Maghrébins unis pour le soutien au peuple algérien ! (et textes sur l’Algérie)

Nous soussignés, partisans d’un Maghreb pluriel, héritiers des valeurs et des rêves des fondateurs de l’idée maghrébine – ceux-là même qui ont transcendé le découpage colonial de l’Afrique du Nord, et qui ont érigé tout haut l’articulation stratégique entre libération du joug colonial et unité des peuples de la région dans un Maghreb prospère et citoyen –, « proclamons à leur suite, solennellement, notre foi en l’unité du Maghreb » (conférence de Tanger, 27-30 avril 1958).

Nous déclarons, avec force et conviction, notre pleine solidarité avec la lutte du peuple algérien pour retrouver sa pleine souveraineté confisquée jusque-là.

Nous dénonçons toute forme d’ingérence extérieure dans la lutte du peuple algérien et toute atteinte à sa libre expression, à son unité et à la paix en Algérie et dans tout l’espace maghrébin.

Nous constatons qu’en dépit des expériences politiques depuis les indépendances, qui n’ont réalisé ni unification de cet espace, ni démocratisation de la vie publique, ni développement humain et durable, le rêve de la construction maghrébine demeure vivace. Bien mieux, il est devenu l’espoir permettant d’exister dans le monde actuel où il n’y a de place que pour les grands regroupements cimentés par des solidarités régionales agissantes.

Les peuples de notre espace maghrébin, de la Mauritanie à la Libye, expriment – de façon continue et par le biais d’actions diverses, dans l’espace public – leurs aspirations à la dignité, au droit à la vie, à la démocratie, à l’équité, au développement durable, à l’égalité des chances, aux droits des femmes et des jeunes, au respect du lien de droit et à une solidarité sociale active. Par leurs actions et revendications, ils donnent corps au Maghreb de demain : le Maghreb des citoyens. Nous nous sentons parmi eux et nous nous projetons avec eux dans cet avenir maghrébin prometteur. Ils ressuscitent, par leurs luttes et aspirations, la conscience maghrébine des fondateurs. 

Hier, c’est à l’initiative du peuple tunisien que les peuples du Maghreb, et spécialement leurs jeunesses, sont descendus dans les rues pour protester contre le despotisme et pour revendiquer haut et fort la fondation de sociétés modernes, solidaires et démocratiques, et l’instauration d’Etats de droit cimentés par des légitimités populaires librement exprimées et collectivement consacrées. Puis ont suivi les mouvements marocains du 20-Février et du Hirak rifain.

Aujourd’hui, c’est le peuple algérien et sa jeunesse qui relancent le processus de libération et qui reçoivent spontanément le soutien des peuples maghrébins et de leurs jeunesses.

Nous nous engageons dans cette voie :

– pour que le processus de démocratisation et de modernisation des Etats et des sociétés ne soit pas confisqué et détourné vers des fins de reproduction du despotisme ;

– pour que le choix de l’expression pacifiste des volontés populaires ne soit pas détourné vers des dérapages qui « justifieraient » des interventions violentes des despotes et de leurs appareils sécuritaires ;

– pour faire éviter aux peuples maghrébins le néfaste choix entre despotisme et chaos ;

– pour que cette conscience maghrébine transcende toute tendance à l’isolationnisme, au patriotisme étriqué, au clanisme et autres clientélismes ;

– pour que la socialisation des jeunes générations ne se fasse pas dans le déni du Maghreb, le patriotisme étroit et la haine de l’autre… Mais, bien au contraire, le socle dans lequel cette socialisation se fera sera celui de la citoyenneté maghrébine ;

– pour que la complémentarité des ressources matérielles et humaines soit exploitée au profit d’un bien-être maghrébin, notamment par des mutualisations diverses et des partenariats innovants, contrairement à la dilapidation actuelle de ces capitaux humains et matériels ;

– pour que l’espace Maghreb soit une zone de paix, où la quiétude et la sécurité des citoyens, et des peuples, seront garanties, d’abord par l’adhésion déterminée et large à la construction citoyenne du Maghreb, ensuite par la promotion d’une culture du dialogue et de la recherche des convergences. Enfin, par l’institution de cadres de recherches de compromis, d’arbitrages et de résolutions des litiges et des conflits. Cela préviendra tout dérapage vers la violence, et toute tentation terroriste ;

– pour que le conflit du Sahara occidental, qui, par sa non-résolution, porte préjudice non seulement aux intérêts stratégiques des peuples de la région, mais aussi à la paix dans l’espace mixte euro-méditerranéen-africain, trouve la voie d’une solution politique juste, équitable et consensuelle. 

Nous affirmons qu’au-delà de la complexité de la question saharienne, une solution maghrébine au conflit est possible. Nous sommes disposés à participer à son élaboration, dans l’intérêt stratégique des peuples du Maghreb, de la Méditerranée et de l’Afrique. Pour nous, le Sahara occidental doit être un pont vers le Maghreb et non un champ de guerre et de destruction.

Nous proclamons notre soutien total et inconditionnel au peuple algérien. Dans cette phase de mondialisation instable, il n’y a de salut que maghrébin.

Le 25 mars 2019.

Premiers signataires 

Aabou Mohamed, militant associatif (France/Maroc) 

Aamoun Ismaïl, cadre comptable (France/Algérie) 

Abbad Andaloussi Samia, pharmacienne (Maroc)

Abdelhamid Maha, chercheuse géographe (Tunisie)

Abdeljaoued Héla, médecin, militante féministe et des droits de l’homme (Tunisie)

Abdelkefi Ben Achour Rabaa, universitaire (Tunisie)

Abdelmoumni Fouad, économiste, militant des droits de l’homme (Maroc)

Abderrahmane Ali, universitaire (Tunisie)

Abdessamad Hichem, traducteur (Tunisie)

Abdoun Mohamed Ismaïl, universitaire (Algérie)

Achab Ramdane, éditeur (Algérie)

Addad Hakim, militant politique et associatif (Algérie) 

Adnane Yassine, écrivain poète (Maroc)

Ahram Ayad, défenseur des droits humains (Maroc)

Ahrrare Latefa, actrice, metteur en scène (Maroc)

Ait Mohamed Madjid, ancien responsable d’association des droits de l’homme (Algérie)

Akesbi Najib, économiste (Maroc)

Akrouf Sanhadja, militante féministe (Algérie)

Al Moutamassik Ahmed, sociologue (Maroc)

Alaoui Ismaïli, pharmacien (Maroc)

Alaoui Moulay Ismaïl, dirigeant politique (Maroc)

Alioua Mehdi, sociologue, enseignant-chercheur (Maroc)

Allagui Abdelkrim, professeur des universités, militant des droits humains (Tunisie)

Allal Mourad, militant associatif (France/Tunisie)  

Allal Samir, universitaire (France/Tunisie)

Allal Tewfik, responsable associatif (France/Algérie) 

Amara Jean-Claude, militant associatif (France/Algérie)

Amazigh Abdelhafid, expert économie et finance (Maroc)

