Textes sur l’Algérie dont Appel de Djamila Bouhired à la jeunesse algérienne en lutte

Appel de Djamila Bouhired à la jeunesse algérienne en lutte : Ne les laissez pas voler votre victoire !

Djamila Bouhired, Icône de la révolution algérienne, appelle la jeunesse algérienne à rester mobiliser et surtout à veiller à ce qu’elle ne se laisse pas voler sa victoire. « Ne les laissez pas voler votre victoire », a-t-elle averti dans une lettre qu’elle lui a adressée Mercredi 13 Mars 2019.

Voici le texte intégral de son appel à la jeunesse algérienne.

Mes chers enfants et petits enfants, je voudrais d’abord vous dire tout mon bonheur d’être parmi vous, pour reprendre ma place de citoyenne dans ce combat de la dignité, dans une communion fraternelle.

Je voudrais vous dire toute ma gratitude pour m’avoir permis de vivre la résurrection de l’Algérie combattante, que d’aucuns avaient enterrée trop vite.

Je voudrais vous dire toute ma joie et toute ma fierté de vous voir reprendre le flambeau de vos ainés. Ils ont libéré l’Algérie de la domination coloniale. Vous êtes en train de rendre aux algériens leur liberté et leur fierté spoliées depuis l’indépendance.

Alors que les algériens pleuraient leurs chers disparus dans la liesse et la dignité retrouvée, les planqués de l’extérieur avaient déclaré une nouvelle guerre au peuple et à ses libérateurs pour s’installer au pouvoir.

Au nom d’une légitimité historique usurpée, une coalition hétéroclite formée autour du clan d’Oujda, avec l’armée des frontières encadrée par des officiers de l’armée française, et le soutien des combattants du 19 mars 1962, a pris le pays en otage. 

Au nom d’une légitimité historique usurpée, ils ont traqué les survivants du combat libérateur et ils ont pourchassé, exilé et assassiné nos héros qui avaient défié la puissance coloniale avec des moyens dérisoires, armés de leur seul courage et de leur seule détermination.

Plus d’un demi siècle après la victoire sur la domination coloniale et l’accession du pays à l’indépendance, le système politique installé par la force en 1962 tente de survivre par la ruse, pour continuer à opprimer les algériens, détourner nos richesses et prolonger la tutelle néocoloniale de la France pour bénéficier encore de la protection de ses dirigeants. Ceux qui, au nom d’un patriotisme de bazar, exigeaient la repentance de la France, ont fini par tomber les masques. Combien de dirigeants, à la retraite ou encore en activité, combien de ministres, combien de hauts fonctionnaires, combien d’officiers supérieurs de l’armée et combien de chefs de partis, se sont repliés sur l’hexagone, leur patrie de rechange et le refuge du fruit de leurs rapines ? 

Dernier signe révélateur de ces liens pervers de domination néocoloniale, le soutien du président français au coup d’état programmé de son homologue algérien est une agression contre le peuple algérien et contre ses aspirations à la liberté et à la dignité. Au nom de quelle conception bien singulière de la démocratie et au nom de quelles valeurs universelles peut-on voler au secours d’un régime autoritaire, pour prolonger, hors de toute base légale, le pouvoir d’un autocrate, de sa famille, de son clan et de leurs clientèles, massivement rejetés par la volonté du peuple algérien ?

Dans son long combat libérateur, le peuple algérien ne s’est jamais trompé de cible. Si notre génération a combattu le système colonial, elle a su apprécier à sa juste valeur la solidarité active du peuple français, notamment de son avant-garde progressiste.

Mes chers enfants et petits enfants, par ce rappel historique, je voudrais attirer votre attention, vous la jeunesse algérienne en lutte, sur les dérives qui menacent votre combat.

En renouant le fil de l’histoire interrompu au mois de juillet 1962, vous avez repris le flambeau qui va éclairer le chemin de notre beau pays vers son émancipation, dans la dignité retrouvée et dans les libertés à reconquérir. Là où ils se trouvent, je suis convaincue que nos martyrs, qui avaient votre âge lorsqu’ils avaient offert leur vie pour que vive l’Algérie, ont, enfin, retrouvé la paix de l’âme. 

Par votre engagement pacifique qui a désarmé la répression, par votre civisme qui a suscité l’admiration dans le monde et par cette communion fraternelle tapie dans nos cœurs et qui resurgit chaque fois que la patrie est en danger, vous avez ressuscité l’espoir, vous avez réinventé le rêve et vous nous avez permis de croire de nouveau à cette Algérie digne du sacrifice de ses martyrs et des aspirations étouffées de son peuple, une Algérie libre et prospère, délivrée de l’autoritarisme et de la rapine, et une Algérie heureuse dans laquelle tous les citoyens et toutes les citoyennes auront les mêmes droits, les mêmes devoirs et les mêmes chances, et jouiront des mêmes libertés, sans discrimination aucune.

