Vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer

« En février, les arbres sont morts, la rivière pétrifiée, comme si la source ne vomissait plus d’eau et la mer ne pouvait en avaler davantage. Le temps se fige ».

Aborder l’histoire avec les mots et les inventions de la littérature, « La littérature permet tout ». Faire récit en agençant les petits éléments et les lignes de force. « Le temps des mots, compact ou liquide, impénétrable ou touffu, dense, étiré, granuleux, pétrifie les mouvements, méduse ». Souligner ce qui fait sens en regard de L’ordre du jour.

Un 20 février, et cette année là « ne fut pas une date comme les autres », vingt-quatre hommes, vingt-quatre pardessus de couleur sombre, vingt-quatre costumes trois pièces, « Nous sommes au nirvana de l’industrie et de la finance. Ils sont à présent silencieux, bien sages, un peu cuits d’attendre depuis bientôt vingt minutes ; la fumée de leurs barreaux de chaise leur picore les yeux ». Hermann Goering, « Les vingt-quatre lézards se lèvent sur leurs pattes arrière et se tiennent bien droit », un nouveau chancelier, des élections à venir et à gagner pour les bruns fascistes. Il fallait donc de l’argent, beaucoup d’argent, plus que les coutumiers pots-de-vin, dessous-de-table, actes de corruption ordinaire… et pour ces hommes d’affaires, « un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds »…

En somme, la rencontre de l’ordre industriel et de l’ordre criminel, au delà du quotidien des meurtres au travail déguisés en « accidents du travail ». L’ordre du jour est aussi le choix raisonné de la guerre et des affaires de guerre, de l’ordre contre la démocratie, des élites contre le peuple… et qu’importent les faux frais, qui se nommeront réquisitions, enrôlements, déportations, concentrations, génocides…

Le regard se déplace ailleurs en Europe, chez ces dirigeants comme Lord Halifax, les diners partagés et la construction de ce que certain·es nomment toujours « la politique d’apaisement ». Eric Vuillard nous parle de cette Allemagne, des politiques nazies, de la fin des manœuvres clandestines, de la construction de l’invasion de l’Autriche, « Des pantins hideux et terribles s’agitent à l’horizon du monde où roule un soleil noir. Ils courent et fuient en tous sens, surgissant de la brume, squelettes, fantômes », du sourire des gangsters et des fous furieux, de ces futurs criminels et de leur amour de la musique, des nazis autrichiens, de celleux qui font de l’Allemagne un crédo. Pourtant comme l’écrit si bien l’auteur, « rien ici n’a la densité du cauchemar, ni la splendeur de l’effroi ». Certains ont donc capitulé, ont dit non aux libertés, non à l’égalité, non au droit de grève, non aux élections et oui à l’ordre, la force, la religion… Les rituels du pouvoir furent souvent respectés dans le temps mêmes où ils étaient abattus.

Des catastrophes et des petits pas, un diner à Londres, Joachim von Ribbentrop et Neville Chamberlain, les nazis brutaux et les complices actifs bien propres sur eux. Eric Vuillard rend compte dans un mélange de subtilité et d’ironie d’un repas et d’une note, de la politesse aristocratique…

Les résignés devant la force d’une invasion, la trahison de la solidarité entre populations, la publicité du mot Blizkrieg et les réalités, l’ordre et la pagaille, le bluff et la vérité d’une conversation, « La vérité est dispersée dans toute sorte de poussières », Hollywood et la mélodie du bonheur, « qui a dansé sur le cadavre d la liberté ne peut pas espérer qu’elle vole soudain à son secours ! », la hiérarchie contre l’égalité, l’ordre contre la liberté, l’effarant sortilège de certains films, les actualités et la construction d’une sorte d’implacable machine, l’Histoire avec un grand H pour masquer les choix et les politiques, « On ne verrait jamais l’ourlet crasseux, la nappe jaunie, le talon de chéquier, la tache de café », le respect minutieux des mensonges…

Des autrichien·nes, les petits drapeaux et les crimes déjà là, des suicides et la force des mots : « Leur mort ne peut s’identifier au récit mystérieux de leurs propres malheurs. On ne peut même pas dire qu’ils aient choisi de mourir dignement. Non. Ce n’est pas un désespoir intime qui les a ravagés. Leur douleur est une chose collective. Et leur suicide est le crime d’un autre »

Retour aux industriels, ceux qui ont loué des détenus dans les camps de concentration, les combinaisons de passions criminelles et de gesticulations politiques, vingt-quatre hommes en costumes, « On dirait n’importe quelle réunion de chefs d’entreprise », leurs noms et leurs immenses fortunes, les assassins sont toujours parmi nous.

Ce que peut dire la littérature sur les hurlements des loups et les cris des victimes.

Eric Vuillard : L’ordre du jour

Actes Sud, Arles 2017, 154 pages, 16 euros

Didier Epsztajn


De l’auteur :

La guerre des pauvresles-mots-qui-brulent/

Une réponse à “Vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer

  1. Le fervent partisan de l’écriture inclusive devrait peut-être aussi se garder d’associer les louves et les loups au nazisme. sinon bravo pour cette recension très vuillardienne.

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