Amrani Souhli Mehdi, économiste (Maroc)

Aourid Hassan, politologue, historien (Maroc)

Arsalane Chakib, administrateur (Maroc)

Ayegou Jamila, économiste (Maroc)

Baaboura Noureddine, juriste, militant associatif (France/Tunisie)

Baccar Gherib, économiste (Tunisie)

Balafrej Omar, parlementaire (Maroc)

Baouz Djamah (Algérie)

Bazza Mohamed, responsable associatif (France/Maroc)

Behaz Bachir, financier (Algérie)

Belghzal Abdelmajid, militant associatif (Maroc)

Bel Haj Yahya Fathi, écrivain (Tunisie)  

Belhassan Souhayr, essayiste, militante des droits humains (Tunisie)

Bel Hedi Habib, producteur (Tunisie)

Belkaïd Akram, journaliste, écrivain (Algérie)

Belkeddar Farouk, militant associatif (France/Algérie)

Ben Achour Sana, juriste, universitaire (Tunisie) 

Ben Aïssa Lotfi, économiste, militant politique (Tunisie) 

Ben Aïssa Mohamed Salah, universitaire, ancien ministre (Tunisie)

Ben Ameur Ali, universitaire (France/Tunisie)

Ben Ameur Hédia, militante associative (France/Tunisie)

Benameur Abderrahmane, avocat, militant des droits humains (Maroc)

Benaza Selma, comptabilité-finance (Algérie)

Ben Azouz Nabil, enseignant, militant politique (Tunisie)

Benazzouz Badia, comptabilité-finance (Algérie)

Benazzouz Imane, biologiste (Maroc)

Ben Frej Hechmi, citoyen du Maghreb (Tunisie)

Benhaïm Raymond, économiste (Maroc)

Ben Jelloun Tahar, écrivain (Maroc)

Benjelloun Kenza, artiste-peintre (Maroc)

Benlyazid Farida, cinéaste (Maroc)

Ben Moussa Sassi, militant associatif (France/Tunisie)

Bensaad Ali, géographe (Algérie)

Bensaïd Mohamed Aït-Idder, ancien parlementaire (Maroc)

Bensaïd Mohammed, militant associatif (France/Tunisie)

Ben Salem Abdelatif, journaliste (Tunisie)

Ben Slama Raja, essayiste (Tunisie)

Benslama Fethi, psychanalyste (Tunisie)

Benslimane Moncef, universitaire (Tunisie)

Ben Youssef Adnane, militant associatif (Tunisie)

Berrada Mohammed, écrivain (Maroc)

Bessis Sophie, historienne (France/Tunisie)

Bhar Mohamed, artiste, musicien (France/Tunisie) 

Biad Tayeb, historien (Maroc)

Binebine Mahi, peintre, écrivain (Maroc)

Bouabaci Aïcha, écrivaine (Algérie)

Bouaziz Mustapha, historien (Maroc)

Bouden Hajer, traductrice (France/Tunisie)

Bouguerra Mohamed Larbi, membre de l’Académie tunisienne Bait al-Hikma (Tunisie)

Boumediene Alima, militante associative, ancienne sénatrice (France/Maroc) 

Boutouala Ali, dirigeant politique (Maroc)

Branine Saïd, directeur de la rédaction Oumma.com (France/Algérie) 

Brugel Fabienne, metteuse en scène (France/Algérie)

Chaabane Nadia, députée Constituante 2011-2014 (Tunisie)

Chafiai Abdelhakim, universitaire, militant associatif (Maroc) 

Chammari Khémaïes, ancien ambassadeur, militant des droits humains (Tunisie)

Chaoui Hakima, poète (Maroc)

Charfi Mounir, journaliste (Tunisie) 

Chenchabi Hédi, militant associatif (France /Tunisie) 

Cherbib Mouhieddine, responsable associatif (Tunisie)

Cherif Faysal, historien (Tunisie)

Cherif Khadija, universitaire, féministe (Tunisie)

Cherif-Chammari Alya, avocate, universitaire, militante féministe (Tunisie)

Cherki Alice, psychanalyste (France/Algérie)

Chouikha Larbi, universitaire (Tunisie)

Dahmani Ahmed, économiste (Algérie)

Daidaa Mohamed, ancien parlementaire, syndicaliste (Maroc)

Dakhlia Jocelyne, universitaire (France/Tunisie)

Djabi Nacer, universitaire (Algérie)

Djahnine Habiba, poète, cinéaste, féministe (Algérie)

Dridi Mohsen, militant associatif (France/Tunisie)

Dutour Nassera, militante des droits humains (France/Algérie)  

Elalamy Youssouf Amine, écrivain (Maroc)

El Amri Aïda, militante associative (France/Tunisie)

El Aroussi Moulim, philosophe, écrivain (Maroc)

El Aziz Abdeslam, dirigeant politique (Maroc)

El Bouhsini Latifa, historienne (Maroc)

El Hadjali Fathi, militant associatif (Belgique/Tunisie)  

El Hadrami Mohamed Elamine Tani, universitaire et ancien ministre (Mauritanie)

El Hadri Abdelkader, militant politique (Maroc)

El Haij Ahmed, responsable associatif (Maroc)

El Idrissi Nacer, responsable associatif (France/Maroc)

El Kahlaoui Ahmed, responsable d’association (Tunisie)

Elkattab Mohamed Elamine, universitaire, responsable d’association (Mauritanie)

El Khalfa Beddiari Salah, écrivain (Canada/Algérie)

El Kherchi Driss, enseignant, militant associatif (France/Maroc)

Elkhorchi Driss, militant associatif (Belgique/Maroc) 

Ellala Mohamed-Lakhdar, militant associatif (France/Tunisie) 

Elloumi Chedly, militant associatif (France/Tunisie)

El Yousfi Abdellatif, enseignant (Maroc)

Ennifer Rachida, universitaire, journaliste (Tunisie) 

Essalmi Nadia, éditrice (Maroc)

Faouel Raoudha, militante associative (France/Tunisie)

Fawzi Saïd, militant des droits humains (France/Maroc)

Fenniche Frej, militant des droits humains (Tunisie) 

Ferjani Mohamed Chérif, universitaire (France/Tunisie)

Fersaoui Abdelouaheb, responsable associatif (Algérie)

Fliss Mohamed Salah, militant politique (Tunisie)

Galaï Ahmed ben Tahar, défenseur des droits de l’homme (Tunisie)

Ghalleb Mehdi, artiste-peintre, écrivain (France/Tunisie)

Guemriche Salah, écrivain, ancien journaliste (Algérie) 

Guenoun Ali, historien (Algérie)

Guitoun Saddok, militant associatif (France/Algérie) 

Habache Youssef, journaliste (France/Palestine)  

Habchi Ahmed, manager (Maroc)

Hadj-Moussa Ratiba, universitaire (Algérie)

Hafid Mohamed, universitaire(Maroc)

Haidour Mohamed (Tunisie)

Haidour Mohammed Anouar, militant associatif et syndicaliste (Espagne/Maroc)