Après des semaines d’une lutte pacifique, exemplaire dans l’histoire et de par le monde, votre mouvement est à la croisée des chemins. Sans votre vigilance, il risque de sombrer dans le catalogue des révolutions manquées.

Tapis dans l’anonymat et la clandestinité, des manipulateurs déguisés en militants, des agents-provocateurs en service commandé et des serviteurs zélés du système fraichement repentis, tentent de détourner votre combat, pour le mener vers une impasse, dans le but de donner un sursis aux usurpateurs et de maintenir le statu quo. Des listes de personnalités confectionnées dans des laboratoires occultes circulent depuis quelques jours pour imposer, dans votre dos et contre votre volonté, une direction fantoche à votre mouvement.

Mes chers enfants et petits enfants, en quelques semaines, vous avez révélé au monde, surpris, ce que le peuple algérien avait de plus beau et de plus grand, malgré des décennies d’oppression pour vous imposer le silence.

Il vous appartient à vous qui luttez dans les universités pour une formation de qualité, dans les entreprises pour imposer vos droits syndicaux, dans les tribunaux pour faire reculer l’arbitraire et dans les hôpitaux pour exiger des soins de qualité pour tous, il vous appartient à vous les journalistes, qui traquez la vérité pour démasquer le mensonge et la manipulation, et dont certains d’entre vous l’ont payé de leur vie, il vous appartient à vous les artistes, qui mettez de la lumière dans l’obscurité de notre quotidien, il vous appartient à vous qui résistez contre la déchéance pour imposer de l’éthique, il vous appartient à vous tous de dessiner votre avenir et de donner corps à vos rêves. 

Il vous appartient à vous, et à vous seuls qui luttez au quotidien, de désigner vos représentants par des voies démocratiques et dans une totale transparence.

Notre génération a été trahie. Elle n’a pas su préserver son combat contre le coup de force des opportunistes, des usurpateurs et des maquisards de la vingt cinquième heure qui ont pris le pays en otage depuis 1962. Malgré la colère du peuple qui l’a rejeté, leur dernier représentant s’accroche encore au pouvoir, dans l’illégalité, le déshonneur et l’indignité.

Ne laissez pas ses agents, camouflés dans des habits révolutionnaires, prendre le contrôle de votre mouvement de libération.

Ne les laissez pas pervertir la noblesse de votre combat.

Ne les laissez pas voler votre victoire.

Djamila Bouhired

https://www.elwatan.com/edition/actualite/exclusif-appel-de-djamila-bouhired-a-la-jeunesse-algerienne-en-lutte-ne-les-laissez-pas-voler-votre-victoire-13-03-2019

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Oran : des milliers unis contre le régime

Ce quatrième vendredi 15 mars, de mobilisation et de protestation aura été plus qu’une réponse adressée au Premier ministre Nourredine Bedoui [en fonction depuis le 12 mars 2019, suite à la démission de Ahmed Ouyahia; Bédoui était ministre de l’Intérieur depuis le mois de mai 2015]. Ce fut aussi une réponse à tous ceux qui représentent le régime, et qui s’inscrivent dans sa continuité ou sa survie.

La population s’est mobilisée de manière extraordinaire à Oran, en se retrouvant au centre-ville plus nombreuse que les vendredis précédents et surtout plus déterminée que jamais à s’opposer « à la feuille de route du pouvoir ». Hier les slogans étaient adaptés à l’évolution de la situation, et comme autant de réponses au Premier ministre et à son vice-ministre.

De manière tranchée, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, en famille ou entre amis, toutes catégories sociales confondues, les Oranais ont choisi de crier haut et fort ce qu’ils veulent et ce dont ils ne veulent plus.

La manifestation a débuté à la place du 1er-Novembre, avant même la fin de la prière, avec des chants révolutionnaires fusant de la foule et la réappropriation des symboles historiques tels que « l’Algérie des chouhada [des moudjahidines morts durant la guerre d’indépendance] toujours debout »« Pour une Algérie libre ». Ce mot de liberté, comme retrouvée dans les rues, revenait souvent dans les slogans inscrits sur les banderoles et autres pancartes brandies par les manifestants. Pour bien signifier qu’ils n’abdiqueront pas et resteront toujours mobilisés, les manifestants ont encore scandé : « Nous marcherons sans nous arrêter ! »

Hier, vendredi, les Oranais se sont montrés plus politisés, plus revendicatifs, comme si à leur tour, ils avaient leur propre feuille de route et leur plateforme de revendications, face à celle des tenants du pouvoir. D’ailleurs, la marche est organisée par carrés, des milliers d’hommes et de femmes, toujours plus nombreux, se regroupent par quartiers, par secteurs, par groupes d’amis, de familles, de collègues, ou encore de profession, des syndicats, etc. Chacun venant avec sa banderole, ses drapeaux et ses pancartes.

