Exterminé·es, tué·es, anéanti·es, contaminé·es…

« Rescapé(e), on essaie de rester en vie plus que de tendre vers la mort parce qu’on vit encore ceux qui sous ont voulus morts » … « Je sais seulement qu’être vivante-vivante, plutôt que survivante, est une façon de les punir. C’est ma seule vengeance possible » (Esther)

Dans leur avant-propos, Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad parlent de Marie-Odile Godard et d’un de ses propos : « Un génocide, cela ne finit jamais ». Si un génocide ne finit jamais, « alors notre travail de mémoire non plus ».

J’ajoute qu’il devrait en être de même pour les lecteurs et les lectrices. Revenir, ré-ouvrir les livres, relire les textes et témoignages, penser les victimes et les survivant·es, ne pas négliger les génocidaires – maitres d’oeuvre et donneurs d’ordre, sans oublier les « intellectuel·les » qui bâtissent une certaine « morale » pour justifier des actions, les rendre non seulement acceptables, mais « justes » et souhaitables.

Le travail de mémoire est un travail d’écoute et de réflexion (sur la construction de la tolérance à la violence extrême, la modernité de cet extrémisme, l’utilisation d’un corpus d’idées communes, de banalités, de mécaniques et de rouages « scientifiques » pour assoir et valider des choix politiques meurtriers).

Il faut rappeler le sort « des femmes violées et atteintes du virus du sida, inoculé par leurs génocidaires », que le témoignage « tient souvent d’une profonde contradiction qui nous place entre lucidité cruelle et besoin, d’espérer encore »

Un génocide s’est déroulé sous nos yeux à la fin du XXème siècle, un génocide préparé et planifié, des financements et des armements, la responsabilité des divers gouvernements et les soutiens militaires à l’armée génocidaire, l’inertie de l’ONU…

En prologue, Souâd Belhaddad souligne, entre autres, l’inépuisable in-Humanité de l’Humanité, la différence fondamentale « entre une guerre, un conflit armé et un génocide », la spécificité d’un génocide et sa désespérante universalité, les paroles qui tentent de dire les indicibles, « le génocide et le chaos qu’il a imprimé à l’intérieur de tout rescapé », le rôle de la restitution de la parole des rescapé·es, les batailles intérieures « entre le fantasme d’une impossible vengeance et le fantasme d’un impossible pardon », l’impuissance de l’écriture à dire, le présent comme temps du traumatisme, « Comme si cette période de l’horreur était, pour tout rescapé, un temps suspendu »….

En prologue, Esther Mujawayo parle quant-à-elle, de la volonté de témoigner et de raconter, « Je vais le dire pour qu’on ne dise plus jamais qu’on n’a pas su ». Elle accuse aussi : « Un million de personnes a été exterminé en moins de cent jours dans un silence assourdissant et une indifférence totale ». L’autrice aborde aussi, l’évitement du mot génocide et donc celui de l’obligation d’intervenir, des actions d’aide de quelques Hutus et des grainsd’humanité qui brûle toujours…

« Tu es un être humain : ne permets à personne ni à aucune situation de te retirer ce petit grain d’humanité, parce la vraie mort, c’est quand ce dernier grain est mort en toi. »

 

Je m’appelle Esther. L’histoire d’un prénom, des femmes atteintes du sida et mourantes de cette maladie, hier violées et aujourd’hui sans médicaments, « il ne faut pas que ceux qui ont survécu continuent à mourir ! », arrêter de compter, « Avril 1994 a été le mois de l’extermination, c’est tout »

 

Il n’est pas facile de lire les témoignages, les mots des mutilations, des viols, des tueries, « on est dedans, on est dedans ». C’est cependant nécessaire. L’autrice aborde, entre autres, le silence, les phrases suspendues, « Mais c’était encore plus horrible pour elle de ne pas terminer », les questions, « Pourquoi eux, et pas… ? », ce qui est conservé au delà de ce qui est perdu, les moyens de survie, le quotidien partagé avec les génocidaires, « nos tueurs vivent toujours avec nous », l’inimaginable, l’indicible, l’insupportable, l’histoire longue de la discrimination envers les Tutsi (et les différents massacres), le sentiment d’être coupable, le choix de vivre, « Ce ne sont pas eux, mes tueurs, qui m’ont laissée en vie, c’est moi qui, désormais, ai choisi de vivre »…

La revanche sociale que permet le génocide, devenir thérapeute en tant que rescapée, les orphelin·es et leurs traumatismes. Je souligne les pages sur le travail de thérapeute, les praticien·nes qui « ne voulaient écouter notre traumatisme que sous la forme qu’ils en attendaient », la recherche de celleux qui ont survecu·es, les blessures intérieures, la destruction de « tout » (« On ne peut pas faire notre deuil non plus puisqu’on ne sait pas quels ont été les derniers moments de nos familles »), le pouvoir être libre, les paroles entre rescapé·es, sentir que l’on dérange ou que l’on est de trop, la fatigue intérieure, la répétition des récits, « Tu passes ton temps à vouloir montrer que les tiens ont été tués, alors que c’est évident, et comme tu ne peux citer celui qui a tué car sa famille, ses voisins, tous concernés, ne vont rien dire, tu restes perdu. Personne ne les a tués, nos morts »…

La peur de ne pas être cru·e, « un rescapé a lui-même du mal à se croire », les doutes sur authenticité de « la démesurée folie des faits », le sentiment de faute « Alors que je sais que tout s’est passé exactement comme je le dis »