Hamma Ayna Maglaha, responsable associatif sahraoui

Hamrouni Mohammed, militant associatif (France/Tunisie)

Hamza Mohamed, chimiste (Maroc)

Hanine Maher, militant associatif et politique (Tunisie)

Harbi Mohammed, historien (Algérie)  

Hennad Mohamed, universitaire (Algérie)

Horma Ismaïl, universitaire (Mauritanie)

Jabrane Aïcha

Jalloul Nacer, Association Farhat-Hached Solidarité et justice (Tunisie)

Janod Jean-Marie, militant antiraciste (France)

Jatri Mahmud 

Jendoubi Kamel, ancien ministre, militant des droits humains (France/Tunisie)

Kadri Aïssa, universitaire (Algérie)

Kaouah Majid, poète, écrivain (Algérie)

Karaborni Najet, militante associative (Tunisie)

Khaless Rachid, écrivain (Maroc)

Khelifi Meriem, universitaire (Algérie)

Khiri Mohamed, militant associatif (France/Tunisie)

Kitar Abderrazak, militant associatif (Tunisie)

Kitouni Hosni, historien (Algérie)

Koumina Mohamed Najib, journaliste et militant politique (Maroc)

Krichen Aziz, sociologue, écrivain (Tunisie)

Laabi Abdellatif, écrivain (Maroc)

Laalami Ouali Mohammed, ingénieur (Maroc)

Labidi Kamel, journaliste, militant des droits humains (Tunisie) 

Labidi Moez, enseignant, économiste (Tunisie)

Lahbib Kamel, militant associatif (Maroc)

Lahmer Annie, élue conseil régionale IDF (France/Algérie)

Lahrech Saddik, militant associatif (Maroc)

Lakhdar Latifa, universitaire (Tunisie)

Lamrani Dalila, militante féministe (Algérie)

Laraki Jaouad, parlementaire (Maroc)

Laroui Fouad, écrivain (Maroc)

Machta Insaf, universitaire (Tunisie)

Madani Mohamed, juriste (Maroc)

Madi Mustapha, universitaire (Algérie)

Mahmoudi Karim, responsable associatif (Algérie)

Mansouri Otman, historien (Maroc)

Marsit Mohamed Habib, militant des droits humains (Tunisie)

Melehi Mohamed, peintre (Maroc)

Messaoudi Karim, militant associatif (France/Maroc) 

M’Hamedi Hend, responsable associative (Belgique/Tunisie)

Miftah Mostapha, administrateur (Maroc)

Miled Najet, libraire (France/Tunisie)

Mira Tarik, animateur d’association et d’espace citoyen (Algérie)

Mkechri Aziz, militant associatif (Belgique/Maroc) 

Mnebhi Abdou, militant associatif (Pays Bas/Maroc)

Monjib Maati, historien (Maroc)

Morsly Dalila, professeur émérite (Algérie)

Mortaji Abdellatif, universitaire, militant associatif (France/Maroc) 

Moukhlis Mohammed, ingénieur consulting (Maroc)

Mounib Nabila, dirigeante politique (Maroc)

Mouradi Omar, professeur de philosophie retraité (Maroc)

Mousdad Mustapha, dirigeant politique (Maroc)

Moutik Bachir, militant associatif sahraoui

Msadek Chérif, militant associatif (France/Tunisie) 

Msallem Jamel, militant des droits humains (Tunisie)

Msaoura Ali, militant politique (France/Tunisie)  

Najar Noureddine, banquier, militant associatif (Tunisie) 

Nedali Mohamed, écrivain (Maroc)

Nissabouri Mostafa, poète, écrivain (Maroc)

Ouayahman Ahmed, cadre société civile (Maroc)

Oussedik Fatma, universitaire (Algérie)

Rehal Mehdi, financier (Algérie)

Rezigat Rahim, ex-militant du FLN et ancien détenu en France pendant la guerre de libération

Ryadi Khadija, militante associative, lauréate du prix ONU pour les droits humains (Maroc)

Saber Najib, géologue (Maroc)

Sadoun Mohammed, écrivain (Algérie)

Saïd Abdelhadi, poète et écrivain (Maroc)

Saïdi Kamel, universitaire (Algérie)

Samhari Mohammed, enseignant (Maroc)

Samrakandi Mohamed Habib, universitaire, directeur de la revue « Horizons maghrébins » (Maroc)

Sansal Boualem, écrivain (Algérie)

Sassi Mohammed, politologue (Maroc) 

Sediki Lamia, comptabilité-finance (Algérie)

Selmi Habib, écrivain (Tunisie)

Selmi Youssef, militant associatif (France/Tunisie) 

Senouci Brahim, universitaire, écrivain, chroniqueur (Algérie)

Senoussi Noureddine, responsable associatif (Tunisie)

Serhane Abdelhak, écrivain, universitaire (Maroc)

Silem Ali, artiste peintre (Algérie)

Slama Hassen, universitaire (Italie/Tunisie)

Slimani Ahmed, directeur de CERM (Maroc)

Smida Mohammed, juriste, responsable associatif (France/Tunisie)

Sraïeb Hedi, économiste (France/Tunisie)

Taarji Hinde, journaliste, auteure (Maroc)

Tahani Taoufiq, universitaire, militant associatif (Maroc)

Taleb Ibrahimi Khaoula, professeur des universités (Algérie)

Tanjaoui Hocine, écrivain (Algérie)

Tazi Abdelhaq, ancien parlementaire et ancien ministre (Maroc)

Tazi Nadia, philosophe (Maroc)   

Tengour Habib, écrivain, anthropologue (Algérie)

Thabet Adel, militant politique (Tunisie)

Titouh Fatima, psychiatre, psychanalyste (Algérie)

Toubel Leïla, artiste (Tunisie) 

Toujani Zeineb, islamologue (Tunisie)

Trifi Mokhtar, avocat, ancien responsable (Tunisie)

Yahyaoui Fatima-Zahra, linguiste (Maroc)

Zahraoui Saïd, journaliste (Algérie)

Zaidi Abderrazak, financier (Algérie)

Zakari Abderrahmane, professeur de philosophie retraité (Maroc)

Zniber Abdallah, militant associatif (France/Maroc)

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Les Algériens imposent face au système « Son excellence le peuple »

Vendredi 22 mars 2019. Acte V de la mobilisation populaire pour le départ de Bouteflika et sa clique. Loin de se laisser décourager par la météo, les Algériens sont encore une fois sortis massivement pour une nouvelle démonstration de force.

Cette 5e « silmiya » [manifestation pacifique] avait même une saveur particulière avec ces averses de pluie qui ont rafraîchi l’atmosphère, et qui ont constitué un petit défi, finalement bien anecdotique, devant la détermination de nos concitoyens à en découdre avec le système.

Sur les réseaux sociaux, les messages se sont multipliés ces derniers jours pour dire que même s’il devait pleuvoir des grenouilles, on bravera les éléments. « Djibou etebrouri ou zidou essaîqa» , a-t-on même pu lire sur des pages Facebook, adaptant l’un des slogans-phares des manifs à la conjoncture météorologique en remplaçant « BRI » [Brigade de recherche et d’intervention] par « etebrouri », la grêle.