Alors que des centaines de protestataires étaient déjà arrivés devant le siège de la wilaya [entité administrative], d’autres étaient encore au point de départ du cortège, à savoir la place du 1er-Novembre, la rue Larbi-Ben M’hidi [1923-1957, militant du PPA-MTLD; lors du conflit interne, il adhérera au FLN, dans la foulée des initiatives prises par l’Organisation spéciale] ou le Front de mer. Encore une fois, la capitale de l’Ouest a montré qu’elle était plus déterminée que jamais.

Loukil D.

Publié dans Algérie-Liberté, le 16 mars à 11 heures

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Constantine: des femmes et des familles entières se sont mêlées à la marée de jeunes. Ils/elles ont envahi les principales artères de la ville

Du jamais vu. C’est par dizaines de milliers que les Constantinois se sont réappropriés, hier, leur cité en esquissant de très belles images empreintes de civisme, de respect, de tolérance et de maturité politique. Des femmes surtout, en ce 8 Mars, venues par milliers pour dire qu’elles n’ont pas besoin de discours lénifiants et hypocrites pour fêter leur journée, mais d’une patrie qui a besoin d’être défendue. Belles elles l’étaient dans leurs tenues traditionnelles ou modernes. Même la « m’laya » noire emblématique de la ville des Ponts a refait surface pour dire « Djazayer Echouhada », slogan qu’elles ont accompagné de youyous. Des femmes et des familles entières se sont mêlées à la marée humaine constituée de jeunes surtout, qui a commencé à se former dès 13h30 jusqu’à atteindre les principales artères de la ville dans une procession interminable. Certains parents n’ont pas hésité à emmener leurs enfants en bas âge, des bébés en poussette recouverte de l’emblème national. Des supporters du CSC ont presque oublié que leur club fétiche affrontait le même jour le Club Africain de Tunis, ici même à Constantine. Ils étaient au milieu des manifestants, offrant des bouteilles d’eau minérale, encadrant les carrés des marcheurs et donnant de la voix aux slogans entonnés.

Des supporters qui inviteront poliment leurs vis-à-vis du Club tunisien à ne pas perturber la marche : « Respectez-nous, c’est de l’avenir de l’Algérie qu’il s’agit. » Et les supporters tunisiens de reprendre, à leur tour, les slogans de la marche. Jusqu’à 15h, des citoyens et des familles continuaient à affluer vers le centre-ville, alors que la présence policière se faisait très discrète et que des scènes d’entraide et de bienséance entre marcheurs marquent fortement la manifestation. Le P/APW de Constantine, Nadir Amirèche, d’obédience FLN, celui-là même qui avait bouclé la ville de Constantine avec des bennes à ordures pour empêcher un rassemblement contre le 5e mandat du mouvement Mouwatana, il y a quelques mois, était présent à la tête d’un carré de marcheurs.

Lui aussi a prêté sa voix à la protesta (!) Innovants, certains slogans collent aussi bien à la circonstance qu’à la revendication citoyenne principale : « Nodi nodi ya Hassiba, rahoum ghadrouk ya lahbiba ! » (« réveille-toi Hassiba (Ben Bouali), on t’a trahie ô ma chère » [militante qui a été assassinée en 1957 lors de la bataille d’Alger]), « Ya Meriem Bouaâtoura, El-Djazayer rahi maghdoura ! » (Meriem Bouatoura, on a trahi l’Algérie [Mériem Bouatoura, surnommée Yasmina, née en 1938, tuée par l’armée française coloniale]), « Ben M’hidi y a chahid, El-Djazaïr fi aâhd jdid ! » (Ben M’hidi le martyr, l’Algérie vit une nouvelle ère), « Ya Haddad ya jaban, El Djazaïr la touhane ! » (Haddad le lâche, l’Algérie ne peut être humiliée – Ali Haddad est le président du Forum des chefs d’entreprise depuis 2014; PDG du Groupe ETRHB Haddad) et « La nourid, la nourid Kouninef wa Saïd ! » (Nous ne voulons ni de Reda Kouninef qui parle à l’oreille de Said Bouteflika le frère du Président sortant).

Article publié dans Liberté Algérie, le 16 mars 2019

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Tamamrasset : les chômeurs durcissent le ton

Les promesses sans lendemain des responsables de l’emploi de la wilaya et l’opacité des procédés de recrutement adoptés les ont poussés à exprimer leur désarroi.

