en Allemagne (émigration de jeunes juifs contre produits agricoles de Palestine), accord qui fonctionnera jusqu’en 1938. Pour rendre l’Allemagne Judenrein (nettoyée des juifs), l’émigration forcée (le transfert dirait-on aujourd’hui) est la première solution appliquée. La « solution finale » de l’extermination va ensuite pousser au bout la logique qu’Hitler a professé dans Mein Kampf, massacrant tous les juifs, sionistes compris.

Si les anglais ont encouragé le projet sioniste à partir de 1917 (déclaration d’un Foyer national juif en Palestine) c’est parce qu’ils le considéraient comme favorisant leur contrôle impérialiste global de la région, mais ils n’étaient pas les seuls. Mussolini par exemple était favorable à un Etat d’Israël espérant qu’il soit vite contrôlé par, disait-il « nos fascistes juifs », ceux de Jabotinsky (rappelons que Mussolini ne deviendra antisémite qu’en 1938 pour faire plaisir à Hitler).

Le sionisme et Israël

Les sionistes « de gauche » du parti ouvrier MAPAI devenu Travailliste et alliés, ont dominé le mouvement sioniste, puis après 1948, l’Etat d’Israël jusqu’à la fin des années1970. Les sionistes « de droite » du parti Herout devenu Likoud et alliés , le dominent depuis. Ils ne sont différents que sur un point majeur : les sionistes « de droite » assumeront et assument aujourd’hui plus que jamais la vision en 1922 de leur fondateur Vladimir Jabotinsly (1880-1940) de la muraille d’acier, car pour construire Israël il faut, disait-il, séparer les deux peuples, juifs et arabes de Palestine et dresser ce mur contre ces arabes palestiniens pour qui la Palestine était aussi le « centre et la base de leur existence nationale indépendante ». Les sionistes « de gauche » David Ben Gourion, Shimon Peres, Moshe Dayan… vont plutôt nier l’existence nationale palestinienne tout en parlant hypocritement d’amitié entre les peuples et en appliquant en pratique cette politique du mur d’acier.

Un courant sioniste minoritaire a pourtant proposé autre chose, avant même la création d’Israël. Reconnaissant l’existence et la réalité politique du peuple arabe de Palestine, le philosophe Martin Buber (1878-1965) et le mouvement Brit Shalom puis le parti Yi’houd, considéraient qu’il fallait créer un Etat unique et binational (Juif et Arabe) en Palestine. Aujourd’hui le parti sioniste de gauche Meretz soutient le principe « deux Peuples, deux Etats ».

Enfin ont existé et existent en Israël, des mouvements antisionistes ou non-sionistes avec des membres juifs et arabes, le plus important étant aujourd’hui le Parti communiste et la coalition Hadas’h (Front démocratique pour la paix et l’égalité), mais aussi des groupes d’extrême gauche, certains héritiers de l’Organisation socialiste en IsraëlMatzpen (la boussole) active dans les années 1960-70, des groupes libertaires, des ONG sans référence sioniste, de défense des droits humains notamment, et d’actions communes israélo-palestiniennes.

Les sionistes de gauche et de droite ont de diverses manières nié les droits des palestiniens et condamné leur mouvement national. Rappelons que ce mouvement nationaliste palestinien, répondant à la situation particulière des arabes de Palestine, ébauché dans les années 1930, a pris le contrôle de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) après la guerre de 1967 et l’occupation totale du territoire palestinien par Israël. Des israéliens antisionistes, mais aussi sionistes comme le pacifiste Uri Avnery ou le général Matti Peled vont, dans les années 1970-80, discuter avec ces militants de l’OLP (ce qui était absolument interdit par la loi israélienne d’alors), pour construire une solution pacifique.

Après la révolte palestinienne de la Première Intifada (1987-93), une partie de l’establishment israélien a accepté de négocier avec l’OLP aboutissant aux accords d’Oslo de 1993, pour « une solution avec deux Etats » à réaliser « dans les cinq ans ». Mais le « processus de paix » a été tout de suite entravé par trois facteurs majeurs :

– 1° la poursuite de l’implantation de colonies israéliennes dans le territoire devant échoir à l’Etat de Palestine et l’attitude des responsables israéliens « de gauche » Itzak Rabin et Shimon Peres, du type « tout ce qui est à nous est à nous, tout ce qui est à vous est négociable »,

– 2° l’attitude partiale de « l’arbitre » américain (l’ONU étant récusée comme arbitre par les israéliens),

– 3° la non-égalité juridique des deux parties l’Autorité palestinienne n’étant pas reconnue comme un Etat souverain, (notamment par les Etats de l’Union Européenne par ailleurs associés à Israël par traité de coopération). Concrètement, les Palestiniens de l’OLP ont reconnu, unilatéralement, Israël, son Etat, sa société, tandis que les dirigeants israéliens ont pu continuer à de refuser de reconnaître l’État de Palestine, avec le soutien actif (Etats-Unis) ou passif (Européens) des Etats occidentaux La « droite sioniste » israélienne a pu ensuite liquider définitivement ce « processus de paix » que la « gauche sioniste » ne respectait pas…

Des personnalités sionistes importantes ont protesté à la fin des années 1990 contre ce sabotage organisé et tenté de maintenir le dialogue et la coopération avec des palestiniens, comme Yeshayahou Leibowitz (1903-1994, sioniste religieux, cofondateur de l’encyclopédie hébraïque), Abraham Burg (ancien président du parlement), David Grossman (écrivain), Yossi Beilin (ancien négociateur d’Oslo), Amy Ayalon (ancien chef des services secrets), Gal Gadot (Wonder Woman au cinéma), etc.

Que faut il retenir de tout cela : que les juifs n’ont jamais été, et ne sont toujours pas, tous, politiquement sionistes, que nombre de juifs ont été, et sont, politiquement, antisionistes, et que bon nombre de juifs ne se définissent pas par rapport au sionisme… Et que des sionistes se sont opposés et s’opposent aux politiques anti-palestiniennes. Et aussi qu’en Europe et en Amérique du Nord, certains courants politiques importants (et leurs gouvernements), Sociaux- démocrates et Chrétien-démocrates, Démocrates américains, etc. ont très majoritairement adhérés aux présupposés sionistes, et soutenu les politiques ethno-nationalistes des gouvernements israéliens.

Khaled el Hassan, un des fondateurs du Fatah, me disait un jour que le sionisme était en soi un obstacle à la paix, comme idéologie d’Etat et justificatif d’une politique expansionniste et discriminatoire appliquée par les dirigeants israéliens, et précisa-t-il, pour faire la paix « entre nations », il faut que le peuple juif en Palestine « cesse d’être sioniste et soit simplement Israélien » !

III- Instrumentalisations des minorités et manipulations de l’antisionisme

On trouve toujours un « ennemi intérieur ». Les juifs, nous l’avons vu ont été considérés comme tel dans la chrétienté européenne dès les croisades contre les musulmans. Aujourd’hui dans l’Occident libéral, les musulmans sont explicitement considérés comme tel par beaucoup, y compris par des gouvernements.

Les puissances expansionnistes et impérialistes ont cherché des alliés dans les pays qu’elles comptaient assujettir. Ainsi au XIXe siècle, dans l’Empire ottoman les Français « protégeaient » les chrétiens rattachés à Rome (de rite occidentaux ou orientaux) les Russes les chrétiens orientaux orthodoxes, les anglais les juifs… Nous avons vu que les français favorisaient les juifs d’Algérie. Les anglais s’appuyaient sur les musulmans et les chrétiens contre les hindouistes en Inde, les français sur les catholiques au Vietnam, etc.

Ce genre de « protection » façon souteneur, a rarement profité à long terme aux « protégés ». Quand la majorité de la population se dresse contre l’ennemi extérieur, ou se soulève contre l’oppresseur colonial, ces minorités sont exposées à être stigmatisées comme « ennemi intérieur ».

L’ « antisionisme », comme version antisémite stalinienne

Les mouvements socialistes révolutionnaires centre-européens comptaient nombre de militants juifs, notamment les Bolcheviks. Lénine critiquait les positions de ses camarades du mouvement socialiste « nationalitaire » juif du Bund mais ne rejetait pas toutes leurs positions. En URSS, citoyens soviétiques les Juifs pouvaient prétendre aux droits de la nationalité juive comme d’autres multiples nationalités minoritaires, notamment des droits culturels. Similairement une nationalité juive aura droit de cité en Yougoslavie titiste. Dans les années 1930 Staline proposera la création d’un territoire (oblast) juif et yiddishophone en Sibérie (Birobidjan) qui ne sera pas un succès.

L’antisémitisme restait très virulent en Russie, et les « blancs » opposés à la révolution stigmatisaient les juifs bolchéviques et autres socialistes. Officiellement l’URSS rejetait l’antisémitisme, mais on trouve des relents et parfois des allusions expressément antisémites dans les accusations portées à l’encontre des opposants bolcheviks à Staline (dont beaucoup étaient juifs) et lors des grandes purges des années 30. Staline qui avait soutenu les sionistes contre les anglais en 1946-48 et reconnu l’Etat d’Israël, a rompu avec celui-ci en 1949 et déclenché une vaste campagne « antisioniste » en URSS recyclant l’image judéophobe de « l’ennemi » (cette fois-ci pro-occidental, pro-capitaliste), culminant dans le « procès des blouses blanches » (le thème des juifs empoisonneurs). Des dirigeants communistes opposés à Staline en Europe de l’Est ont été aussi accusés d’être complices de complots, notamment « sioniste ». Après sa mort, si les campagnes « antisionistes » les plus virulentes vont cesser, un antisémitisme « antisioniste » latent va cependant perdurer. En Pologne face au mouvements sociaux de 1968 une véritable campagne antisémite, prétendument « antisioniste » va être utilisée pour casser le mouvement (étudiant notamment) et provoquer l’exil de la majorité des peu nombreux juifs polonais (souvent antisionistes) survivants de la Shoa.

Un « antisionisme » version orientale de l’antisémitisme ?