Et on a retrouvé ce même état d’esprit sur plein de pancartes. « Rien ne nous arrêtera, ni la pluie, ni la neige, ni les chutes de pierres. Qolna t’rouhou ! (On a dit vous partirez !) » a écrit un manifestant stoïque. L’une des plus inspirées est un savant détournement d’une célèbre chanson de Guerrouabi qui donnait : « Djat chta djaw leryah, bessah tetnahaw gaâ » (La pluie et les vents se sont déchaînés, mais vous serez tous virés) !

Toujours plus de génie créatif

Décidément, depuis le soulèvement du 22 février, il ne se passe pas un vendredi sans nous en mettre plein la gueule, avec, toujours, un supplément de créativité, n’en finissant pas de nous surprendre et de nous émouvoir. Ainsi, chaque fois que l’on croit être gavé, que l’on se dit qu’on va frôler l’overdose, on reçoit une nouvelle claque, avec son lot d’émotions, de séquences bouleversantes, chaque vendredi se révélant encore plus fort, plus pimenté, plus joyeusement caustique et plus créatif, que le précédent.

Oui, depuis la première « silmiya », ces rendez-vous impétueux du vendredi n’ont eu de cesse de nous offrir une matière sociale qui fera parler pendant très longtemps de ce peuple, qui a transformé prodigieusement la résilience en résistance et l’asphalte de nos rues policées en une gigantesque fresque citoyenne formant le mot « dignité », et composant l’une des plus belles partitions de la souveraineté populaire en marche.

Sur la façade d’un immeuble bordant la place Audin [Maurice Audin, mathématicien, membre du Parti communiste algérien assassiné par l’armée coloniale en 1957], on pouvait lire cette immense banderole qui résume bien ce sentiment que rien ne peut désormais nous arriver tant que nous continuerons à afficher ce caractère d’acier et cette volonté d’airain : « Ici c’est le peuple », et juste à côté cette autre banderole géante : « Fiers de notre union ».

Au-dessus de la librairie de l’OPU [Office des publication universitaires], cette autre banderole qui exprime le même sentiment : « Fakhamate Echaâb » (Son excellence le peuple) !

« Akhtona » peint sur un parapluie

Dès les premières heures de la matinée, les inconditionnels du grand rendez-vous « vendredical » ont commencé à poster les images de rassemblements bruyants devant la Grande-Poste. Pour notre part, nous sortons de chez nous aux coups de 10h, nous prenons la température à la rue Didouche, Meissonnier, la rue Hassiba Ben Bouali, la place du 1er Mai…

Partout, nous croisons des grappes de marcheurs drapés de l’emblème national, déjà très en verve. Sur la rue Didouche Mourad, en face du cinéma l’ABC, des membres d’un comité de quartier s’affairent à installer des banderoles étendues d’un bout à l’autre de la chaussée. Celles-ci sont estampillées « Ouled Didouche Mourad » [un des fondateurs du Front de libération nationale, tué en 1955].

Sur l’une d’elles, on lit : « Lorsque le gouvernement pousse le peuple à la ruine par tous les moyens, la désobéissance de chaque individu n’est pas un droit mais un devoir national. »

Après un saut vite fait au journal, nous revenons sur nos pas. Pas de métro, donc la marche est plus que jamais de rigueur. Nous repassons par la place du 1er Mai. Il fait frisquet. Notre smartphone indique 12°c. Le ciel est chargé, la pluie tombe par intermittence. Mais le soleil est sur tous les visages.

Une ambiance de folie règne aux abords du jet d’eau et de la place Mohand Tayeb Ferkoune. Un homme se promène avec un sac de bonbons qu’il distribue à tour de bras, y compris aux automobilistes.

Un autre manifeste avec un bouquet de fleurs. « C’est pour dire partez avec des fleurs, pacifiquement », sourit-il. Un jeune tient juste un parapluie, customisé pour la circonstance, sur lequel il a peint le mot « Akhtona » (foutez-nous la paix). C’est ce qui s’appelle joindre l’utile à l’agréable…

Les autorités effacent les graffitis

Un concert de klaxons ininterrompu répond au bourdonnement de l’hélicoptère de la police, renforcé par des sonorités de « vuvuzela ». Un groupe de supporters grimés, qui aux couleurs de l’USMH [Union sportive madinet El Harrach, club de football], qui aux couleurs du Mouloudia [club d’Alger], fait fureur sur la rue Hassiba Ben Bouali [une figure historique du soulèvement lors de la bataille d’Alger en 1957, au cours de laquelle elle a été tuée].

Ils entonnent des chants rythmés aux percussions de la derbouka. Le cortège se lance en direction du boulevard Amirouche en répétant « la casa d’El Mouradia » érigé en véritable hymne des insurgés. « Saâte lefdjer ou madjani noum, rani n’consomi ghir bechouiya »… Nasreddine, 19 ans, une écharpe aux couleurs de l’équipe d’El Harrach, nous dit: «Il faut qu’on continue comme ça pour qu’ils partent. Akhtona (laissez-nous), ils nous ont usés, aâyina ! J’ai 19 ans et j’ai l’impression de porter le poids d’un homme de 80 ans. » La foule s’engage sous le tunnel de la place Maurétania qui relie la rue Hassiba Ben Bouali au boulevard Amirouche.

Un détail attire aussitôt notre attention: les autorités de la ville d’Alger s’acharnent à effacer tous les graffitis qu’il y avait là, comme ils ont effacé ceux du Tunnel des facultés [qui passe sous l’université] où l’on pouvait lire : « El Hirak moustamir » (La mobilisation continue), « Irhalo ! » (Partez !)… On se demande qui a eu cette idée de supprimer aussi grossièrement des graffitis qui ont tellement de sens au moment où il nous a pourtant semblé que ces pratiques liberticides étaient révolues, et où l’on s’est réapproprié définitivement l’espace public, murs inclus. Nous y reviendrons…

« Que la pluie tombe à sa guise, on ne décampera pas ! »

Il est 12h30, le cortège passe devant le commissariat central. Une haie de policiers s’est formée aux abords des bâtiments institutionnels. Les jeunes s’écrient : « Nahi el casquita wa r’wah m’aâna » (Enlève ta casquette et rejoins-nous). La pluie drue se remet à tomber. La foule se rabat sous les arcades. Mais beaucoup n’en ont cure et se laissent fouetter par ces fraîches ondées comme pour libérer totalement leur corps de toutes ses toxines. L’ivresse de cette formidable communion compense remarquablement la chute du mercure. La masse se rue vers le jardin Khemisti déjà noir de monde.

