L’autre face si peu radieuse des « cités radieuses »

En premier lieu, un bel objet (couverture, papier, mise en page). Les éditeurs/éditrices fournissent des explications en terme de coût et de prix du livre, de conception, de papiers et de typographies, de fabrication et d’impression. Cela reste très rare.

Dans sa préface Emmanuel Faye parle, entre autres, d’approche critique, d’éléments passés sous silence, des limites dans la comparaison entre Martin Heidegger et Le Corbusier, des possibles implications politique de la pensée de ce dernier dans son œuvre d’architecte et d’urbaniste, des critiques qui « se sont heurtés à tous ceux qui refusaient d’examiner la possible part d’ombre dans l’image de Le Corbusier », des réserves émises par Henri Lefebvre ou Pierre Francastel, des fascistes français et de Georges Valois, de l’impossibilité de « séparer, chez Le Corbusier, l’architecte et, l’urbaniste et l’écrivain », de conception normative de l’unité d’habitation, de ce qui défavorise « une sociabilité plus humaine » et des désastres que nous n’arrivons toujours pas à surmonter, de défense en philosophie du « principe de la libre recherche critique et de la discussion ouverte »…

 

Table des matières :

Préface Politiques de l’architecture : Le Corbusier en question,Emmanuel Faye, professeur de philosophie moderne et contemporaine à l’Université de Rouen (France).

La Cité française : Georges Valois, Le Corbusier et les théories fascistes de l’urbanisme,Mark Antliff, professeur d’histoire de l’art à l’Université Duke, Durham (États-Unis). Traduction de Claire Fargeot-Boll.

Le fantôme dans le complexe industriel urbain,Simone Brott, maître de conférences à la Queensland University of Technology, Brisbane (Australie). Traduction de Claire Fargeot- Boll.

L’affaire Le Corbusier par un de ses protagonistes, François Chaslin, architecte et critique d’architecture (France).

Le Corbusier et la sociologie, Jean-Pierre Frey, architecte, sociologue, professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris (France).

Le Corbusier et les eugénistes, Xavier de Jarcy, journaliste et écrivain (France).

La cité ruineuse, Xavier de Jarcy, journaliste et écrivain (France).

Fascination cellulaire et obsession biologique dans La Ville radieuse,Marc Perelman, architecte de formation, professeur d’esthétique à l’Université Paris Nanterre (France).

Louis Chevrolet, Blaise Cendrars et Le Corbusier, Daniel de Roulet, architecte et écrivain (Suisse).

Anthropomorphisme : de Vitruve à Neufert, de la mesure de l’homme au module du fascisme, Frank Zöllner, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Leipzig (Allemagne). Traduction de Pierre Rusch, à partir de la version allemande de l’article.

Index des noms et index des notions

 

Je n’aborde que certains thèmes traités. Je n’ai par ailleurs pas les compétences pour traiter de l’ensemble des analyses.

Les premiers articles reviennent sur des mouvements fascistes français et les affinités entre ceux-ci et Le Corbusier, l’idéologie « anti-matérialiste » et la « dématérialisation de la ville moderne » – « une cité éthérée, invisible, sans matière » -, les théories de Georges Sorel et de Georges Valois, la condamnation du « nomadisme », la cité-jardin « comme expression organique, corporative, de la volonté collective de la Cité française », les implications de l’architecte/urbaniste avec le fascisme, l’admiration envers Henri Ford, la modernité inséparable du bellicisme, les fantasmes de « régénérescence » et la valorisation des « élites », la ritournelle du « ni droite ni gauche », l’effacement ou la négation des contradictions, la « palingenèse mythique », les sources des idées réactionnaires…

Certain·es nient les « errances politiques » de personnalités alors que les preuves sont flagrantes, ou pour le dire comme François Chaslin : « La crapulerie et l’impunité de certaines institutions est sidérante »