Les Juifs n’étaient pas particulièrement considérés comme « ennemis » dans l’Orient arabo-musulman. Certains se souvenaient que les croisés, en entrant dans Jérusalem avaient demandé l’extermination des juifs protégés par les musulmans ; ou plus tard que les expulsés juifs d’Espagne avaient trouvé refuge en pays musulmans. Le soupçon est apparu avec la sollicitude « judéophile » des colonialistes (nous avons vu le Décret Crémieux en Algérie), surtout après la première guerre mondiale et le début de la colonisation sioniste en Palestine.

La conjonction des luttes anticoloniales dans chacun des pays arabes et des guerres israélo-arabes à placé les communautés juives en porte-à-faux. De nombreux juifs ont participé aux mouvements anticoloniaux (communiste notamment, mais pas que…) au Maroc, en Tunisie, en Egypte, en Irak… mais les communautés juives ont été considérées par des gouvernants devenus indépendants et par une partie des populations comme des alliés potentiel ou actifs des colonialistes et des sionistes en Palestine.

Dans cette situation, les gouvernements israéliens ont joué un rôle actif dans certains pays pour provoquer l’exode des juifs. D’autant que les mouvements sionistes étaient peu ou pas implantés dans la région et les cas d’émigration vers Israël limités. Les choses ont changé après les guerres israélo-arabes de 1948, 1956 et 1967. Les Israéliens ont organisé dès 1949 le déplacement des juifs du Yémen en accord avec la monarchie zaïdite locale. En 1950-51 le gouvernement irakien pro-britannique a encouragé le départ des juifs d’Irak, qu’ont facilité des attentats antisémites organisés par les services secrets israéliens

En Egypte c’est après l’agression tripartite israélo-franco-britannique de 1956 que Nasser a décidé « que les juifs étaient des sionistes « et qu’il fallait les expulser. Les juifs d’Algérie ont quitté leur pays en 1962 avec les européens « pieds-noirs ». En Tunisie et au Maroc l’exode a été plus lent, mais accéléré après la guerre de 1967. Notons que dans ces quatre pays la majorité des exilés n’ont pas émigré en Israël mais vers la France

La colonisation de la Palestine, la création d’Israël et l’expulsion des palestiniens qui l’accompagne, les exodes de communautés juives arabes, les guerres qui suivent jusqu’à aujourd’hui, tout cela est-il nourri par un antagonisme spécifique entre juifs et arabes et/ou musulmans ? Une hostilité « orientale » envers les juifs ?

Avant la première guerre mondiale la rhétorique antisémite européenne (les juifs sont puissants, fourbes, traitres, liés à l’ennemi, etc…) et son iconographie, n’ont guère de succès au Moyen Orient et en Afrique du Nord (à part le cas algérien), et les justifications religieuses judéophobes sont plus évoquées par les chrétiens d’Orient que par les musulmans… La conjonction de la lutte anticoloniale et de la question de Palestine va faire que certains arabes vont utiliser les stéréotypes antisémites européens. Quand la rue égyptienne attend en 1942 l’arrivée de l’Afrika Korps de Rommel comme libérateur du joug britannique ces égyptiens se référent moins à l’antisémitisme des nazis qu’au vieux principe « les amis de mes ennemis sont mes amis », de même quand en 1941 le grand Muphti de Jérusalem, Hadj al Amin al Husseini va voir Mussolini puis Hitler. Cependant, cela va le conduire ensuite à approuver l’antisémitisme meurtrier nazi. Par la suite des courants nationalistes arabes vont, dans leur presse, leur propagande, leur iconographie, reprendre les thèmes antisémites européens, comme par exemple le célèbre Protocole des sages de Sion un faux rédigé par la police tsariste en 1901 pour critiquer les juifs et justifier leur répression, et que l’on retrouve publiée par les baasistes (et plus tard sur le site Al Manar le Hezbollah islamiste libanais)

Si les principaux utilisateurs de ces standards judéophobes européens sont des nationaliste, cela diffuse aussi chez des islamistes. Les Frères Musulmans, la principale organisation de l’islamisme politique moderne (fondée en Egypte en 1928) considèrent les juifs comme « ennemi de l’intérieur » (agents de l’Occident). Notons cependant que dans les territoires contrôlés par les israéliens après 1967 les Frères seront tolérés (sinon encouragés) par les Israéliens comme contre-feu contre les nationalistes de l’OLP, ceci jusqu’à la première intifada et la création par les Frères du mouvement Hamas en 1987. Les islamistes salafistes et wahhabites vont souvent reprendre les diatribes de Sayyed Qtb, idéologue d’origine frèriste, réfugié en Arabie Saoudite (avant d’être exécuté par Nasser en 1966), qui considérait les juifs comme « intrinsèquement antireligieux ». A la fin du XXe siècle, avec le déclin des gauches arabes et le développement des nouveaux courants islamistes radicaux et mondialisés apparaissent de plus en plus des références puisant dans un corpus historico-religieux. Par exemple les slogans contre « l’impérialisme et ses complices sionistes » – (qui correspond à une réalité objective) se transmutent en « contre les juifs et les croisés » ou des références à laGazwa al-Handaq (bataille de la Tranchée) ou le prophète Mohamed et l’armée des Musulmans avait battu les mecquois « mécréants » et les juifs « traitres » de Médine (Coran, sourate 33 al-Ahzab).

Instrumentalisations de l’antisionisme et de l’antisémitisme

En 1975, alors que le monde prenait conscience de la lutte palestinienne, l’assemblée générale des Nations Unies, avait adopté une résolution 32/36sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, complétée un an plus tard par la 33/79 qui précisait que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale, votée à une très large majorité des Etats membres (contrairement au Conseil des sécurité il n’y a pas de droit de véto en Assemblée générale). En 1991 commençait la conférence de Madrid, négociation israélo-arabe initiée par les américains, les israéliens qui refusait de discuter avec une délégation palestinienne (contrairement à la négociation d’abord secrète qui allait se dérouler à d’Oslo), avaient exigé pour venir à Madrid le révocation de la 33/79, ce que les américains avaient obtenu de la majorité des Etats membres avec la résolution 48/86. L’argumentation du président G.H. W. Bush (senior) étant que le sionisme n’était pas « une politique », mais « une idée » qui avait abouti à la création de l’Etat d’Israël, et jugeant qu’on ne pouvait condamner une idée il esquivait la question de la politique raciste et discriminatoire mise en œuvre par les dirigeants de cet Etat (avec le soutien du sien).

Depuis plusieurs décennies, et de manière persistante la fixation idéologique et rhétorique contre « le sionisme » a servit aux Etats, arabes et autres, et pour divers courants politiques nationalistes ou islamistes, de substitut à la lutte concrète pour les droits des Palestiniens et masquant leur absence de soutien (voire leur hostilité) aux droits effectifs des palestinien.

La polémique « sur le sionisme » a rebondi lors de la Conférence mondiale de Durban contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance en 2001, ou des certains Etats pratiquant au plus haut point intolérance, discrimination et destructions culturelles (comme notamment l’Arabie saoudite), s’affirmaient « antisionistes », tandis que les américains, prétendait « lutter contre le racisme antisémite » en défendant les politiques israéliennes. Le tout avec pour effet d’affaiblir l’UNESCO et au-delà l’ONU, ce qui n’était pour déplaire ni aux réactionnaires arabes ni aux américains. Ces dernier vont tout faire pour paralyser l’institution, s’en retirant en 1984, avec les israéliens, y revenant en 2002, refusant cependant d’y payer leurs cotisations avant de la dénoncer à nouveau sous Trump.

IV – La question de l’antisémitisme aujourd’hui, notamment en France

L’écrasement du nazisme en 1945 et la création de l’Etat d’Israël en 1948 ont-ils fait disparaitre l’antisémitisme ?

L’antisémitisme ne disparait pas parce que le nazisme est vaincu, ni parce qu’un « Etat-refuge » juif est créé.

Au procès de Nuremberg (1945-1946), les principaux dirigeants survivants du régime nazi ont été condamnés pour crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Cette dernière notion, juridiquement nouvelle inclue l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles,(…) les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, (…) qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés(…) ». Le terme de « génocide » forgé par le juriste Raphael Lemkin, n’est pas utilisé dans les incrimination, mais il correspond aux crimes d’exterminations commis par les nazis envers les Juifs et les Tsiganes.

Il faudra cependant attendre 2002 et le Statut de Rome de la Cour pénale internationale pour avoir une définition juridique précise et acceptée par 124 pays, des crimes contre l’humanité et du pire d’entre eux (le génocide), mais ce statut est aujourd’hui refusé ou non ratifié par des pays comme la Chine, la Russie et les Etats Unis, Israël, l’Arabie Saoudite, le Liban, la Syrie… La Palestine y a adhéré en 2015 mais cela n’a guère d’effets puisqu’elle n’est pas reconnue comme Etat membre de plein droit de l’ONU (et n’a donc pas pleinement capacité de saisir la justice internationale) du fait de la passivité volontaire des européens pour ne pas lui accorder ce droit.

L’antisémitisme est un délit reconnu comme une forme de racisme par la jurisprudence en application des législations française et européenne (par exemple la loi du 1erjuillet 1972 qui inclut la notion de « provocationà la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée »).

Mais dans les opinions, les déclarations, les comportements ? D’après un sondage IFOP, en1948, à la question « Est-ce que pour vous les juifs sont des français comme les autres », les 2/3 des sondés répondait « non » ! En 2018 à la même question 92% répondait « oui » !

Disons à ce stade que l’antisémitisme a beaucoup reculé dans un pays comme la France depuis l’après deuxième guerre mondiale (pour ne pas parler d’avant), il n’a toutefois pas disparu. Encore faut-il préciser ce que c’est que cet antisémitisme concret

Quant à la création de l’Etat d’Israël, un « Etat pour les juifs du monde entier », il était dans l’esprit de Théodore Herzl développé en 1897 dans son livre L’Etat des Juifs, moins un état pour rassembler tous les juifs du monde, qu’un Etat ou pouvait vivre en sécurité les juifs dont la vie était intolérable du fait des persécutions, et qui en tant qu’Etat, dans le concert des Nations, défendraient les droits des juifs dans le monde (diaspora)… Aujourd’hui, sur les 13,5 millions d’habitants sur l’ensemble de la Palestine vivent dans l’Etat d’Israël et dans les colonies 7 millions de personnes supposées juives (estimée à un tiers des juifs du monde), 1,8 millions non-juifs (arabes), et 4,7 millions en territoires sous le contrôle israélien, total, partiel, ou assiégés. Dans quelle sécurité, ou dans quelles entre-deux guerres ? Et la « défense des juifs » à l’extérieur s’est transformée en demande par les gouvernants israéliens de la défense par les juifs de la diaspora de l’Etat d’Israël et de ses intérêts supposés.