Un groupe de jeunes déploie un immense drapeau. Ils scandent : « FLN dégage ! », « Ya echiyatine ». Un chauffeur de foule égrène des noms et les autres répètent : « Dégage ! » On chope au vol les noms de Bouteflika, Bedoui… Sur beaucoup de pancartes, le FLN, le RND [Rassemblement national démocratique qui se propose comme « alternative » dans le sillage du FLN], Ahmed Ouyahia [prédécesseur du premier ministre Noureddine Bedoui, installé le 12 mars ; ce dernier n’arrive pas à former un nouveau gouvernement], Bouchareb [président de l’Assemblée populaire nationale] sont copieusement brocardés. Des trombes d’eau arrosent les manifestants et eux redoublent de férocité en criant : « Khelliha etih, maranache rayhine » (Qu’elle tombe à sa guise, on ne décampera pas).

Puis ils entonnent : « Allah yerham el harraga », « Tayhia El Djazair ». Emouvant ! D’autres enchaînent : « Djoumhouria, machi mamlaka » (C’est une République, pas une monarchie), « El bled bladna we endirou rayna » (Ce pays est le nôtre et on y fera ce qui nous plaît).

Nous sommes impressionnés par la célérité avec laquelle les pancartes brandies s’adaptent à l’actualité et la commentent avec une gouaille truculente. Nombre de slogans que nous avons notés se sont voulus ainsi des réponses à la récente tournée diplomatique de Ramtane Lamamra [voir l’article publié sur ce site en date du 21 mars http://alencontre.org/moyenorient/algerie/algerie-debat-de-la-crise-interne-a-la-recherche-de-nouveaux-allies-externes.html], qui l’a conduit notamment en Russie, en Italie et en Allemagne.

Un homme et une femme ont déployé carrément une banderole en russe. Interrogé sur ce qu’ils ont écrit, l’homme explique : « C’est pour signifier à Poutine que son intérêt est avec le peuple algérien, pas avec le gouvernement. »

A la Grande-Poste, pluie de pancartes de toutes les couleurs. Même délavées par les eaux, elles conservent tout leur punch. Des jeunes juchés sur un muret brandissent un panneau où l’on reconnaît la « fatcha » [le visage, le look] du patron d’Ennahar [chaine de télévision privée] avec un bandeau sur l’œil droit façon pirate et une punchline bien sentie. Un jeune brandissant un drapeau du Mouloudia d’Alger invite la foule à répéter après lui : « Hada echaâb la yourid, Bouteflika we Saïd. »

« Front du Larbinisme national »

Une gigantesque marée humaine déferle, en provenance de la place Audin. Nous nous frayons difficilement un passage dans la foule compacte en zappant entre les pancartes, toutes plus pertinentes les unes que les autres, avec des contenus politiques très élaborés : « Nous exigeons la démission du Président », « Irhalo ! (partez), le peuple veut le changement », « Tarahlo yaâni tarahlo », « Système dégage ! », « FLN, RND, yetnahaw gaa (il faut les virer tous) », « FLN : Front du Larbinisme National ».

« Dégagez tous ! », « Votre repentance est douteuse amateurs de cachir » [saucisson algérien], « Gang des pilleurs du Club des Pins [station balnéaire haut de gamme], game over », « Non à une conférence nationale illégitime. Oui à une assemblée constituante souveraine », « Lakddar Brahimi [figure historique du système, institué comme diplomate de l’ONU, ayant été contacté pour une possible médiation], Lamamra, si on veut connaître un peuple, il faut écouter sa musique », «J e ne me lasserai pas, chaque vendredi, je suis là », « Où sont les 1000 milliards de dollars ya ouled el aâr ! »…

Une jeune fille écrit : « Le changement est difficile au début, compliqué au milieu et magnifique à la fin, il suffit d’y croire. » Un homme se dresse au milieu de la place Audin avec une grande carte qui a la forme de l’Algérie, enchaînée de part en part. Et ce cri de détresse : « Libérez l’Algérie ! »

Comme toujours, l’humour n’est jamais loin : « Vente de lots de terrain à Hamdania [lieu d’un projet portuaire où la corruption avait toute sa place], wilaya de Tipasa », dit une pancarte. « Eux, ils ont vendu le pays tout entier, pourquoi on ne vendrait pas des terrains ? » sourit le jeune en casquette qui porte cet écriteau immobilier.

Un énorme saucisson est accroché à un arbre avec cette précision : « Fel assima makache el cachir. » Une large banderole montre une benne à ordures avec les têtes des Ouyahia, Bouchareb, Saadani, Ould Abbès… dedans et cette phrase : « Nettoyage général. Non recyclables. » Un homme défile, pour sa part, avec un balai et cette pancarte : « Sortez, on va lâcher de l’eau de Javel. »

« Il y a une ouverture du champ des possibles »

Discussion avec le délicieux Sofiane Baroudi, un jeune militant de gauche lumineux, qui a été de tous les combats et qui a roulé sa bosse dans divers collectifs citoyens, dont le Comité pour la défense des droits des chômeurs.

Analysant cette nouvelle étape, il souligne : « Moi, je pense qu’on est dans une période de décantation où on assiste à une ouverture du champ des possibles. Concrètement, il y a une crise révolutionnaire, et on peut à présent rêver à plein de possibilités. On peut même concevoir un modèle avant-gardiste à l’échelle mondiale. Notre peuple a démontré sa haute conscience et sa volonté de construire quelque chose. Il faut continuer à maintenir la pression. De toute façon, les masses populaires ont déjà choisi de maintenir la pression, jusqu’au moment où il y aura véritablement un résultat qui sera ressenti, c’est-à-dire le jour où ils partiront tous. »

Pour Sofiane, « la représentativité pyramidale est prématurée, à mon avis. Il faut inventer un modèle de représentativité qui parte de la base via les comités populaires, les assemblées générales dans les quartiers. Il faut réactiver la démocratie participative, dans les quartiers, sur les lieux de travail, dans les universités… Il faut commencer à construire de la base. Mais je pense que la question la plus importante actuellement, c’est comment va se configurer une assemblée constituante représentative des aspirations des masses populaires. On est en train de changer de régime, c’est bon, c’est fini ! »

Contre l’oubli

Nous croisons à proximité de l’agence Air Algérie le très populaire Amazigh Kateb [auteur-compositeur-chanteur] qui, comme on peut l’imaginer, est très sollicité par ses nombreux fans. Amaz’ vient de sortir une chanson explosive au titre évocateur : Roho! A écouter sans modération. Nous avons aperçu auparavant Safy Boutella [musicien, metteur en scène], qui s’est fortement impliqué, lui aussi, dans le combat pour la libération citoyenne.

Nous avons été heureux également de rencontrer notre confrère Saïd Chitour [journaliste] qui a subi les pires sévices lors de la détention injuste dont il a été victime, et qui a duré de juin 2017 à novembre 2018. Cette déferlante humaine pour la dignité et la justice était pour lui une sorte de «thérapie», nous dit-il. C’est sans doute la meilleure des réparations pour tout ce qu’il a enduré.