Le Corbusier fait peu de cas des divers groupes sociaux et des usages différenciés de l’espace. Jean Pierre Frey insiste sur les voies de circulation, les véhicules, l’hygiène et leurs conséquences en terme de cités-dortoirs, déploiement des équipements scolaires ou hospitaliers ou la désertification des campagnes. Fonctionnalisme, dégagement, vitesse, rectitude, « La place et le temps perdus, la vacuité, le désordre et les errances du promeneur sont à bannir », la normalisation et la prolifération des flux dominent (comment ne pas faire une comparaison avec les moyens pour favoriser l’accélération de la circulation du capital). Il s’agit bien d’« appauvrir désespérément le cadre de vie des classes populaires déconsidérées et injustement délaissées ». A l’architecture extérieure s’ajoute le déshabillage du second œuvre et l’appauvrissement de la décoration. L’auteur parle de sérialisation homogénéisante des paysages, d’obsolescence programmée, du marketing du nouveau… sans oublier la réduction des coûts et des salaires de celleux qui construisent. Il aborde aussi l’intérêt de l’architecte pour « la biologie et ses portées médicales, hygiénistes ou même eugéniste » et le sinistre Alexis Carrel.

Ce dernier point est développé par Xavier de Jarcy. « Dans une confusion totale entre science et idéologie, le biologisme envahit la sociologie, l’histoire ou la philosophie ». L’auteur souligne que les frontières entre l’hygiénisme social et l’eugénisme sont floues. Il aborde, entre autres, la notion d’élevage reprise par Le Corbusier, la réduction du vivant au mécanique (et sa formulation dans « la machine à habiter »), la maternité comme service national pour les femmes, les implications racistes de la biotypologie, les conceptions organistes et évolutionnistes de l’architecture, la pyramide « des hiérarchies naturelles », les liens explicites fait par Le Corbusier entre « hygiénisme social, eugénisme et urbanisme », les conceptions de ce dernier sur l’« avenir de la race »…

J’ai particulièrement apprécié l’article de Marc Perelman, « Fascination cellulaire et obsession biologique dans La Ville radieuse », la proximité de Le Corbusier avec l’extrême droite fascisante voire fasciste, son admiration pour les dictateurs, « Son architecture et son urbanisme, en apparence pour tous, participent de fait d’une puissante idéologie qui exprime une « volonté abstraite de l’univers » ».

L’auteur analyse l’idéologie « disciplinaire, tyrannique et despotique » de Le Corbusier, l’hygiènisme radical de purification, une conception « biologiste » de la ville, des propos antisémites, une fascination pour la hiérarchie sociale et « une acceptation du caractère irréversible de la structure pyramidale de la société », un grand mépris des pauvres et des ouvrier·es, la matrice de construction de la ville nouvelle, la confrontation compétitive systématique des individus, la promotion de l’eugénisme. Il souligne, entre autres, le thème récurrent de la biologie, les effets de la « biologisation » de la ville qui rend « impossible toute transformation de celle-ci par les individus eux-mêmes », le fantasme d’un « métabolisme » contre les actions transformatrices démocratiquement choisies. « Tous ces thèmes récurrents autour de la cellule, une structure apolitique sont consubstantiels à un projet de société d’ordre »

La standardisation généralisée de la construction, la mathématisation et la géométrisation rigide de l’espace, l’ordre, l’ancrage cellulaire, la circulation permanente et la fluidité généralisée, la mort de la rue et des possibles errances… L’auteur ajoute de passionnants paragraphes en référence au Modulor, glorification du corps du mâle blanc, du corps viril…

Chacun·e pourra déguster les « privilèges de la fiction », le récit de Daniel de Roulet autour d’un Chevrolet qui vendit son nom et deux autres qui changèrent le leur, Blaise Cendras et Le Corbusier…

Le livre se conclut par un article autour de l’anthropomorphisme, « de la mesure de l’homme au module du fascisme »

Des regards lucides et pénétrants contre la mythification et la mystification.

Coordonné par Xavier de Jarcy et Marc Perelman : Le Corbusier, zones d’ombre

Editions Non Standard, Le Havre 2019, 272 pages, 25 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Le Corbusier, l’ami des fascistes, ne mérite ni statue, ni musée, le-corbusier-lami-des-fascistes-ne-merite-ni-statue-ni-musee/

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