La politique d’Israël, voire son existence même, et/ou l’allégeance des juifs à cet Etat que celui-ci réclame, serait-il les moteurs du « nouvel antisémitisme contemporain » ?

Qui est antisémite, qui alimente l’antisémitisme ?

Si l’antisémitisme à globalement régressé en France, certains fantasmes et images de l’antisémitisme perdurent chez une minorité significative de français d’origine, de statuts sociaux et d’opinions politiques diverses, notamment au sujet des « juifs puissants, influents, comploteurs et organisés » En France une partie de l’extrême droite, néo-nazie, pétainiste, intégriste catholique, a continué à professer un antisémitisme plus ou moins virulent, mais l’on pourrait aussi évoquer une multitudes de déclarations et postures antisémites consciemment ou moins consciemment exprimées par des personnalités « mainstream », comme ont dit en français moderne, de gauche ou de droite. L’antisémitisme n’a jamais été le monopole d’une « vielle extrême droite ».

L’antisémitisme se caractérise par des agressions, insultes ou voies de fait contre des personnes ou des biens « juifs » ou supposé tels. Mais aussi de manière plus symbolique comme par exemple les régulières « affaires Rothschild » qui surgissent en France et ailleurs

La banque (aujourd’hui les banques) Rothschild a joué depuis 1815 un rôle plus ou moins important dans les systèmes économiques français, européens et mondiaux, et deux futurs présidents de la République française ont été un temps employés « chez Rothschild ». Depuis très longtemps le nom de Rothschild est devenu aussi un symbole pour les antisémites : banquiers puissant et riches parce que juifs plus que parce que banquiers (ou parce que juifs-capitalistes, dans la version « de gauche » de l’antisémitisme, ce socialisme des imbéciles » que dénonçait le socialiste allemand Auguste Bebel au XIXe siècle). Incarnation d’un pouvoir occulte, vilipendé pendant des décennies en France comme l’anti-France, en Allemagne comme anti-Allemagne. Un symptôme de cette obsession rothschildienne et antisémite est apparue dans un slogan porté par des gilets jaunes : Macron = Rothschild = Sion. On a fait moins attention a un autre symptôme d’antisémitisme obsessionnel rothschildien dans l’anecdote suivante : en février 2019 le site d’une des plus grandes banques française (la BNP) a repris une infox grossière pour n’importe quel apprenti banquier selon laquelle « les Rothschild contrôlent cinquante banques centrales », mais jugé vraisemblable par les rédacteurs, tant est fort le fantasme antisémite de « l’omnipotence occulte des juifs », ce que confirment d’ailleurs certains sondages d’opinion.

Et dans certains pays européens l’antisémitisme a de nouveau pignon sur rue à travers des gouvernements et des partis, dont les plus virulents sont dans la Pologne de Jarosław Kaczyński et du parti Droit et Justice PIS – qui n’hésitent pas à envoyer des nervis saboter un colloque international à Paris en février 2019 consacré à la nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah -, ou la Hongrie de Viktor Orban et du parti FIDESZ, (où le financier juif George Soros est dénoncé comme incarnation de l’anti-Hongrie), les uns et les autres étantpar ailleurs fervents soutiens de Benjamin Netanyahou et de l’ultra-droite israélienne.

Le « nouvel » antisémitisme, les racistes de l’anti-antisionisme et les pompiers pyromanes

De nouvelles mouvances d’extrême-droite sont effectivement à l’œuvre dans notre pays, dont le groupe nationaliste nullement « musulman » Egalité et Réconciliation fondé en 2007 par Alain Soral, ainsi que « l’humoriste » Dieudonné et quelques autres ahuris, sont des expressions très visibles. Un de leur fonds de commerce est l’antisémitisme, dans ses expressions traditionnelles, mal maquillée en « antisionisme ». Ils ont un succès certain surfant sur le « complotisme », s’agitant avec forces « quenelles » (la reprise par Dieudonné du geste d’un personnage mal dénazifié du film de Stanley Kubrik Docteur Folamour, dont le sens non-caché est évident). Ils influencent divers publics jeunes français « de souche », racisés antillais, maghrébins, ou autres qui croient y voir une expression « anticapitaliste et antiimpérialiste » (une sorte « d’anti-impérialisme des imbéciles pour reprendre l’expression de Bebel déjà citée). D’autres sont des réseaux ou mouvances musulmanes sectaires takfiries, néo-wahhabites, ou salafistes qui mêlent références antisémites occidentales et islamiques et viennent crier jusque dans des manifestations leur fierté de la victoire de la Gazwa al-Handaq déjà citée…

Rien n’est vraiment nouveau, mais il ne faut pas nier l’influence et la croissance de tels courants en France, pas seulement dans le jeunesse déshéritée, et pas seulement chez les musulmans ou supposés tel.

Mais divers, docteurs, penseurs, politiciens, gouvernants, voient dans ce Nouvel antisémitisme en France comme l’appellent Philippe Val, Pascal Bruckner, Luc Ferry, Boualem Sansal, etc.  dans un livre de 2018, une menace pour « notre société, nos libertés et notre République »,et dont il faut identifier et combattre les vecteurs : « jeunes de banlieue » ou/et « musulmans » et leurs complices « islamo-gauchistes » et « anti-israéliens ».

Un antisémitisme « atavique », nous explique l’islamophobe Georges Bensoussan auteur en 2002 du livre Les Territoires perdus de la République, que « l’immigration arabo-musulmane dans notre pays a introduit au sein de la République » (octobre 2015 sur France culture) et qui, s’exprime dans « l’islamo-gauchisme », l’antisionisme et les critiques d’Israël comme le répètent à loisir l’académicien Alain Finkielkraut ou les analystes Pierre André Taguieff ou Alain Gérard Slama. Par exempleexpliquait dans son blog en 2014 Victor Perez « la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ou les flottilles naviguant vers Gaza pour forcer le blocus ».

Alors que les opinions et attitudes antisémites ont globalement reculé (mais pas disparues), en France, les critiques de la politique israélienne sont en hausse. En 2018, 71% des français sondés considéraient Israël comme le responsable de la situation des Palestiniens et 57% considérait la politique israélienne comme une menace pour la stabilité régionale (sondage IFOP/UEJF 2018). A rebours de cette évolution de l’opinion publique, les dirigeants français successifs Sarkozy, Hollande, Macron ont de plus en plus cautionnées ces politiques israéliennes pourtant de plus en plus ouvertement racistes et autoritaires menées par la droite extrême nationaliste israélienne de Benjamin Netanyahou, et ses alliées d’extrême droite raciste Naftali Bennet ou Avigor Lieberman.

Quel rapport avec l’antisémitisme ? Comme la politique israélienne est de plus en plus critiquée, les gouvernements israéliens et leurs alliés vont considérer ces critiques comme marqueur principal d’un antisémitisme croissant et qu’il faut rejeter puisqu’elles sont assimilables au mal antisémite. L’antisionisme est donc « l’une des forme moderne de l’antisémitisme » nous a dit le président Macron en 2018 devant le mémorial des victimes de la Rafle du Vel d’Hiv (tant pis pour les juifs antisionistes parmi les raflés), et lors du diner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) en 2019, évoquant même la possibilité d‘une criminaliser l’antisioniste, suggérée par les animateurs d’un groupe d’études de l’assemblée nationale animé par les députés Sylvain MaillardClaude Goasguen et Meyer Habib. Que nous disait tout à l’heure feu le Président des Etats Unis Georges HW Bush, le sionisme  n’avait pas à être incriminé comme « idée » ? Mais pour Monsieur le bien vivant Président de la République française l’antisionisme ne serait pas « une idée » (voire plusieurs idées) mais en soi un délit ?

Pour faire bonne mesure, le même président Macron a expliqué à ses interlocuteurs du CRIF qu’il encouragerait les préfets à poursuivre les actions de la campagne BDS (boycott désinvestissement sanction, campagne menée pour forcer Israël à respecter ses obligations de droit international).

A propos d’une définition de l’antisémitisme

A l’occasion de ce diner du CRIF, Emmanuel Macron a déclaré que la France allait adopterla définition de l’antisémitisme donnée par l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance). Cela mérite de s’y attarder.

Cette institution intergouvernementale a été créée par 31 pays en 1998 pour lutter contre le négationnisme de la Shoah, le génocide des juifs en Europe, et promouvoir l’information des nouvelles générations sur cette tragédie. Sa définition de l’antisémitisme, qui n’a pas de valeur juridique en soi, a été adoptée par le parlement européen et par plusieurs Etats européens. On peut discuter de cette définition à la fois un peu extensive et un peu vague. Mais ce qui pose problème ce sont certains « exemples explicatifs » qui accompagnent cette définition. Ainsi le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste serait un exemple de déclaration antisémite… Pour les dirigeants israéliens comme pour de nombreux responsables politiques ou intellectuels français ou européens cet exemple permet d’incriminer l’antisionisme, la critique historique des conditions de création d’Israël, (voir ci-dessus à propos de l’ethno-nationalisme sioniste). De plus pour les dirigeants des principaux partis sionistes israéliens, la politique de colonisation et d’annexion des territoires palestiniens (considérés comme partie d’Eretz Israël) est entendue plus ou moins explicitement commel’application continue de ce droit à l’autodétermination.

Autre exemple troublant donné par l’IHRA, est antisémite le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique … De quoi parle-t-on ? Du fait qu’Israël n’est pas partie prenante de très importantes conventions internationales concernant la paix ou les droits humains comme d’autres Etats plus ou moins démocratiques (du statut de la CPI déjà évoqué aux Conventions de l’ONU d’interdiction des armes chimiques ou des mines antipersonnel par exemple), de la pratique massive des arrestations administratives sans jugement ou des confiscations de terres ? Pour les dirigeants israéliens comme pour de nombreux responsables politiques ou intellectuels français sont constitutives de ces « traitement inégalitaires » et entrent dans la catégorie de l’antisémitisme, des campagnes non-violentes pour le respect du droit international pour accéder au territoire de Gaza ou les pressions sur l’Etat d’Israël pour le respect de l’égalité de tous les citoyens en Israël et pour le respect des résolutions 194, 394, 3236, de l’Assemblée générale des Nations unies et 242, 476 et 478 du Conseil de Sécurité (occupation, colonisation, droits des réfugiés) !