Pour terminer, il faut rappeler que le 22 mars revêt une symbolique particulière pour beaucoup de manifestants, surtout les plus anciens. Elle rappelle bien sûr les grandes marches contre le terrorisme du 22 mars 1993 et du 22 mars 1994. L’association Ajouad Algérie Mémoires milite depuis de longues années pour en faire une « Journée nationale contre l’oubli des victimes du terrorisme ».

Nazim Mekbel écrivait à ce propos hier, sur sa page Facebook : « Information : 22 Mars journée de la mémoire, est une journée initiée depuis 2011 par le mouvement citoyen Ajouad Algérie Mémoires, afin de commémorer la mémoire des victimes de la décennie noire. » Le fils de Saïd Mekbel précise : « Depuis cette date, des actions ont eu lieu dans différentes villes du pays mais aussi à l’étranger. Plusieurs de ces initiatives ont été bloquées par l’Etat, car en opposition à la loi d’amnistie votée en 2005. Cette année sera la première où nous pourrons célébrer librement la mémoire de nos parents et proches assassinés durant cette décennie noire. Ils sont notre histoire et notre fierté ! »

Mustapha Benfodil

Article publié dans El Watan, en date du 23 mars 2019

http://alencontre.org/moyenorient/algerie/algerie-les-algeriens-imposent-face-au-systeme-son-excellence-le-peuple.html

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Comité d’initiatives et de vigilance citoyennes (CIVIC) d’Oran : Appel à la conscience des futurs dirigeants de la République algérienne 

Initiative populaire

Quand, un jour, le peuple veut vivre

Forcément, le destin lui obéit

Abou Kacem Chebbi

Nous, acteurs des dynamiques sociales autonomes, déclarons notre filiation au grand mouvement populaire surgi d’une manière imprévue dans un contexte national désespéré. Retranché dans un effroyable isolement, le régime finissant tente ses derniers soubresauts qui s’apparentent à une politique de terre brûlée. Il appelle à la rescousse deux diables ricanant déguisés en diplomates qui se débattent à sauver ce qu’ils pensent pouvoir encore sauver, à travers la démoniaque tentation d’internationalisation de la crise algérienne. Dans des menaces à peine voilées, ils n’hésitent pas à agiter le spectre de l’Irak et de la Syrie si d’aventure le régime est dégagé. Quelle illusoire réponse aux lois de l’histoire ! Quel piètre spectacle d’un régime sur le point de quitter la scène par la petite porte !

Notre initiative est une réponse à l’aveuglement du régime de rester vaille que vaille pour pousser les Algériens au désespoir. Elle s’inscrit dans une logique communément partagée de gestion et de sortie de crise.

A l’image des petits ruisseaux qui font le grand fleuve, les grandes manifestations commencées le 22 février sont l’aboutissement d’un long processus des luttes que n’ont cessé de mener des dynamiques sociales autonomes malgré la férocité de la répression : les chômeurs, les anti gaz de schiste, les familles des disparus, les syndicats autonomes de l’éducation, les retraités de l’ANP, les médecins résidents, les journalistes, etc.

Par millions, sans lassitude, dans toutes les villes du pays, de toutes les générations et catégories sociales, les Algériens sont sortis pour exiger le départ immédiat et définitif de ce régime toxique, prédateur, incompétent, usurpateur et répressif qui a fini par polluer à l’extrême aussi bien le climat naturel que le climat social. Ce régime dégénéré, qui a régné par la terreur, la ruse et la corruption, a provoqué un profond sentiment de dégout et de rejet.

En faisant main basse sur l’économie nationale, le régime a développé son potentiel criminel, réduisant la gestion de l’économie à un instrument de contrôle au lieu de constituer un ensemble de moyens au service du développement. Ce qui a entrainé une systématisation de la corruption, qui non seulement a aggravé l’épuisement des ressources nationales, mais a contribué également à renforcer le régime autoritaire et compromettre les chances de la démocratisation. Un rapprochement jusqu’à la confusion s’est tragiquement opéré entre une technocratie véreuse et une oligarchie insatiable, rapprochement qui a fini par constituer une grande menace non seulement pour les droits et les libertés mais aussi pour les équilibres financiers et écologiques

C’est alors qu’est apparu le fossé insondable entre la grandeur du peuple et la petitesse du régime.

Toutes ces manifestations spectaculaires ont pu donner la juste mesure des mutations que la société algérienne a réalisées. Ainsi les Algériens sont de plus en plus conscients de la primauté des devoirs sur les droits, et notamment le devoir d’interpeller les futurs dirigeants du pays sur l’impérieuse nécessité de ne jamais, sous quelques motifs que ce soit, se laisser tenter par la reconduction des modes de gestion qui ont précipité le pays dans des situations catastrophiques.

Tel qu’ils ont organisé leurs marches, les Algériens de 2019 font preuve d’une grande maturité : ils savent ce qu’ils ne veulent plus et savent ce qu’ils veulent. Partant d’une bonne perception des défis et enjeux, ils mettent assez haut la barre des exigences, rompant avec les analyses fumeuses sur la problématique algérienne et procédant à un véritable examen pathologique où l’Algérie apparait un pays malade d’un pouvoir exercé à des fins destructrices.

Jusqu’au 22 février, les Algériens ne songeaient qu’à quitter le pays, poussés par le désespoir, n’éprouvant plus le besoin ni l’envie de continuer à vivre en Algérie. Dans ses relents démoniaques, le pouvoir travaillait à rompre les liens d’appartenance et de cohésion qui ont de tout temps existé chez les Algériens. Ce grand désordre est dû au fait que le pouvoir n’aime l’Algérie que par sa géologie et sa géographie, négligeant délibérément l’Homme qui doit en principe constituer la mesure et la finalité de toute politique. Le phénomène de la Harga est la manifestation tragique du caractère anti national de ce régime qui a liquidé et épuisé pendant son règne un potentiel considérable de nos ressources humaines et naturelles.

Les Algériens, dans leurs différentes manifestations, ont fait preuve de maturité, de détermination, de clairvoyance et de responsabilité. Face à la défaillance de la classe politique, aussi bien dans le pouvoir que dans l’opposition, la dynamique populaire a donné la mesure de sa capacité à organiser une résistance citoyenne, pacifique et intelligente au chaos vers lequel ce régime unique et inique voulait mener le pays.

Ce mouvement n’est pas simplement un hirak. Il n’est pas seulement une intifadha. Il est tout cela et même beaucoup plus. C’est une révolution venue parachever le processus de décolonisation et libérer le pays du colonialisme intérieur qui s’est fondé sur les ruines du colonialisme extérieur. Les Algériens sont parfaitement conscients du danger mortel que représente ce régime qui est allé jusqu’à créer des zones de collusions entre l’Etat national rendu moribond et la stratégie des convulsions du néocolonialisme.

C’est dire à quel point cette dynamique sociale, en tant qu’alternative citoyenne, est porteuse d’espoir. Ayant libéré la parole et l’énergie, les jeunes ont dit NON à ce système, ils ont donné le sens à leur mouvement de catalyseur des capacités des Algériens d’inventer volontairement et librement l’ordre politique, social, culturel et économique compatible avec leurs aspirations.