Depuis jeudi dernier (le 14 mars), ils ont dressé un mur en parpaing bloquant complètement l’accès à la direction de l’emploi avant de fermer le bureau de l’Anem (Agence nationale de l’emploi) qui, selon les protestataires rencontrés sur place, est devenu « un office de business ». Cette action signifiant que le ton des plaisanteries n’est plus de saison a été ainsi menée pour dénoncer l’absence de transparence dans les précédentes opérations d’embauche et les conditions imposées pour le recrutement au profit des sociétés implantées sur le territoire de la wilaya.

Tout en réclamant plus d’équité en matière de placement et de distribution des offres d’emploi, les protestataires ont affiché un mécontentement à peine contenu quant au mauvais comportement du responsable de l’Anem (Alem : agence locale) qui leur avait « manqué de respect » lors de la toute dernière rencontre, regrette l’un des protestataires en fustigeant le silence coupable du wali de Tamanrasset qui, semble-t-il, n’aura pas pris les choses au pied de la lettre car aucune initiative, décrient-ils, n’a été prise de sa part pour instaurer le dialogue ou encore relancer le débat autour des véritables problèmes soulevés. « Nous entamons notre 12e jour de protestation, aucun responsable de la wilaya n’a pris le soin de se déplacer sur le lieu du sit-in, ne serait-ce que pour écouter les revendications des chômeurs. Les autorités locales gardent le silence et le dialogue avec les protestataires plus que jamais déterminés à faire valoir leurs droits tarde à s’instaurer. »

Ces jeunes mécontents accusent les responsables de l’Agence de l’emploi de «népotisme et de favoritisme» dans les toutes dernières opérations d’embauche, lesquelles sont, d’après eux, entachées d’irrégularités et ne reposent sur aucune règle ni loi régissant l’emploi dans le grand Sud, notamment celles privilégiant le recrutement des autochtones

Évoquant le système électronique Wassit destinés au traitement des demandes d’emploi, les jeunes chômeurs démentent formellement les déclarations des officiels et trouvent que c’est « une supercherie de trop ». Pour eux, ce système présenté comme solution miracle à la transparence tant réclamée par les demandeurs d’emploi « offre aux responsables de l’agence locale de l’emploi le moyen de justifier les passe-droits et les dossiers validés sous la table ».

Rétorquant à ces allégations, un employé de l’Anem (Alem: agence locale) de Tamanrasset a expliqué que ce système est destiné à faciliter la médiation entre l’offre d’emploi exprimée par les employeurs et la demande, selon des techniques de rapprochement à travers l’intégrité des données par des référentiels en particulier la Nomenclature algérienne des métiers et emplois (Name). Cette nomenclature, élaborée par l’Anem – en partenariat avec le service public de l’emploi français (Pôle-Emploi) – vise notamment l’instauration d’un langage commun à même de faciliter le rapprochement entre l’offre et la demande d’emploi, de permettre d’identifier les besoins en formation pour mieux répondre aux attentes du marché du travail et d’élargir les filières professionnelles accessibles aux personnes confrontées à la mobilité professionnelle.

Rabah Kareche

Article publié dans Liberté Algérie, le 16 mars 2019

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Grandioses manifestations à Alger : slogans, humour et engagement

Pour la quatrième fois, les Algériens ont donné une très belle leçon de mobilisation et surtout de maturité. Sous un soleil de plomb et un ciel bleu azur, Alger s’est mise aux couleurs de l’emblème national, avec ces milliers de drapeaux accrochés aux balcons et hissés par les manifestants, qui avaient envahi les rues et les boulevards du centre de la capitale dès la matinée.

Pour ce quatrième vendredi de colère, écrits en arabe, en français, en tamazight et en dialecte algérien, les slogans que comportent les pancartes et les chants rythmés des Algérois sont aussi variés que réfléchis. Ils font preuve de beaucoup d’humour, mais aussi de maturité.

Cela va du refus du 5  mandat jusqu’aux critiques acerbes adressées au président français, Emmanuel Macron, en passant par des « Dégage » lancés au Premier ministre, Noureddine Bedoui, à son prédécesseur, Ahmed Ouyahia, au nouveau vice-Premier ministre, Ramtane Lamamra, au président Bouteflika et à Saïd, son frère conseiller.

Aymène, à peine 25 ans, a écrit sur sa pancarte : « Même dans le jargon musical 4+ = son du diable ». Son message ne laisse personne indifférent. Il est au milieu d’un groupe d’étudiants qui prennent le départ vers le boulevard Hassiba Ben Bouali.