L’effet ravageur du deux poids, deux mesures

Les campagnes permanentes contre ce « nouvel antisémitisme » prêté aux« musulmans », aux « jeunes de banlieue » et au « gauchistes » s’inscrivent dans un contexte d’islamophobie déchainée en Europe et tout particulièrement en France (ou vivent les plus grandes communautés juives et musulmanes européennes).

Aux effets d’une politique sociale injuste, perçue comme favorable aux privilégies et défavorable aux plus pauvres, s’ajoute le sentiment d’une injustice supplémentaire quand une bonne partie des pauvres se sentent ou sont « racisés », et se sentent ou sont soumis à une répression policière particulière.

Par ailleurs dans le proche voisinage de l’Europe, et notamment des pays dont son originaires une partie des la population française actuelle (Afrique du Nord et Moyen Orient, Afrique subsaharienne), des crises et guerres de dislocation se multiplient. Dans ces crises et guerres la république française est plus ou moins directement impliquée. Sans entrer dans le détail de situations qui ne sont pas l’objet de ce texte, retenons le développement d’un sentiment de méfiance envers ce qui est perçu comme une politique injuste et impérialiste de la France.

Il en résulte un sentiment de profonde injustice, indépendamment de la réalité des politiques plus ou moins contradictoires menées dans des situations plus ou moins complexes. L’impression est, pour beaucoup, et pas seulement des « jeunes musulmans » que sur le plan intérieur comme sur le plan extérieur, la politique française pratique un « deux poids deux mesures » en faveur de « toujours les mêmes », qu’elle encourage l’islamophobie mais combat l’antisémitisme judéophobe, qu’elle soutient Israël au détriment des droits des palestiniens et des peuples arabes.

Les déclarations d’Emmanuel Macron accréditent cette impression et comme le remarque Rony Brauman, « nourrissent et amplifient l’antisémitisme ». On peut légitimement se poser la question de savoir si une telle politique de pompier pyromane est cynique et volontaire ou incompétente et irresponsable.

V – Des gilets jaunes et des textes à signer 

Dès qu’ils ont décidé de manifester à Paris les Gilets Jaunes ont décidé de se rassembler Place de l’Etoile, en haut des Champs Elysée là ou l’Arc de triomphe prévu par Napoléon qui tel César voulait glorifier la grandeur de la France (la sienne), a été achevé par Louis Philippe, roi des français. Trois sculptures moches ornent ses piliers (Le Triomphe de 1810, la Résistance de 1814, la Paix de 1815) et une magnifique exalte la Révolution, Le Départ des volontaires de 1792 dit aussi La Marseillaise, par François Rude. Il était très frappant de constater que la référence mythique du mouvement des Gilets est la Révolution Française, le seul chant commun la Marseillaise. La figure du génie de la Nation qui domine la sculpture est considérée comme une allégorie de la Marseillaise. Pourtant, le 1erdécembre 2018 l’une des premières choses qu’on fait des manifestant en Gilets a été de saccager le petit musée de l’Arc et détruire le moulage de cette Marseillaise, dont l’image du visage mutilé a fait le tour du monde. Signe révélateur du confusionnisme des Gilets jaunes, acte de crétin, provocation ?

Une nouvelle instrumentalisation de l’antisémitisme à propos des Gilets Jaunes

Dès le début de l’irruption des Gilets Jaunes sur les ronds-points et dans les rues en novembre et décembre 2011 les gouvernants ont accusé ce mouvement d’être fascisant : « séditieux d’ultra droite » a expliqué le ministre de l’intérieur Christophe Castaner, « peste brune » a surenchéri dit le ministre de l’action et des comptes publics Gerarld Darmanin ! Pour corroborer cette appréciation ont à rajouté l’incrimination d’être « antisémite ». Les médias ont exposé un certain nombre d’attitude ou de déclaration à connotation antisémites, mis en avant une bande en gilet faisant des « quenelles » devant le sacré-cœur à Paris, soulignant certains slogans ou graffitis, etc. comme l’inscription Juden Raus et les croix gammées sur un magasin de Bagel censée avoir été écrite par un gilet, ou loin des manifs la profanation d’un cimetière en Alsace…

Pas grand-chose au regard du réel problème contemporain des opinions, positions et actes antisémites en France, pas grand-chose par rapport au vaste et composite mouvement social des Gilets Jaunes. Un mouvement qui dans sa diversité brasse toute sorte d’expressions, dont certaines douteuses ou racistes (ce qui n’a rien d’étonnant dans un pays ou un gros tiers des votants acceptent de soutenir des positions douteuses ou racistes), et, notamment sur ses sites Facebook, ou dans les déclarations de certaines figures avec des références complotiste et antisémites. Dans le « trou d’air » provoqué par les Gilets, l’antisémitisme est aussi apparu, ce « trou du Bagel » nous a dit Delphine Horvilleur pour qui « la parole antisémite ne dit rien du mouvement des « gilets jaunes », mais ne lui est pas non plus étrangère », (Le Monde du 12 février).

En termes de « fascisme » on s’attendait plutôt chez les Gilets Jaunes à une vague d’expression islamophobe et de ressentiment contre les migrants (comme on l’a vu dans certains mouvements populaires ailleurs, notamment Pegida en Allemagne). D’autant que ce thème du rejet des migrants était introduit par certains braillards autoproclamés leaders Gilets et par des dirigeants politiques extérieurs : Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignant, Laurent Wauquiez, Éric Ciotti. On l’a vu lors de la signature par la France du pacte de Marrakech (le Pacte Mondial des Migrations, adopté par l’assemblée générale des Nations Unies le 19 décembre 2018). Mais là encore si le racisme anti-migrants et l’islamophobie n’ont pas été « étrangers » à certains gilets jaune, cela n’est pas apparu comme une expression centrale du mouvement dans son ensemble. Notons aussi qu’il y a eu, et qu’il y a, des expressions fortes et contributions politiques progressistes de Gilets Jaunes comme l’Appel de Commercy et son Assemblée des assemblée, la Maison du peuple des Gilets jaunes de Saint Nazaire, les convergences « vertes et jaunes » à l’occasion des marches pour le climat.

Bref, en tout cas, après que, cerise sur le gâteau, Alain Finkielkraut ai été menacé et insulté, le Parti Socialiste a appelé tous les partis, et au-delà toutes les organisations à manifester contre l’antisémitisme.

Des manifestations et des textes à signer.

Il est juste de manifester contre l’antisémitisme et contre sa résurgence. Il n’est pas faux de manifester spécifiquement contre l’antisémitisme, compte tenu de l’enracinement de cette forme de racisme dans notre pays, ses effets catastrophiques dans notre histoire contemporaine. Il est aussi tout à fait juste de lutter contre les autres formes de racisme tout aussi enracinées dans notre pays ou s’y développant. En même temps ? Séparément ? Le combat contre tous les racismes doit être permanent, les manifestations adaptées à des situations particulière.

L’appel ça suffit, l’antisémitisme n’est pas la France lancé par le Partis socialiste, signé par 14 partis, évoquait les meurtres odieux commis contre des juifs ces derniers mois et années, mais le fait déclencheur du rassemblement était bien les incidents attribués au Gilets Jaunes. Cela justifiait-il l’union sacrée, le défilé en commun d’organisations dont certains plus ou moins ouvertement racistes et xénophobes. A mon avis non. Certains pensait toutefois qu’il fallait « en être » pour manifester un rejet clair de l’antisémitisme, un Front Républicain contre le fascisme… On peut évidemment manifester dans ces cas-là avec d’autres avec lesquels on n’est pas d’accord, philosophiquement et politiquement… mais avec d’autres plus ou moins racistes ? Et ces rassemblements, dans ces conditions, ont-ils contribué à faire reculer l’antisémitisme ?

Des camarades ont proposé de faire une autre initiative, pour un espace antiraciste « respirable », avec la dénonciation de l’antisémitisme mais aussi de  l’instrumentalisation éhontée de l’antisémitisme, avec un rassemblement à Ménilmontant et un appel, rédigé dans l’urgence « Contre les actes antisémites, contre leur instrumentalisation, pour le combat contre toutes les formes de racisme ». J’ai signéce texte, d’abord parce que j’étais d’accord avec l’initiative tout en ayant des réserves sur le contenu du texte S’il soulignait bien qu’il fallait manifester contre les actes antisémites, contre leur instrumentalisation, contre le racisme sous toutes ses formes, on pouvait avoir l’impression que le refus de « l’instrumentalisation » était plus important que le combat contre l’antisémitisme lui-même. Un trop long développement sur les Gilets Jaunes était source de malentendus et confusions, tandis qu’un trop court développement sur la dialectique islamophobie/antisémitisme pouvaient en provoquer d’autres.

Les rassemblements « républicains » n’ont pas été de francs succès, le « contre- rassemblement » non plus, et entaché d’incidents.

Là-dessus a circulé un autre texte également proposé par des camarades Agir contre l’antisémitisme et tous les racismes publié par Libération le 19 mars. cette fois ci je n’ai pas signé cet appel, fruit lui d’une assez longue gestation collective entre des militants. Je partageais une grande partie de son contenu mais certains points me semblaient faux ou discutables. Surtout je ne comprenais pas l’objet de cet appel : une réponse à l’autre appel ? Un proposition de plateforme ? Ou un symptôme d’un malaise…Celui des antiracistes qui auraient « oublié » l’antisémitisme ?

En attendant on trouvera ci-dessous ces fameux appels

Ça suffit !

L’appel à l’union contre l’antisémitisme

Rassemblement le 19 février en France et à Paris ((République)

Vendredi, 15 Février, 2019

Les actes antisémites se sont dramatiquement multipliés au cours de l’année 2018. Ça suffit !