Pour toutes ces considérations, les dirigeants qui viendront, dès que les manifestations populaires auront achevé de clouer le cercueil de ce système avec ses hommes et ses méthodes, auront la lourde responsabilité d’être en mesure d’incarner les aspirations des Algériens à la liberté, à la justice et au progrès.

A travers leurs manifestations, les Algériens ont suscité l’admiration de tous les peuples épris de liberté et de justice et particulièrement les peuples du Maghreb. Dans la profusion de slogans, qui rivalisaient en imagination et en audace, on pouvait percevoir en sourdine l’idéal maghrébin.

Il est beaucoup attendu de ceux qui auront la charge de gérer la transition en termes de crédibilité et de compétences pour structurer et rendre opérationnelles les institutions les plus adaptées à une sortie de crise. Les Algériens rêvent de rejoindre la mer des grandes nations qui savent inspirer les meilleures orientations aux politiques publiques et à susciter une dynamique de développement. En un mot, il y a en Algérie une grande attente sociale de voir enfin émerger un Etat moderne capable d’exercer pleinement la souveraineté nationale, de veiller à l’intérêt général, de s’insérer sans heurts dans le système des relations internationales et de construire une économie performante.

La place de l’ANP a été parfaitement éclaircie. Le peuple tient à son armée nationale et populaire, elle a la mission sacrée de la défense du pays. De ce fait, elle s’est montrée capable de s’affranchir d’un régime qui espérait la transformer en force d’interposition entre le pouvoir et le peuple.

L’acte IV des manifestations de ce jour béni du vendredi 15 mars 2019 mars a fait sauter en éclats les derniers espoirs du régime d’obtenir par la ruse et l’illégalité ce qu’il n’a pas pu réaliser à travers le simulacre électoral qu’il comptait organiser pour durer au pouvoir. Son mandat arrive à échéance le 18 avril prochain. C’est à cette date qu’il doit partir et laisser la place aux instances de transition. La transition ne doit pas trahir l’esprit des manifestations : pacifique, silmya.

Dans cette perspective, une conférence nationale indépendante du pouvoir devra se tenir au plus tard à la première décade d’avril pour dégager les modalités et instances de gestion de la transition. Cette conférence nationale réunira les représentants des acteurs des manifestations : dynamiques sociales, partis d’opposition et experts indépendants. De même qu’il faudra veiller à la symbolique du lieu où se tiendra la conférence et il est de la plus haute importance d’éviter les lieux de débauche politique tel Club des Pins. Avec une composition représentative, cette conférence bénéficiera d’une base légale et d’une légitimité populaire pour statuer valablement sur les cinq points fondamentaux :

1- La désignation d’un chef d’Etat par intérim

2- La formation d’un gouvernement d’union nationale

3- La constitution d’une commission indépendante de supervision des élections

4- L’établissement d’un calendrier d’organisation des élections présidentielles et d’une assemblée constituante

5- La fondation d’une juridiction transitionnelle chargée de mettre au point les procédures d’instruire les affaires d’atteinte aux droits de l’homme, de haute trahison et de crimes économiques

Les instances de transition prendront leurs fonctions le 18 avril. Leurs missions devront être achevées au bout d’une année.

Dans l’immédiat, un comité de préparation de la Conférence nationale doit être constitué par les principaux acteurs des manifestations. Il sera chargé d’obtenir l’adhésion à la démarche transitionnelle telle qu’elle a été esquissée dans cet appel, à travers les contacts avec les dynamiques sociales, les partis d’opposition, l’émigration et les experts indépendants. Ces contacts permettront ainsi d’arrêter les critères de participation à la conférence nationale en veillant à assurer la meilleure représentativité et de fixer la date et le lieu des travaux.

Comité d’initiatives et de vigilance citoyennes (CIVIC) d’Oran 

Date de parution de l’article original : 19/03/2019

http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=25618

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Le mouvement populaire n’est pas le fait
d’une « génération spontanée »

Abderrahmane Moussaoui apporte son précieux éclairage sur la dynamique sociétale en cours. Un moment incontestablement fondateur, « charnière et transitionnel », dit-il, qui voit l’émergence d’une « nouvelle génération (au sens de Karl Mannheim) qui n’est pas seulement une cohorte démographique, mais un produit historique ».

Anthropologue de renom, le professeur A. Moussaoui explore, avec rigueur et lucidité, la profondeur anthropologique de ce mouvement populaire. La génération dont il s’agit aujourd’hui marque, selon lui, la « fin d’un régime d’historicité ». Une génération sur laquelle le « grand récit national n’opère plus » et dont les fondements sont « revisités et réinterprétés à la lumière de ses réalités historiques propres ». Née dans la décennie de la violence et ayant grandi dans les controverses et les débats autour des conceptions des modèles sociétaux, elle a appris à vivre et à composer avec les différents groupes qui la constituent.

Son combat n’est pas de consolider une indépendance acquise par les armes et désormais irréversible, mais de construire un espace commun du vivre-ensemble.

A. Moussaoui explique le caractère pacifique des manifestations sonnant le glas de la « culture de guerre » des générations antérieures. « C’est aussi une société en voie de sécularisation ; revendiquant le religieux comme une composante de l’identité et ne cessant de réinterpréter ses préceptes pour raisonner les transgressions commises au quotidien (…). »

D’abord, parlons de l’effet « surprise » et « massif » du mouvement de contestation. Comme anthropologue, sociologue, au chevet d’une société algérienne qui n’en finit pas avec les cycles de violence, avez-vous été surpris par l’ampleur de cette mobilisation ?

Personnellement, j’ai été plus surpris par le caractère global et responsable.

Le mouvement, dont les signes annonciateurs se multipliaient et se densifiaient tous les jours dans les différents secteurs (enseignement, médecine, police, retraités militaires) ou régions (Kabylie, sud du pays) depuis déjà quelques années, indiquait bien que la société était au bord de l’explosion.

La maturité, la responsabilité et la profondeur de ce mouvement, qui s’est imposé si rapidement et de manière aussi globale, sont une première qui tranche avec ce que nous avons pu connaître et va au-delà de ce qui était attendu ou espéré. En ce sens, c’est une surprise à… saluer.

A quel moment du processus de formation des nations, de la sédimentation de la société politique correspondrait, selon vous, la dynamique en cours ?

Incontestablement, nous sommes à un moment charnière et transitionnel. C’est l’émergence d’une nouvelle génération (au sens où Karl Mannheim entendait la génération) qui n’est pas seulement une cohorte démographique, mais un produit historique. L’univers symbolique de cette génération ne correspond plus tout à fait à celui qui a présidé, jusque-là, à l’organisation de l’être ensemble. Le grand récit national n’opère plus et ses fondements sont revisités et réinterprétés à la lumière des réalités historiques propres à cette génération.