« Abrégez vos souffrances, partez », « Macron occupe-toi de ton pays, fous la paix à l’Algérie, 1830-2019, ça suffit », « Date de fabrication 28 avril 1999, date d’expiration 20 avril 2019, pouvoir illégitime », sont les principaux slogans de cette jeunesse.

Des grappes humaines, femmes, hommes et enfants, se déversent avec des pancartes immenses hissées bien haut. Les écrits sont révélateurs : « Finie l’ère du cachir », « Yaooo roho, andi chghol al djamaa al djaya » (Partez, j’ai une affaire à régler le vendredi prochain), « Régime dégage, nous garderons l’Etat », « Non à Bouteflika et à ses dérivés », « Matzidch dkika ya Bouteflika » (Pas une minute de plus Bouteflika), « Vous n’avez pas affaire à une opposition, mais à un peuple ».

« Un peuple ne s’oppose pas, mais s’impose », autant de messages qui reflètent la colère populaire, mais aussi le génie de la jeunesse algérienne qui use de l’humour pour détendre les situations les plus graves.

A la placette de la Grande-Poste, une marée humaine a déjà occupé les lieux, alors que d’imposants carrés de manifestants arrivaient encore de toutes parts. Il est 14h et l’ambiance est festive.

Des feux d’artifice sont allumés sous les applaudissements de la foule. Un groupe de jeunes hissant des pancartes avec des slogans contre la seule ministre, Nouria Benghebrit. « Dites Allah Akbar », et la foule répète en même temps, en ajoutant « Dawla islamiya ».

Tout de suite, un autre groupe, plus nombreux crie : « Djazaïr horra, démocratiya»  (Algérie, libre et démocratique). Visiblement, des militants islamistes ont tenté d’infiltrer la manifestation, qui se voulait pourtant pour une « Algérie, démocratique et indépendante ».

Ces jeunes embusqués, comme les a qualifiés un des manifestants, ont voulu imposer leurs slogans, mais la foule les a vite étouffés avec des messages qui appellent à « une nouvelle République » et une Algérie démocratique.

La majorité des pancartes sont bien visibles et assez hautes pour être lues et immortalisées par les appareils photo et les caméras. « Tous ensemble pour la IIe République », « La rue ne se taira pas », « Nous renverserons votre système », « Il est temps de divorcer avec la farce, dégage », « Jamais je ne désespère, je débarrasserai le pays du mal », « Bedoui : nous avons entendu le message des jeunes, les jeunes : on veut que vous dégagiez, place aux jeunes », « Il est impossible de construire un navire avec du bois usé », « Microbe Le Drian, occupez-vous de vos morts, de Benalla, du déficit budgétaire, de vos djihadistes et du Brexit », lit-on sur les panneaux.

La foule est impressionnante. Des femmes et des enfants, enveloppés dans d’immenses drapeaux, crient : « Bouteflika pas de 5e mandat », ou encore : « Y en a marre de ce pouvoi r». Coude-à-coude, on avance difficilement. Il est 15h30. La place Maurice Audin est maintenant bloquée. Plus personne ne peut bouger. On respire mal. Une vieille femme s’essouffle et un jeune perd connaissance.

On tente de les dégager de la foule, mais l’exercice est très difficile. On essaie de s’extirper de cet immobilisme. Les manifestants chantent, d’une seule voix, l’hymne national. Une file est improvisée, par des jeunes, au milieu de cette masse humaine, pour dégager un espace permettant aux femmes et aux enfants de se libérer.

Il est 16h passées. Le boulevard Didouche Mourad, commence à se libérer par les ruelles adjacentes.

Salima Tlemcani

Article El Watan16 mars 2019

http://alencontre.org/moyenorient/algerie/algerie-dossier.html

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Lettre ouverte à ce pouvoir qui refuse d’entendre. Notre cœur bat de nouveau

Depuis plusieurs semaines une immense clameur monte du fin fond de l’Algérie. Des millions d’Algériennes et d’Algériens arpentent les villes et les villages pour vous dire : « Partez », « Dégagez », « Vous êtes indignes de notre peuple et de notre confiance », « Votre système est pourri », « ni prolongation du 4ème mandat ni maintien de votre système »…

Vous refusez d’entendre cette immense clameur. Mais ni vous, ni personne ne pourra l’étouffer.

Tirez les leçons de l’histoire et partez. Rendez les clés de notre beau pays. La rupture est consommée.

Si vous n’entendez rien c’est parce que vous êtes morts ou décidé à ne rien entendre comme vous le faite depuis des décennies.

En 1970, votre système a réprimé et emprisonné des centaines d’étudiant(e)s dont le seul tort était de réclamer la justice sociale.

En 1988, votre système a sorti ses chars pour tirer sur des jeunes présentant leurs poitrines nues. Vous avez emprisonné des dizaines de militants dont le seul tort était de réclamer la justice sociale.