L’antisémitisme n’est pas une opinion, mais un délit. Il est redevenu une incitation au meurtre. Ilan Halimi, les enfants de l’école Ozar Hatorah, les victimes de l’Hyper-Casher, Sarah Halimi, Mireille Knoll, tous ont été assassinés, parfois torturés parce que Juifs. Ça suffit !

Nous sommes tous concernés. L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs. Il est l’affaire de la nation tout entière.

Nous portons dans le débat public des orientations différentes, mais nous avons en commun la République. Et jamais nous n’accepterons la banalisation de la haine.

C’est pourquoi nous appelons l’ensemble des Français à se réunir, le mardi 19 février dans toutes les villes de France, et à Paris, place de la République à 19 h, pour un grand

pour dire ensemble : NON ! L’antisémitisme, ce n’est pas la France !

Parti Communiste Français • Gauche Républicaine et SocialisteLa République en Marche • Europe Écologie Les Verts • La France insoumise • Les Républicains • Parti Radical de Gauche • Mouvement des Citoyens • Mouvement Démocrate • Union des Démocrates et des Écologistes • Les Centristes • Parti socialiste • Union des Démocrates et Indépendants • CAP 21 • Mouvement RadicalAgir • Les Radicaux de Gauche • Génération.s •Alliance Centriste • République & Socialisme • Mouvement des Progressistes • Place publiqueClub XXIe SiècleHES • GayLibMJLFULIFLICRA • SOS Racisme • La maison des potes • Volt FranceCercle Bernard Lazare • GODF • GLMF • Frapar •Animafac • JOC • FIDL • SGL • UNL • Parlement des étudiants • UEJF •UNEF • FAGE • UNI • Les Jam • Jeunes radicaux • Jeunes Républicains • UDI Jeunes • Les Jeunes Génération.s • Les Jeunes Écologistes • Les Jeunes socialistes • MJCF •Printemps Républicain

Appel

(A rassemblement le 19 février, Ménilmontant)

« Contre les actes antisémites, contre leur instrumentalisation, pour le combat contre toutes les formes de racisme »

Nous soussignés associations, partis, syndicats, indépendants, sommes toutes et tous activement impliqués dans la lutte contre le racisme sous toutes ses formes. La lutte contre l’antisémitisme fait partie à part entière de notre combat antiraciste. Nous condamnons fermement les actes antisémites, qui surgissent dans un contexte social et politique particuliers.

Malgré l’ampleur du dispositif de répression policière et judiciaire déployé contre les Gilets jaunes par l’État, le mouvement continue de bénéficier d’un fort soutien populaire. Il n’est pas homogène et révèle une effervescence sociale. Face à un gouvernement déterminé à ne pas répondre aux attentes sociales, il reflète la société française et ses contradictions et a largement évolué dans ce qu’il porte depuis le mois de novembre.

La séquence que nous vivons est par conséquent confuse. Si des éléments d’extrême-droite sont encore présents, le mouvement montre bien qu’ils sont loin d’être hégémoniques et capables d’en prendre le contrôle, en l’état actuel. Politiquement, mais aussi physiquement, les groupes d’extrême-droite sont mis à l’écart, comme cela a pu être constaté à Lyon, Paris, Toulouse ou encore Bordeaux. Plus le mouvement perdure, plus l’espace auquel l’extrême-droite pouvait prétendre durant les premières semaines semble se rétrécir. Parallèlement, les contacts et convergences avec des syndicats, des collectifs antiracistes, de sans-papiers, de soutien aux migrants se renforcent.

Les tags antisémites du week-end du 9 Février comme la dégradation du lieu de mémoire d’Ilan Halimi s’inscrivent dans le contexte de cette période de brouillage politique et informatif. Une période qui favorise la résurgence d’un racisme identitaire rappelant celui de l’entre-deux guerres. Ces actes antisémites portent bien la signature idéologique de l’extrême-droite nostalgique du nazisme (croix gammées, croix celtiques, « juden » etc.). Ils témoignent de la progression de la dialectique d’extrême droite à l’échelle nationale et planétaire dans un contexte d’aggravation des inégalités sociales. Or le gouvernement et ses alliés ont choisi d’instrumentaliser ces actes contre les Gilets jaunes, dénonçant leur supposée violence, antiparlementarisme et antisémitisme.

Pourtant, c’est bien ce gouvernement qui, récemment, entreprenait de réhabiliter le Maréchal Pétain, chef du régime collaborationniste de Vichy. C’est bien cette même classe politique qui trouvait si peu à redire des hommages rendus à Maurras ou à Céline, écrivains violemment antisémites. L’antisémitisme est une affaire bien trop grave pour la laisser à celles et ceux qui, jour après jour, s’emploient à stigmatiser et à réprimer les minorités. Le sommet du cynisme est atteint lorsque, déjà, nous pouvons percevoir le glissement dangereux consistant à attribuer la montée de l’antisémitisme au « communautarisme musulman », comme n’a pas manqué de s’y adonner un Eric Ciotti hélas pas isolé. Le racisme structurel n’est ni le fait des Gilets jaunes, ni le fait des minorités. Il est celui de l’État qui organise une société inégalitaire et violente. 

Nous n’acceptons pas la manipulation dégradante de la lutte antiraciste par tous ceux qui, le plus souvent, ont favorisé le racisme. Nous luttons contre le racisme sous toutes ses formes, nous n’oublions pas non plus tous les actes racistes et toutes les violences policières islamophobes, négrophobes, rromophobes, visant les asiatiques, les personnes LGBT. Ce que disent les chiffres depuis des années tient en une phrase : le racisme avance en France et en Europe. Nous ne manifesterons pas ni ne participerons à la grand-messe organisée par les forces et partis politiques, ceux qui se disent progressistes avec ceux qui s’inscrivent contre le mouvement social, et qui affirment ensemble : « le racisme, ce n’est pas la France. » Cet « antiracisme », vidé de sens social et politique, est celui des pompiers pyromanes. L’antiracisme que nous revendiquons reconnaît la responsabilité politique du gouvernement français et des forces politiques alliées qui défileront avec lui. Manifester contre le racisme avec ceux qui, LREM en tête, en sont responsables et l’instrumentalisent relève pour nous de la contradiction et de la faute politique. Nous affirmons que cela ne peut être que contre-productif.

Nous ne nous laisserons pas prendre en otage entre les instrumentalisations du gouvernement ou celles des officines et ambassades poursuivant un agenda n’ayant rien à voir avec le combat contre le racisme et l’antisémitisme. Notre refus de la haine antisémite comme de toutes les haines raciales nous l’exprimerons sur un terrain dégagé de tout ce qui produit et entretient ces haines. Le mouvement anti-raciste ne servira pas de caution pour salir les Gilets jaunes. La période est dangereuse nous en sommes conscients, et une sortie de crise qui se contenterait de rétablir l’ordre, serait porteuse de conversion à la haine raciale et au fascisme. Les mobilisations exigent des réponses sociales et démocratiques. La responsabilité gouvernementale est totalement engagée.

Nous appelons à manifester contre les actes antisémites, contre leur instrumentalisation, contre le racisme sous toutes ses formes.

UJFP, PIR, Collectif Rosa Parks, ATMF, FTCR, Femmes plurielles, Fondation Frantz Fanon, AFPS 63, AFPS Paris 14-6, AFPS Paris Sud, Action Antifasciste Paris-Banlieue, FUIQP, Argenteuil Solidarité Palestine, Comité Adama, CEDETIM/IPAM, AFD International, Urgence notre police assassine (UNPA), NPA, Le temps des lilas, Réseau Euro-Maghrébin Citoyenneté et Culture-REMCC, etc. et une centaine de personnalités

Agir contre l’antisémitisme et tous les racismes

Ces dernières semaines, les faits nous reparlent de l’antisémitisme : une hausse de 74% des actes  contre les Juifs en 2018 ; des croix gammées sur le portrait de Simone Veil ; des insultes évidemment antisémites à l’encontre d’Alain Finkielkraut ; deux cimetières juifs profanés… Il n’est plus possible de nier la réalité du retour de la haine antijuive. Elle se combine à l’existence d’un racisme structurel qui touche les Roms, ainsi que les populations issues de l’immigration postcoloniale qui subissent de multiples discriminations. De plus, le refus de l’accueil des migrant.es participe de ce climat général de xénophobie.

Autour du mouvement des Gilets Jaunes, des expressions antisémites ont été remarquées, comme par exemple l’équation Macron = Rothschild = Sion, significative depuis deux siècles d’un antisémitisme à peine masqué, mais bien réel. Ces faits, s’ils sont inquiétants, demeurent isolés et ne remettent pas en cause les aspirations sociales et démocratiques de ce mouvement.

La gauche de la gauche, pourtant peu suspecte d’antisémitisme, a pourtant mis du temps à prendre la mesure de sa montée et se montre fort divisée, comme l’ont montré les divers appels lors de la journée du 19 février. D’autre part, une partie non négligeable de cette gauche ne prend en considération les faits antisémites que lorsqu’ils viennent de l’extrême droite. Or, le phénomène est beaucoup plus profond, présent dans diverses couches de la société française. Le complotisme s’y répand, avec ses risques de dérapages antisémites, à l’instar de ce que furent les Protocoles des Sages de Sion de sinistre mémoire.

Nous, femmes et hommes de gauche qui ne nous sommes pas résigné.e.s à accepter le néolibéralisme économique et qui demeurons fidèles à l’idée d’une gauche sociale, nous affirmons la nécessité et l’urgence d’une mobilisation contre l’antisémitisme. Selon nous, il faut rompre avec les trop fréquents « mais » qui affaiblissent, voire annulent, l’effet des prises de position. A cet égard, la critique de la politique scandaleuse du gouvernement Netanyahou en Israël et le soutien au peuple palestinien, que nous partageons pleinement, ne doivent en rien relativiser l’opposition aux actes antisémites. Il faut dénoncer ceux qui masquent leur antisémitisme derrière un antisionisme de façade. Mais cela ne saurait justifier l’amalgame entre antisémitisme et antisionisme, ce dernier se situant sur le terrain de la critique politique.

Nous affirmons qu’aucun acte antisémite n’est acceptable, quel qu’en soit l’auteur, et ne peut être occulté ou amoindri pour quelque raison que ce soit.