La seconde partie est le sobre récit de la vie d’Esther, l’enfance à la campagne, les massacres de 1959 et 1963, le pays raciste, la petite fiche signalétique, les quota limitatif des droits à la scolarité, l’exclusion du second cycle des humanités, la réinvention personnelle de l’école, Muyaga le vent mauvais, être Tutsi « condamnés à disparaître, à être exterminés », le coup d’Etat, « l’injustice subie augmente notre rage de réussir », l’exil, la Belgique, et six années d’étude, le retour au pays, la haine « puisque je sais être là parce que Tutsi », les mots à ne pas prononcer, le mariage avec Innocent, les naissances des filles, les mots cancrelat et cafard, le génocide, la radio des Mille collines, après la mort des sien·nes, les agents de la Minuar, les bagages, Inyenzi, les soldats du FPR, quitter le Rwanda, l’Ouganda, les impossibles funérailles, ce qui reste du passé, « une petite parcelle parsemée de tombes et tout autour, rien que des buissons », les mort·es mortes et les survivant·es qui périssent, le paradoxe des pensées, « Je voulais une page pour le dire, pour oser écrire que, quelquefois, je pense une chose et toute une autre contraire »…

Troisième partie, maintenant, les mots pour le dire, « trouver les mots pour dire sa souffrance, sa folie, l’horreur intériorisée », le génocide des Tutsi au Rwanda et non le génocide rwandais, les femmes sciemment contaminées, « devoir leur survie à un viol », l’horreur encore après, taire le viol c’est aussi taire sa haine du violeur, les mots pour échapper à ce qui semble sa folie, les somatisations et les traumatismes, ce qu’elles avaient subi, les images dévalorisantes et haïssables, le séjour en Angleterre, se réhabiliter comme être humain, assumer son « trop » comme un droit, s’accorder le droit de vivre, la souffrance et les apaisements, se retrouver « là » au Rwanda, le clan des veuves, la faible visibilité de la minorité survivante, les représailles des tueurs dénoncés, les programmes expéditifs pour lever la culpabilité des génocidaires, les groupes de parole de malades, le poids de la dette extérieure dans les gestions institutionnelles (une dette probablement illégitime et odieuse), la/le rescapé·e et ses pensées, « Je réclame mon droit, non pas une assistance », personne ne peut dire qu’iel ne savait pas…

La justice et son impossibilité, « Je te le dis, c’est une justice impossible à mes yeux. Je n’y crois pas : les témoins ne parlent pas, les victimes sont suspectées, et les coupables, protégés. En attendant, ceux qui ont survécu s’éteignent. La justice ne les ressuscitera pas, et, d’une autre matière, peut même parfois en tuer d’autres ».

Témoigner, témoigner, écouter, travailler en commun, dire les mots et les faits, « ce n’est pas une tuerie tribale mais une opération d’extermination décidée par mon gouvernement, et très organisée. Soutenue par la France, observée dans l’indifférence par le reste du monde », un million de personnes, réunir les survivant·es (et les générations suivantes) des autres génocides…

Et pour (ne jamais) conclure, « la grande majorité de l’universel se fiche du génocide »…

J’accuse tous les Rutuku – du nom du tueur de ma colline – qui, avec leurs machettes, ont versé du sang innocent.

J’accuse tous ces intellectuels hutu qui ont utilisé leur intelligence pour planifier, préparer l’extermination des Tutsi, « l’Itsembabwoko : le génocide ».

J’accuse tous les biens-pensants, chrétiens en tête et pas des moindres – pape, messeigneurs, prêtres et pasteurs, nonnes – pour leur silence assourdissant.

J’accuse vous tous qui avez fermé les yeux pendant qu’un innocent se faisait tuer, qu’une femme se faisait violer.

J’accuse vous tous qui avez dénoncé les cachettes des pauvres hères au bout de la course contre la mort.

J’accuse ceux qui nous ont abandonnés. Obligeant les nôtres à nous abandonner, malgré eux, dans la vie.

Le livre se termine par un émouvant entretien croisé entre Simone Veil et Esther Mujawayo.

 

« ce qu’il a été possible de commettre hier pourra être tenté à nouveau demain » (Primo Levi

Et ne pas oublier qu’aujourd’hui, certain-e-s intellectuel-le-s au nom de la « science » déclinent toujours la biologie, l’économie, la médecine, le droit… comme des espaces normatifs « naturels » pour justifier l’inégalité des êtres humains…

 

Esther Mujawayo, Souâd Belhaddad : SurVivantes. Rwanda – Histoire d’un génocide

Mikros – Editions de l’Aube, La Tour d’Aigues 2004 réédition 2019, 374 pages, 14 euros

Didier Epsztajn


En complément possible :

Florence Prudhomme : Histoire et thérapie, récit et mémoire

Mukansoro Émilienne : En 1994, la parole a tué,

histoire-et-therapie-recit-et-memoire/

L’atelier de mémoire, avant-propos de l’ouvrage « Cahiers de mémoire, Kigali, 2014 »latelier-de-memoire-avant-propos-de-louvrage-cahiers-de-memoire-kigali-2014/

Sous la direction de Florence Prudhomme : Cahiers de mémoire, Kigali, 2014le-rwanda-de-1994-est-devenu-un-gigantesque-abattoir/

et divers textes : https://entreleslignesentrelesmots.blog/?s=rwanda

sans oublier les romans de Scholastique Mukasonga : 

Coeur Tambourles-mots-le-chant-les-melodies-et-les-dissonances/

Ce que murmurent les collines. Nouvelles rwandaisesma-riviere-enchantee/

La femme aux pieds nusles-larmes-de-la-lune/

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