En 1999, votre système a muselé la voix des victimes du terrorisme et décrété l’amnistie des assassins en imposant l’amnésie générale et le viol organisé de notre mémoire collective. Vous avez fait le choix du crime et vous prétendez avoir ramené la paix. Ce que vous occultez c’est la résistance héroïque de notre peuple face à la barbarie des GIA et ses relais. Vous avez fait le choix d’ignorer le sacrifice ultime de ses enfants.

C’est aux sacrifices de Katia Bengana, Amel Zenoune , Mohamed Sellami, Benhamouda, Alloula, Medjoubi, Tahar Djaout, Djilali Liabes et des centaines de milliers de martyres anonymes et de résistant(e)s civiles, de patriotes, de soldats que nous devons d’avoir conservé notre drapeau et notre hymne national. Ces précieux legs de Djamila Bouhired, Abane Ramdane, Maurice Audin et le million de martyres de l’indépendance.

Notre éternelle reconnaissance va à celles et ceux qui nous ont permis d’échapper à une théocratie wahhabite sanguinaire et qui permet aux jeunes d aujourd’hui de manifester côte à côte, avec respect et fraternité. Cette espérance naissante leur appartient. Vous ne pourrez pas la leur enlever.

Notre peuple n’a aucune dette envers vous. Depuis 20 ans, vous le trahissez.

En siphonnant les richesses de notre pays et aspirant sa moelle jusqu’à l’os…

En hypothéquant notre souveraineté nationale et en bâillonnant la voix de l’Algérie sur la scène internationale…

En voulant nous humilier devant la terre entière, nous faisant passer pour un peuple inféodé à un fauteuil et une photo…

En nous empêchant de rêver d’un monde nouveau et meilleur pour nos enfants et nos petits-enfants.

En décourageant et anesthésiant des milliers de cadres intègres dans tous les secteurs de l’économie, de l’éducation, de la santé, de la justice etc. Et qui en dépit du dégoût qui s’est insinué en eux font de leur mieux pour que l’Algérie ne s’effondre pas davantage…

En anéantissant l’espoir d’un avenir lumineux pour des jeunes qui, tous les jours ont bravé la mort sans sépulture en se jetant à la mer….

En donnant du pouvoir à des incultes, des prédateurs, des voleurs, des ignorants, des larbins , de gens sans dignité ni honneur, sans foi ni loi… En usant de la corruption pour gouverner.

En usant de la terreur et de l’intimidation pour durer…

En favorisant les passe-droits, le délit d’initié, l’injonction, la rapine, le vol organisé pour vous attacher des fidélités qui vont finir par vous lâcher….

N’oubliez jamais que celles et ceux qui ont le ventre mou et « plein de foin » craignent le feu.

Tôt ou tard vous rendrez des comptes sur le désastre où vous avez plongé l’Algérie. Ceux sont nos enfants et nos petits-enfants que vous devrez regarder dans les yeux.

Aujourd’hui, par la ruse vous essayez de maintenir votre système en vie. Vous vous accrochez à un trône tremblant… Cessez de jouer aux pompiers-pyromanes. Stoppez cette symphonie macabre de chaises musicales. Inutile de fatiguer le diplomate / retraité pour fabriquer une « solution » à la crise que vous avez provoqué. La grille Onusienne de gestion de crise est inopérante.

Écoutez la clameur. Entendez-la. Prenez acte de la fin de votre système. Partez, le peuple vous le crie depuis des semaines.

Pour la suite, pas de souci à se faire, il y a tant d’énergie et de créativité à déployer pour trouver les bonnes solutions et construire une nouvelle République, démocratique et sociale.

Notre cœur bat de nouveau et ne s’arrêtera plus jusqu’à faire briller l’Algérie dans les yeux magnifiques de nos filles et de nos fils.

Je suis si fière d’être Algérienne. Je n’oublie pas. Je n’abdique pas.

Zazi Sadou, membre fondatrice du Rassemblement algérien des femmes démocrates (RAFD)

https://www.humanite.fr/lettre-ouverte-ce-pouvoir-qui-refuse-dentendre-notre-coeur-bat-de-nouveau-669348

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Manifestation universitaire. « Le système prolonge le mandat. Le peuple prolonge le combat »

La marche à laquelle a appelé la communauté universitaire a drainé des milliers de personnes qui ont battu le pavé, hier [le 13 mars 2019], dans la ville de Tizi Ouzou. Ainsi, la mobilisation pour le rejet des offres de Bouteflika, qui a décidé de reporter l’élection présidentielle et se maintenir à la tête de la magistrature suprême, s’intensifie dans la wilaya (subdivision administrative de quelque 60 communes avec environ 1,2 million d’habitant·e·s) où de nombreuses actions de protestation ont été organisées cette semaine.