Nous affirmons la nécessité d’une combinaison entre des initiatives propres de la gauche contre l’antisémitisme avec la participation aux mobilisations unitaires lors d’événements graves contre des Juifs parce que Juifs, sans tenir aucunement compte qu’il s’agisse d’adversaires politiques ou pas. Si le racisme prend des formes spécifiques suivant la population qui en est victime, la lutte contre le racisme forme un tout et nous devons nous efforcer de lier la lutte contre l’antisémitisme à celle contre les autres racismes (concernant les Noirs, les Arabes, les Roms, les Asiatiques) qui gangrènent la société française et facilitent la montée de l’extrême droite en Europe.

Nous appelons celles et ceux qui partagent nos inquiétudes à signer notre texte et à œuvrer avec nous pour que la gauche s’affirme en rempart contre l’antisémitisme et contre tous les racismes. Pour qu’elle renoue avec la partie la plus lumineuse de son passé dans ce domaine : l’émancipation des Juifs en 1791, la défense de Dreyfus, la lutte contre le nazisme, la lutte anticoloniale.

Libération 19 mars, signé par lus de 300 personnalités et militants

V – Pour un antiracisme vigoureux et universel

La brutalité néolibérale, la dislocation, la montée des racismes et hystéries identitaires

Revenons très brièvement sur le contexte général. Celui d’une mondialisation néolibérale sous domination du capital financier dans le contexte de la troisième révolution industrielle, et avec l’imminence d’une gravissime crise environnementale. Une situation qui provoque le développement de nouvelles inégalités, l’enrichissement considérable d’une oligarchie mondiale, l’enrichissement relatif d’importante classe moyenne, l’appauvrissement et la précarité d’autres, le maintien d’une extrême pauvreté de beaucoup et des migrations massives. Pareille situation provoque des tensions entre grandes puissances, Etats et multinationales ; mais aussi des mécanismes de crises idéologiques, dislocation des sociétés, et guerres civiles. L’hystérie politique se répand (pour reprendre une expression du hongrois István Bibó – 1911-1979 – relatant la situation en Europe centrale des années 1930), avec monté des nationalismes et/ou confessionalismes démagogiques, du racisme et de la xénophobie, le développement de sociétés de plus en plus brutales

Cette situation favorise le conspirationnisme (ou complotisme): votre situation change parce qu’il y a un complot de puissances « occultes » qui cherchent à vous dominer ou qui vous dominent déjà ! Des forces politiques cherchent à focaliser l’attention des masses sur ces « conspirations » étrangères et hostiles, et à gagner leur confiance pour prendre le pouvoir et combattre ces « conspirateurs », ce que font aujourd’hui Trump, Orban ou Bolsonaro. Le conspirationnisme n’a rien de nouveau, il surgit lors de toutes les périodes de crise et de mutations. Les réseaux sociaux n’ont pas créé le complotisme et les infox, ils ne font qu’en accélérer la diffusion

Les théories de complots justifiant l’antisémitisme sont très anciennes, et très enracinées puisque comme nous l’avons évoqué, elles remontent en Europe au XIIIe-XIVe siècle. Elles avaient déjà leurs dimensions locales et internationales qu’elles ont gardées. Elles permettent « d’incarner » les rapports sociaux inégalitaires (aujourd’hui capitalistes) et d’en focaliser les critiques sur des figures de boucs émissaire. Bien sur il n’y a pas que de l’antisémitisme dans le complotisme, mais l’antisémitisme est là, prêt à servir, pour canaliser des énergies fascistes ; sans que cela n’empêche les manipulateurs de ces énergies d’utiliser aussi l’islamophobie ou d’être en même temps prosioniste !

Un antiracisme divisé et défaillant ?

Nous avons vu que l’antisémitisme n’avait pas disparu avec la fin du nazisme, et moins encore avec la création de l’Etat d’Israël. Toutefois la lutte contre l’antisémitisme n’est plus, après la deuxième guerre mondiale, la priorité des antiracistes dans un pays comme la France. L’anticolonialisme est alors la question principale alors que la France mène des guerres coloniales violentes en Indochine, à Madagascar, au Cameroun, au Maroc, en Tunisie, et la plus atroce de toute en Algérie (proportionnellement à la population elle fait, de 1954 à 1962 beaucoup plus de victimes que l’actuelle guerre en Syrie). Anticolonialisme et antiracisme devraient aller de pair, mais d’une part les opposants au colonialisme resteront minoritaires dans l’opinion française jusqu’à 1960, y compris à gauche, et d’autre part la hiérarchisation « raciale » des « civilisations » qui a servi de fondement justificatif au colonialisme, n’est pas suffisamment combattue par les mouvements progressistes français. Les organisations antiracistes sont timides ou en retrait, comme par exemple – à l’époque mais pas aujourd’hui – la Ligue des droits de l’homme, ou à l’époque et plus encore aujourd’hui – la LICA devenue LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme,)

A partir des années 1950-60 des centaines de milliers de personnes migrent en France, notamment en provenance des pays anciennement sous tutelle coloniale (devenus indépendants ou DOM), pour diverses raisons politiques ou/et de recherche de conditions de vie meilleures. Mais le fond raciste colonial construit sur la hiérarchisation des « civilisations » subsiste dans les mentalités et les politiques, et pas seulement dans la nouvelle extrême droite incarnée alors par le Front National.

Ce racisme « post-colonial » à des formes diverses et touche de manière variable les populations plus ou moins concernées (Arabes maghrébins, Africains sub-sahariens, Asiatiques, Antillais Guyanais et Réunionnais …) et par extension et identification d’autres populations migrantes d’ascendance non franco-coloniale (Turcs, Asiatiques non-indochinois). Contrairement à d’autres formes de xénophobie et racisme qui avaient pu à certaines époques toucher temporairement des groupes internes (Bretons, Corses…) et externes (Italiens, Polonais, Portugais…) il perdure au-delà des générations en particulier à l’encontre des populations « musulmanes » ou supposées telles et des « migrants » (souvent d’ailleurs considérés d’abord comme « musulmans ») suite aux déplacement de population provoqués par des dislocations néolibérales et des guerres des années 2000. SOS Racisme, l’organisation qui se voulait la nouvelle expression de l’antiracisme des années 1980 a largement déserté le combat contre ce racisme post-colonial et islamophobe.

« Vieux » racismes antisémites et rromanophobes et « nouveaux » racismes post-coloniaux se superposent et se combinent. Chaque cas est différent, et par exemple, les juifs ne subissent pas les mêmes discriminations à l’embauche ou au logement que les arabo-musulmans ou les africains. Il en va de même pour les autres formes d’exclusion et de discrimination selon la classe sociale, le genre, etc., dont bien sur le sexisme et l’homophobie.

Enfin la stigmatisation d’un groupe, les discrimination qu’il peut subir, ne protègent pas les membres de ce groupe de leurs propres dérives racistes ou discriminantes à l’égard des membres d’autres groupes. Au contraire dans le mécanisme de dislocation sociale que nous fait vivre la mondialisation libérale certaines forces politiques vont défendre (ou supposément) défendre des groupes contre d’autres : mobiliser la lutte des français pauvres contre les « migrants » et les « musulmans » mobiliser la lutte contre l’antisémitisme et/ou les droits des femmes contre les « islamistes » (et tous les musulmans et assimilés), mobiliser des racisés « post-coloniaux » contre les « juifs et les croisés »

Et face à cette situation, les antiracistes seraient défaillants.

Une  faillite» de la « gauche de la gauche » ?

Les antiracistes conséquents ont-ils su faire face à cette situation de monté des racismes et de développement de la fragmentation ? Sans doute pas si l’on constate la dégradation de la situation…

Une critique particulière est faite en ce qui concerne la question de l’antisémitisme à la « gauche de la gauche » (supposée antiraciste conséquente par nature). Il y aurait en matière de lutte contre l’antisémitisme, sinon une faillite, du moins une gène perturbante. Je ne parle pas ici des imprécateurs anti-gauchistes et islamophobes que nous avons évoqué plus haut, mais de militants progressistes et antiracistes et de réflexions se voulant souvent autocritiques.

Précisons d’abord, de quelle « gauche » parle-t-on ? Je n’aime pas trop ce terme « gauche de la gauche », qui participe d’une façon d’aligner de manière simpliste les opinions politiques sur une corde à linge allant de l’extrême gauche à l’extrême droite, d’ailleurs je n’aime pas « gauche » non plus, mais enfin…

La « gauche de la gauche » en question ce sont les militants combattant le racisme (dont l’antisémitisme et l’islamophobie), membres ou sympathisants des organisations politiques à gauche des socialistes et se réclamant de l’écologie, de la justice sociale de l’altermondialisme, et aussi les organisations de travailleurs immigrés créées dans les années 1970-80 (AMF, ATMF, FTCR, ACORT, etc.), des syndicalistes et associatifs, certains groupes actuels dans les quartiers, certains groupes de musulman.e.s.

Le premier point de cette critique/autocritique serait une sous-estimation de la virulence de l’antisémitisme aujourd’hui, et le deuxième point une mauvaise appréciation des priorités dans les luttes de solidarité.

Virulence accrue de l’antisémitisme ? Nous avons répété tout au long de ce texte l’importance particulière de la persistance des mythes antisémites dans les sociétés euro-occidentales et française notamment. Cela pouvant se traduire par des actes antisémites caractérisés. Ceux-ci sont-ils en hausse ? Je me méfie des statistiques en la matière, surtout quand elles sont évoquées par un ministre fâché avec l’arithmétique et la vérité comme Christophe Castaner. Mais à l’évidence, depuis une vingtaine d’année on assiste à une banalisation de stéréotypes antisémites, et surtout à une multiplication des actes violents. Ces dernières années des Juifs ont été ciblés, violentés et tués parce que juifs, et par des brutes et des assassins issus de nos sociétés française ou belge, et pas tous « djihadistes ». Bien sur il y a les djihadistes ou leurs admirateurs font des victimes non juives (ou non ciblées comme telle), et quelques cibles sont visées parce que Chrétiennes (ou supposées telles) dont un prêtre catholique assassiné parce que prêtre. Mais il y a bien importance croissante et retentissement des actions judéophobes dans la France d’aujourd’hui.