Ce sont les expériences partagées des membres de cette génération qui la distinguent de celle qui l’a précédée. Elle est née dans la décennie de la violence et a grandi dans les controverses et les débats autour des conceptions des modèles sociétaux. Elle a appris à vivre et à composer avec les différents groupes qui la constituent. Son combat n’est pas de consolider une indépendance acquise par les armes et désormais irréversible, mais de construire un espace commun du vivre-ensemble. En d’autres termes, la génération dont il s’agit aujourd’hui marque la fin d’un régime d’historicité (pour parler comme F. Hartog). Le grand récit national, fondé sur la dette due aux libérateurs, s’est essoufflé.

Le patriotisme viscéral n’est plus nécessairement territorial et exclusif, comme en témoigne la mobilisation de la diaspora, qui se sent tout autant concernée par ce moment historique, même si elle ne vit plus (quelquefois depuis longtemps) dans le pays.

Le « régime d’historicité » fondé sur le mythe de l’unité est désormais inopérant dans une société où la cohabitation des différences est à la fois une réalité et un défi. Après une décennie de violence et deux décennies de tentative de sortie de la violence, le temps d’une génération donc, le mythe communautaire, contraint par les nécessités historiques, laisse place au rêve sociétal.

Du point de vue de la composante sociologique, « qui » est ce peuple qui a battu le pavé (les 22 février, 1er et 8 mars derniers) à travers les 48 wilayas et dans l’émigration ?

Indéniablement porté par la jeunesse, démographiquement majoritaire, ce mouvement concerne toute la société dont il reflète parfaitement la structuration sociologique. La mixité du genre, de l’âge, des catégories socioprofessionnelles, des obédiences, des régions en font un mouvement sociétal de fond. Il s’agit d’une société essentiellement urbaine, née dans la violence des années 1990, et ayant grandi dans la confrontation des opinions et des idées à la recherche d’un modus vivendi.

Cohabiter dans la différence est pour elle une réalité. Composant avec ses identités multiples et les habitant définitivement, cette société, en contact réel et virtuel avec le monde, est globalisée dans ses manières de se penser et de se projeter.

Il s’agit d’une société qui affronte l’altérité sans complexe. Une société où la femme par l’instruction, le travail et la mobilisation a pu conquérir socialement une relative autonomie et une place de plus en plus légitime. Les femmes constituent presque les deux tiers des effectifs étudiants et s’imposent de plus en plus dans les emplois les plus qualifiés.

C’est aussi une société en voie de sécularisation, revendiquant le religieux comme une composante de l’identité et ne cessant de réinterpréter ses préceptes pour raisonner les transgressions commises au quotidien. Principale composante démographique, c’est la jeunesse qui porte ce mouvement; mais les aînés y ont contribué activement.

Le caractère populaire du mouvement ne devrait pas laisser croire qu’il est le fait d’une génération spontanée (dans tous les sens du mot). Le travail de fond mené depuis longtemps par certaines élites (militants, opposants, cyber-activistes, journalistes, caricaturistes, artistes, écrivains et autres intellectuels) n’est pas à négliger.

Peu nombreux et peu audibles il y a une quinzaine d’années par leurs éclairages, analyses et dénonciations, ces élites ont fini par être en phase avec une majorité aujourd’hui mieux préparée, plus réceptive et assurément mieux disposée à la rupture.

Dans une société encore travaillée par les violences et traumas des guerres (Guerre d’indépendance, guerre civile des années 1990), que vous dit ce mouvement arborant fièrement un caractère pacifique ?

Personnellement, je ne crois pas que la société, et notamment sa principale composante que représente la jeunesse, soit autant travaillée par les traumas des guerres. Elle est plutôt désormais lucide sur les limites de cette violence qu’elle ne souhaite plus rééditer comme moyen pour changer les choses. Les violences des années 1990 ont sans doute été informées par les violences de la Guerre de Libération et de la brutalisation qu’elles ont pu en engendrer.

Ce concept de brutalisation élaboré par l’historien George L. Mosse, désigne cet état d’esprit hérité de la guerre, où les attitudes agressives développées en temps de guerre se poursuivent en temps de paix. Cette « culture de guerre », héritée de l’époque de la Guerre de Libération, a été exorcisée en quelque sorte dans la violence fratricide des années 1990.

La génération d’aujourd’hui a une autre expérience de la violence, une expérience de l’échec et de la désillusion. Ayant expérimenté dans sa chair les dérives et les impasses de la violence, elle ne souhaite plus les revivre. Elle a mis toute une vie à sortir de cette « culture de guerre ». Elle aspire aujourd’hui à la paix. C’est ce que signifie ce cri répété à tue-tête et à l’unisson : « Silmiya, silmiya. »

Du processus de sécularisation. Bien que les manifestations soient organisées un vendredi, après la prière, force est de constater que l’islam politique, ses slogans, ses troupes et leaders, ont brillé par leur absence. Est-ce un symptôme de sécularisation et de formation de l’authentique société civile algérienne ?

Oui, on peut en effet parler d’une certaine sécularisation. Certes, l’islamisation des mœurs est aujourd’hui un fait acquis; mais dans le même temps, il y a une sorte d’« individualisme communautaire » qui s’installe peu à peu, permettant à l’individu de puiser dans le même référent collectif les arguments légitimant sa différence. L’usage inflationniste de la fatwa est un signe éloquent de ce point de vue.

On sollicite un avis non pas pour s’y conformer, mais pour légitimer une conduite et la faire valoir dans le champ des raisonnements publics. Cette tension entre l’individu et son groupe d’appartenance se manifeste notamment dans les choix d’agrégation qui s’effectuent le plus souvent à partir d’une posture de rupture avec les attitudes et les conduites traditionnelles du groupe d’origine.

On ne remet pas en cause les référents fondamentaux, mais on les réinterprète pour légitimer de nouvelles conduites et disqualifier la doxa routinisée. Grâce à la maîtrise de la langue arabe, la nouvelle génération entretient un autre rapport à la référence religieuse.

Elle a un accès direct au texte lui permettant d’émettre et/ou de relativiser les avis religieux à partir d’une relecture des fondamentaux.

Le monde globalisé que favorisent les TIC et les réseaux sociaux a également permis une démultiplication des déclinaisons et de l’offre sur le marché des « biens du salut ». Un tel pluralisme pourrait en effet être annonciateur d’un début de sécularisation. Cette nouvelle génération s’inscrit désormais dans un « ethnoscape » (Arjun Appaduraï) où le sentiment d’appartenance à la oumma a été conforté et même galvanisé, grâce notamment aux télévisions satellitaires et au Net.

Dans le même temps, les groupes sociaux, face aux multiples thèses et argumentaires, s’écartent des localismes et reconstruisent de nouvelles identités qu’elles territorialisent en redessinant les contours de leurs « communautés imaginées ».

Entretien avec Abderrahmane Moussaoui conduit par Mohand Oziri

Abderrahmane Moussaoui est professeur en anthropologie, université Lyon 2 – Lumière

Entretien publié dans El Watan, en date du 20 mars 2019

http://alencontre.org/moyenorient/algerie/algerie-debat-le-mouvement-populaire-nest-pas-le-fait-dune-generation-spontanee.html

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