La manifestation des étudiants, personnel ATS (aide-soignant) et des enseignants universitaires a enregistré une réussite remarquable. Le cortège s’est formé à l’intérieur du campus de Hasnaoua avant de s’ébranler vers l’extérieur où d’autres marcheurs se sont joints à la foule. Il y avait, d’ailleurs, des médecins, des avocats et des fonctionnaires d’autres secteurs comme la formation professionnelle, l’éducation et les journalistes qui ont constitué un carré tout en mettant en avant une banderole de l’Association des journalistes et correspondants de presse de la wilaya de Tizi Ouzou réclamant la liberté d’expression et une Algérie meilleure.

Les marcheurs scandaient, à gorge déployée, des slogans hostiles au pouvoir. « L’université s’engage, système dégage »« Pouvoir assassin » et« Y en a marre de ce pouvoir ». Les manifestants ont également porté des banderoles et plusieurs pancartes avec différents slogans comme « Non à la violation de la Constitution », « Système dégage, assemblée constituante s’engage »« l’Algérie n’est pas une entreprise familiale », « Non à la privatisation de notre pays »,« France dégage, 189 ans barakat » et« Le système prolonge le mandat, le peuple prolonge le combat ».

Il y avait beaucoup d’autres pancartes écrites en tamazight [langue berbère], en arabe et même en anglais. Tous les mots d’ordre vont dans le même sens : départ du système et non à la violation de la volonté du peuple.

Une étudiante du département de français a choisi de plaider pour la refondation du contrat national, tandis que d’autres marcheurs ont brandi des portraits de Matoub Lounès [chanteur né 1956, mort assassiné le 25 juin 1998 à Thala Bounane, dans la daïra de Ath Dwala dans la wilaya de Tizi Ouzou], Hocine Aït Ahmed [1926-2015, décédé à Lausanne, dès 1963, en minorité dans le FLN, il lance le Front des Forces socialistes] et d’autres personnalités historiques de la région. « Nous sommes fiers de vous », ont-ils mentionné au moment où des marcheurs ont porté des « effigies » de Sidi Saïd [dirigeant de l’UGTA « fidèle » du pouvoir], Ahmed Ouyahia [premier ministre d’août 2017 à mars 2019], Amara Benyounès [originaire de la willaya de Tizi Ouzou, ministre à diverses reprises, secrétaire du Mouvement populaire algérien – MPA – qui salue les décisions de Bouteflika et Ali Haddad [président Forum des chefs d’entreprise depuis le 27 novembre 2014.] sur lesquelles on pouvait lire : « On a honte de vous. » La foule a poursuivi sa marche avec les mêmes slogans.

Des chants patriotiques sont également repris en chœur par les manifestants qui ont été rejoints par les enseignants des différents paliers du secteur de l’éducation. A son arrivée à la placette de l’ancienne mairie, la foule s’est dispersée dans le calme.

Il faut souligner que la rue n’a pas connu de répit, cette semaine, dans la wilaya de Tizi Ouzou. Des avocats, des journalistes, des étudiants, des enseignants et des magistrats, entre autres, ont organisé des actions de protestation pour le départ du système.

Hafid Azzouzi

Publié in El Watan, en date du 14 mars 2019, à 9h15

http://alencontre.org/moyenorient/algerie/algerie-manifestation-universitaire-le-systeme-prolonge-le-mandat-le-peuple-prolonge-le-combat.html

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Les travailleurs de Sonatrach, de Naftal et de Sonelgaz dans la rue face à Bouteflika

Les décisions annoncées avant-hier (le 11 mars) par Bouteflika ont suscité une large contestation citoyenne, hier, à Béjaïa [une ville de plus de 900 000 habitant·e·s; qui se trouve dans le nord-est de l’Algérie, c’est la capitale de région]

En effet, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue à travers trois marches pacifiques distinctes, organisées dans la ville des Hammadites, pour dire « Non à la prolongation du 4e mandat » et « Système dégage ! ». Il s’agit des marches de la communauté universitaire, des travailleurs de Sonatrach [Société nationale pour la recherche, la production, le transport, la transformation et la commercialisation des hydrocarbures, aux mains des gouvernants], de Naftal [filiale à 100% de Sonatrach, chargée de la distribution des produits pétroliers sur le marché], de Sonelgaz [Société nationale de l’électricité et du gaz] et de SNTMH [filiale de Stonatrach), ainsi que des paramédicaux.

À vrai dire, le ton a été donné la veille, juste après l’annonce officielle de ces décisions, par l’investissement de la rue, le soir, par des dizaines de manifestants pour exprimer leur rejet. Hier matin, les premiers à manifester étaient les travailleurs des quatre filiales de Sonatrach (Sonatrach, Naftal, Sonelgaz et SNTMH).