L’antisémitisme actuel, ne serait vigoureusement condamné par cette « gauche de gauche » que dans la mesure où il serait le fait de l’extrême droite ou l’objet d’une instrumentalisation (des gouvernants français, de la droite, de la gauche, des médias, des sionistes et des israéliens, …) ? Peut-être ? Même ce n’est pas mon impression, d’analyses (depuis l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic en 1980) ni en matière de débats, ni en matière d’action, en tout cas concernant les mouvements militants que je fréquente.

Y a-t-il autocensure ? Pour ne pas perturber des alliances avec des groupes sociaux ou politiques dans les nécessaires combat anti-impérialistes ou anti-guerres, et en particulier dans la nécessaire lutte pour défendre les droits des palestiniens ? En ce qui me concerne j’ai été choqué de la présence, il y a quelques années, dans des manifestations contre les guerres israéliennes au Sud Liban et à Gaza, d’entendre certains groupes proférer des slogans appartenant à la rhétorique antisémite islamiste déjà évoquée (genre allusion à la bataille de laGazwa al-Handaq), dont la plupart de mes camarades ignorait totalement le sens et l’origine – de même d’ailleurs que certains des manifestants qui les criaient ! On peut discuter des attitudes neutres, sinon complaisantes, de certains mouvements à l’égard de ces antisémites-là, par exemple le mouvement « Euro-Palestine ». Mais les « gauches de la gauche » évoquées plus haut non jamais cautionné, et a fortiori fait alliance avec ces antisémites,

Sous-estimation ? Indifférence ? Ignorance ? Ou affaiblissement, voire même dans certains cas et milieux sociaux disparition des « gauches de gauches »

Là où il n’y a plus de gauche

On constate qu’en France des « juifs », (pas tous les juifs), comme de nombreux musulmans (pas tous les musulmans), sont politiquement plus conservateurs que jadis, à l’image malheureusement de l’ensemble de la société française.

Examinons d’abord l’évolution politique de la « communauté juive » en France .

Précisons : « communauté » peut signifier plusieurs choses :

– Une communauté de foi et de pratique religieuses avec ses organisations religieuses (par exemple le Consistoire ou les associations gestionnaires de synagogue) ;

– Ou l’ensemble des organisations qui se désignent comme juives (par exemple l’Association des médecins israélites de France), ou même qui s’imaginent représenter les juifs comme le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) ;

– Ou des Juifs qui se considèrent comme tels ou sont considérés comme tel par d’autres, du fait de leurs ascendances familiales, de leur traditions ou tout ou partie de leurs cultures et participant peu ou pas du tout aux organisations « communautaires ». Cette dernière catégorie étant sans doute la plus nombreuse.

Des « juifs », aussi divers soient-il, ressentent une hostilité judéophobe croissante, .diffuse ou précise. Il faut tenir compte de ce ressenti. Dans certains cas corroborée par des faits. Par exemple des brimades contre des écoliers juifs et qui entrainerait un départ massif de ces écoliers vers des établissements privés. Il y a globalement dans la société française une augmentation de la fréquentation des écoles privées en France, qui concerne toutes sortes de populations bourgeoises et populaires, et donc des juifs et des musulmans. Quand on examine les motivations de ces transferts scolaires, la plus fréquente est « le meilleur service des écoles privées » (ce qui par ailleurs n’est globalement fondé sur rien sinon l’idéologie privatrice en vogue), mais musulmans et juifs invoquent des difficultés plus ou moins religieuses, et juifs plus que musulmans, la volonté de soustraire leurs enfants à des brimades (nombre de ces juifs mettent si possible leurs enfants dans des écoles juives, tandis que les musulmans, faute d’école musulmanes, optent souvent pout des écoles catholiques… voir juives comme l’ORT de Montreuil !). Etrange imbroglio, mais significative.

Deuxièmement, la partie la plus « communautaire » de cette communauté est, de plus en plus, encadrée par des organisations religieuses réactionnaires et représentée par des militants politique de l’extrême droite ou de droite extrême  franco-israélienne, aujourd’hui à la tête de CRIF, il suffit de comparer leurs discours racistes avec celui d’un Théo Klein président du CRIF dans les années 1980. De même, de comparer l’évanescence actuelle organisation de jeunesse juive de gauche Hachomer Hatzair puissante il y a un demi-siècle à la vigueur de la Ligue de défense juive d’extrême droite raciste. Il n’y a pas (plus) de gauche dans cette partie organisée et visible qui s’exprime dans les médias au nom de la « communauté juive » (sans représenter pour autant tous les juifs). Et la « gauche de la gauche » n’existe aujourd’hui guère à la base dans les quartiers ou les lieux communautaires juifs réellement existants.

Et du coté des musulmans ou supposés tels ?

Il n’y a pas plus (ni moins) de communauté musulmane que de communauté juive, avec ses institutions religieuses, ces organisations civiles à références musulmanes, et la masse de population qui en France est de confession musulmane ou perçu comme telle. Et il y a les « quartiers populaires », dont rappelons-le au passage la majorité des habitants n’est pas musulmane, mais la grande majorité est pauvre, et aussi que de très nombreux musulmans qui vivent loin de ces quartiers

Précisions avant de se poser la question ; la gauche sous-estime-elle l’ampleur de l’antisémitisme en France, parce « propalestinienne » et « sociale » elle ne voudrait pas « fâcher » ses alliées des quartiers populaires, « arabo-musulmans » ?

Les « quartiers », et bien au-delà des quartiers, des « jeunes issus de » (ou les plus tout à fait jeunes) sont soumis à toute sorte de stigmatisations et ségrégations. Les discours, brimades et agressions à caractère racistes ou islamophobes. Il y a dans certains quartiers, ou lieu de regroupement sociaux ou religieux (et pas que musulmans), des discours antisémites, présentés parfois comme de résistance à l’ennemi juif à la fois « sioniste » et cause des malheurs sociaux.

Ces dernières années des groupes, souvent assez informels, mais aussi parfois organisés liés à des réseaux salafistes musulmans, ou à certains secteurs de l’extrême droite ont diffusé et diffusent cet antisémitisme. La « gauche de la gauche » n’a pas, ou n’a plus beaucoup, d’implantation et de relais dans les lieux de sociabilité, physiques ou virtuels de ces populations .

Je n’ai pas l’impression que la gauche altermondialiste, écologiste et sociale que je fréquente et à laquelle je participe depuis des années, « sous-estime » l’antisémitisme, ou ne réagit que si cet antisémitisme est instrumentalisé par des politiciens ou intellectuels réactionnaires comme Marine Le Pen, Manuel Vals, Alain Finkielkraut ou Philippe Val. Cela signifie-t-il qu’il n’y a pas de problème ? Qu’il existe une certaine difficulté à entendre les expériences vécues de racisme ou la peur que connaissent des juifs en France ? De voir (souvent simplement de comprendre), l’antisémitisme, rhétorique ou actif, dans certaines manifestations ou attitudes, depuis des crétins faisant des quenelles ou reprenant des stéréotypes judéophobes, jusqu’à de militants retors des diverses obédiences nationalistes ou confessionnelles . Il faut savoir exclure ces derniers venu parasiter des rencontres ou manifestations (je me souviens comment nous avons virés, avec des camarades musulmans, des soraliens lors de la création du comité « Une école pour toutes et tous » au début des années 2000).

Pour résumer un peu brutalement, la « gauche de la gauche », dans l’ensemble (il y a malheureusement des exceptions), ne sous-estime pas l’antisémitisme et, dans l’ensemble (il y a malheureusement beaucoup d’exception), l’islamophobie. Mais ses actions restent très incantatoires, et elle est fort peu présente (moins que jamais) dans les populations ou « ça se passe ».

Questions pour un front antiraciste

La situation actuelle impose de créer un front antiraciste large. Ce qui signifie des actions communes entre toutes sortes de forces et mouvements d’opinions, champs d’actions, options politiques ou philosophiques différentes.

Large jusqu’où ?

L’antiracisme ne se divise pas, quand on combat une forme de racisme ont doit combattre toutes les autres. Mais sans oublier les conditions particulières dans lesquelles se manifestent les différentes formes de racisme, la condition particulière de chaque population « racisée ».

Il faut prendre à sa juste mesure la réalité actuelle de l’antisémitisme. Ce point vient en premier dans ma liste puisqu’au cœur de ce texte et étant largement développé ci-dessus, je n’y reviens pas. Ajoutons immédiatement que :

– « L’antisionisme » n’est pas un critère en soi discriminant, on peut trouver dans un front antiraciste large des gens ou des mouvements qui ont diverses appréciations ou analyses historiques ou politiques, ou pas d’appréciation du tout, du sionisme.

– Mais les antiracistes condamnerons la politique israélienne, ses soutiens politiques et intellectuels hors d’Israël. Un antiraciste conséquent ne saurait avoir la moindre complaisance pour des manœuvres grossières telles que l’incrimination de l’antisionisme, ou les poursuites contre les militants de BDS ( même si on peut avoir diverses appréciation sur cette campagne, que pour ma part je soutiens).

La forme la plus virulente du racisme aujourd’hui en France, comme dans le monde, est l’islamophobie. La critique comme quoi parler d’islamophobie serait « interdire de critiquer une religion » et un sophisme aussi ridicule que l’était celui consistant à dire il y quelques années que « les arabes ne sont pas antisémites puis qu’ils sont eux même sémites ». La reconnaissance de la réalité de l’islamophobie est une démarcation absolue pour tout antiracisme conséquent. (la question de l’islamophobie mérite une étude particulière, qui n’est pas l’objet du présent texte, mais sans doute d’un autre prochainement).

Les racismes coloniaux (la hiérarchisation des races et civilisations pour justifier l’esclavage et les conquêtes coloniales) se projettent puissamment dans notre réalité politique postcoloniale frappant des pans entiers de la société française des catégories « noirs » ou « arabes ». On doit par ailleurs débattre de ce que signifie ce « post-colonialisme » dans la réalité sociale française et dans la politique internationale.

La Rromophobie est un invariant du racisme pourtant toujours oublié ou considéré comme marginal.

Il y a aussi quelques questions dont il faut savoir débattre sereinement notamment :

Est-il utile, nécessaire, que les victimes d’une forme particulière d’oppression, de ségrégation, de discrimination, s’organisent entre elles ? Très souvent les luttes contre des formes particulières d’oppression ont été subordonnées à des luttes émancipatrices supposées plus globales, lutte pour la démocratie, luttes du prolétariat et pour le socialisme, luttes pour la libération nationale. Un des apports du féminisme a été de casser cette logique de subordination, de secondarisation des luttes. Les féministes afro-américaine ont introduit à la fin des années 1980 la notion « d’intersectionnalité », rendant compte des difficultés qu’elles avaient de mettre en avant les conditions d’oppression spécifiques des femmes dans le mouvement des noirs, et les conditions d’oppression spécifiques qu’elles avaient en tant que noires dans le mouvement féministe.

Il ne s’agit pas seulement de faire converger des luttes contre un seul et même adversaire supposé (le « capitalisme », « l’occupant » colonial ou impérialiste) mais de savoir identifier les oppressions (sociales, racistes, sexistes, homophobes, etc.), mesurer les contradictions et combiner les mouvements d’émancipation dans la société d’aujourd’hui.

La notion de « philosémitisme » fait débat depuis qu’elle a été reprise par Houria Bouteldja du Parti des Indigènes de la République dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous : Vers une politique de l’amour révolutionnaire, (La Fabrique 2016). Ce concept a été développé à l’origine par Hanna Arendt notamment en 1979 dans Les origines du totalitarisme pour laquelle ce philosémitisme était une autre face de l’antisémitisme, développée en conséquence de la culpabilité que les Européens ressentent à propos de la Shoah, et contribuant à mettre encore une fois les juifs comme « groupe à part ». Houria Bouteldja parle de « philosémitisme d’Etat » ce qui pour certains de ses critiques revient à alimenter un des stéréotypes antisémites, selon lequel les juifs, fort de leur pouvoir occulte sont aux cotés des puissants. Il y a en ce domaine deux pièges :

– celui de nier (ou de donner l’impression de nier) l’importance de la commémoration et du souvenir de la Shoah, qui n’est pas en soi du « philosémitisme » mais la condamnation d’un crime contre l’humanité imprescriptible et la reconnaissance par la République française de la participation de l’Etat à ce crime (reconnaissance qui ne date que de la déclaration de Jacques Chirac en 1995).

– S’il est juste de constater que l’on ne commémore ni n’entretenons le souvenir d’autres crimes contre l’humanité imprescriptibles commis par la France (dans le contexte colonial), ce serait une erreur grave que de considérer que la commémoration de la Shoah participerait d’un « privilège » juif.

La question du « racisme d’Etat » est également posée. A l’évidence il y a des aspects racistes dans les politiques menées en France et en Europe ces dernières années. Peut-on pour autant parler de système cohérent de Racisme d’Etat, gravés dans les textes et dominant dans l’idéologie comme on pouvait en parler dans l’Algérie coloniale (formellement jusqu’à 1958), aux Etats Unis de la ségrégation  y compris hors des Etats du Sud), dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, où dans l’Etat d’Israël ? Je ne crois pas mais cela se discute.

Tous ces débats sont utiles. Mais l’objectif, la nécessité, c’est la constitution d’un front large contre les racismes et les discriminations, et actif partout face aux racistes et discriminateurs de toutes obédiences.

Bernard Dreano, Mars 2019

***

Des livres , des articles… (liste bien sur non exhaustive)

Je retiendrais en premier lieu quelques livres :

Ilan Halevi (1943-2013) : Question juive, la tribu, la loi l’espace, première édition en 1981, que les éditions Syllepse ont eu la bonne idée de rééditer en 2016.

On lira aussi avec profit : Ilan Halevi : Islamophobie et judéophobie, l’effet miroir, recueil de textes publié par les éditions Syllepse en 2015.

Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé, publié en Israël en 2008, en France, Fayard 2008.

Sur le fond historique :

Leon Poliakov (1910-1997) Histoire de l’antisémitisme, écrit entre 1956 et 1977, cette étude magistrale est parue en poche en deux tomes éd. Le Seuil, sciences humaine en 1991

Et aussi plus spécifique : Zeev Sternhell : Aux origines d’Israël , Entre nationalisme et socialismepremière éditions 1996, en poche Gallimard Folio Histoire 2004.

Et puis :

Raul Hilberg La Destruction des Juifs d’Europe, 1961,première édition française chez Fayard en 1988, édition définitive 2006, en trois tomes Éditions Gallimard, coll. « Folio Histoire ». 

Gilbert Achcar : Les Arabes et la shoah,Sinbad Actes Sud 2013

Plus anciens :

Abraham Leon : La conception matérialiste de la question juive,écrit entre 1940 et 1942, EDI en 1968 /1992, en ligne sur https://www.marxists.org/francais/leon/CMQJ00.htm

Bernard Lazare (1865-1903) qui se voulait « sioniste libertaire » a écrit en 1894 :L’antisémitisme, son histoire, ses causes,disponible chez Archives Karéline éditions (2010)

Ernest Renan : Qu’est-ce qu’une nation et autres essais politiquesPresse Pocket 1992 et Mille et une nuits 1997

Et pour débattre (entre autres…) :

Robert Hirsch : Sont-ils toujours des Juifs allemands ? La gauche radicale et les Juifs depuis 1968, éditions l’arbre bleu, 2017

Shlomo Sand : La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, La Découverte 2016, traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

Dominique Vidal : Antisionisme = Antisémitisme, réponse à Emmanuel Macron, Libertalia 2018.

Union Juive française pour la Paix (UJFP) : Une parole juive contre le racisme, Syllepse, 2ème édition 2018.

Michel Warschawski, Leila Shahid, Dominique Vidal : Les banlieues, le Proche-Orient et nous L’Atelier, 2006

Parmi les très nombreux articles,

Quelques-uns très significatifs

Rony Brauman, Les déclarations d’Emmanuel Macron nourrissent et amplifient l’antisémitismewww.agencemediapalestine.fr/blog/2019/02/25/rony-brauman-les-declarations-demmanuel-macron-nourrissent-et-amplifient-lantisemitisme/

Shlomo Sand, Des sémites et des antisémites, des sionistes et des antisionisteshttps://blogs.mediapart.fr/shlomo-sand/blog/250219/propos-des-semites-et-des-antisemites-des-sionistes-et-des-antisionistes

Michel Tubiana, Du bon usage de l’antisémitisme en politique

https://blogs.mediapart.fr/michel-tubiana/blog/180219/du-bon-usage-de-l-antisemitisme-en-politique

– Edwy Plenel, Contre l’antisémitisme, sans confusions

https://www.mediapart.fr/journal/france/190219/contre-l-antisemitisme-sans-onfusions

– Ilan Halevi, Encore une fois à propos du sionisme et de l’antisémitisme : http://www.reperes-antiracistes.org/article-le-militant-ilan-halevi-est-mort-119001424.html

Alain Gresh, Antisionisme, antisémitisme et idéologie coloniale

https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/antisionisme-antisemitisme-et-ideologie-coloniale,2921

Gérard Noiriel, Les gilets jaunes, l’antisémitisme et la démocratie du public

https://noiriel.wordpress.com/2019/02/20/les-gilets-jaunes-lantisemitisme-et-la-democratie-du-public/

Camilla Brenni, Memphis Krickeberg, Léa Nicolas-Teboul & Zacharias Zoubir : Le non-sujet de l’antisémitisme à gauche Vacarme 86 /Hiver 2019 Fractures à Gauche

Et aussi pour contribuer au débat :

Jérôme Latta, Actes antisémites: un pourcentage est-il une information?

https://blogs.mediapart.fr/jerome-latta/blog/140219/actes-antisemites-un-pourcentage-est-il-une-information-0

Fabienne Haloui, Antisémitisme, islamophobie, négrophobie

https://christinedelphy.wordpress.com/2019/02/19/antisemitisme-islamophobie-negrophobie/

-Delphine Horvilleur, L’antisémite à travers les siècles est toujours un intégriste

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/120219/delphine-horvilleur-l-antisemite-travers-les-siecles-est-toujours-un-integriste

Nonna Mayer, Le mouvement des gilets jaunes n’est pas antisémite en soi, mais facilement instrumentalisé par des extrémistes

https://www.mediapart.fr/journal/france/190219/nonna-mayer-le-mouvement-des-gilets-jaunes-n-est-pas-antisemite-en-soi-mais-facilement-instrumentalise-par

Dominique Vidal, « Contre l’antisémitisme, avec intransigeance et sang-froid » :

https://blogs.mediapart.fr/dominique-vidal/blog/150219/contre-lantisemitisme-avec-intransigeance-et-sang-froid

-Denis Sieffert, Le temps de toutes les confusions

https://www.politis.fr/articles/2019/02/le-temps-de-toutes-les-confusions-40034/

Henri Goldman, Il faut distinguer antisémitisme et antisionisme politique :

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_henri-goldman-il-faut-distinguer-antisemitisme-et-antisionisme-politique?id=10149460

Bertrand Heilbronn, Comment Israël manipule la lutte contre l’antisémitismehttps://orientxxi.info/magazine/comment-israel-manipule-la-lutte-contre-l-antisemitisme,2892

-Sylvain Cypel, Non, l’antisionisme n’est pas un antisémitisme réinventé

https://orientxxi.info/magazine/non-l-antisionisme-n-est-pas-un-antisemitisme-reinvente,1954

-Gilles Manceron, Au croisement de trois histoires : antisémitisme, sionisme et droits des Palestiniens

http://www.trop-cest-trop.fr/au-croisement-de-trois-histoires-antisemitisme-sionisme-et-droits-des-palestiniens/

Hervé Nathan, Que cache vraiment la loi Rothschild 

https://www.alternatives-economiques.fr//herve-nathan/cache-vraiment-loi-rothschild/00088311

2 réponses à “Du portail de Strasbourg à la place de l’Etoile (en passant par la porte de Jaffa)

  1. Merci d’avoir partagé ce texte.

    Il y a quelques coquilles, ce qui est dommage mais pas grave. En revanche, j’attire votre attention sur celle-ci !
    « Pour les juifs d’Europe centrale, très majoritairement yiddishophones ou germanophobes (…) »

    Sur le clavier, les touches n et b sont voisines et l’erreur est compréhensible mais elle est particulièrement malheureuse ici…

    Bien cordialement
    Une fidèle lectrice

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.