Les paramédicaux du secteur de la santé publique sont également descendus dans la rue pour manifester contre « les décisions de Bouteflika » avec des slogans toujours hostiles au pouvoir.

À 11 heures, c’est la communauté universitaire, entre étudiants et enseignants, qui a investi la rue pour contester « les décisions de Bouteflika ». À signaler aussi que les huissiers de justice et les notaires ont observé, hier matin, un sit-in devant le siège de la cour de justice de Béjaïa en signe d’adhésion au mouvement populaire.

L. Oubira

Publié dans La Liberté-Algérie, le 13 mars 2019

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Constantine : marée humaine pour dire non aux décisions de Bouteflika

En première ligne de la gigantesque marée humaine, une centaine d’enseignants de l’université déterminés à ne pas baisser les bras et de continuer jusqu’à la chute de tout le système.

La réaction de la rue constantinoise, la communauté universitaire plus particulièrement, à la décision prise, avant-hier soir, par le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, en guise de réponse à la mobilisation générale des populations, qui ne cesse de prendre de l’ampleur depuis le 22 février écoulé, de reporter l’élection présidentielle sans fixer de nouvelle date, et du retrait de sa candidature pour un 5e mandat, ne s’est pas fait attendre.

Hier, les Constantinois étaient, à l’instar des citoyens de toutes les wilayas du pays, au rendez-vous. Dès les premières heures de la matinée, les étudiants et les enseignants de l’université les frères Mentouri de Constantine se sont rassemblés sur la grande esplanade de l’université centrale, le point de départ d’une impressionnante procession. Munis surtout de l’emblème national et de pancartes mises à jour après les développements intervenus la veille. Étudiants et enseignants se sont, ensuite, dirigés vers le centre-ville, scandant des slogans hostiles à la prolongation du mandat présidentiel annoncé la veille.

En première ligne de la gigantesque marée humaine, une centaine d’enseignants de l’université déterminés à ne pas baisser les bras et à continuer jusqu’à la chute de tout le système. La procession sillonnera lentement, pendant plus d’une heure, les grandes artères de la ville en passant par l’avenue de la Liberté, puis par le boulevard Abane-Ramdane. Ils ont tenu, pendant plusieurs minutes, un rassemblement à la place des Martyrs (Bab El-Oued), afin de reprendre la marche vers le boulevard Belouizdad. La foule s’est dispersée vers 13h30 dans le calme. Par ailleurs, des mouvements de protestation rejetant en bloc les annonces faites par le Président ont été signalés en différents endroits de la wilaya dont les travailleurs de l’ex-Sonacome d’Oued Hamimine, qui ont tenu, hier matin, un rassemblement devant le siège de leur entreprise contre l’UGTA et aussi pour exprimer leur refus de cautionner la démarche du régime politique. De leur côté, les maîtres assistants, les professeurs, les médecins et les résidents ont également marché, hier matin, au sein du centre hospitalo-universitaire Ben-Badis de Constantine. Signalons que la veille, des centaines de Constantinois ont envahi la rue, au son des klaxons, des chants et munis du drapeau algérien, quelques minutes après l’annonce du président Bouteflika pour dire que ces changements ne vont surtout pas mettre fin à cette mobilisation, bien au contraire.

Ines Boukhalfa

Publié dans La Liberté-Algérie, 13 mars 2019, 11h00

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Imposante marche nocturne à Sétif. « Non au marché de dupes ! »

Des milliers de Sétifiens sont sortis avant-hier soir juste après l’annonce du Président, faisant état d’un report des élections d’avril 2019 et la désignation d’un nouveau gouvernement. En effet, des protestataires venus des quatre coins de la ville ont commencé à affluer dans la capitale des Hauts-Plateaux pour converger vers le lieu habituel de la contestation, principalement du côté de la wilaya et de la recette principale d’Algérie Poste.

Ils ont scandé des slogans hostiles à tout prolongement de la quatrième mandature. « Jibou l’BRI, Jibou as-saika, makanech tamdid  ya Bouteflika ! » (ramenez la BRI (brigade de recherche et d’investigation), il n’y aura pas de prolongement, Bouteflika!), « El-chaâb la yourid Bouteflika wa Saïd », « El-chaâb yourid isqat enidham » (le peuple veut la chute du système) ont été les principaux slogans des manifestants dont plus de 80% étaient des jeunes âgés entre 18 et 40 ans.

Toute la nuit les manifestants ont aussi sillonné les rues de la ville. Des cortèges dont les voitures étaient ornées de l’emblème national ont été repérés dans plusieurs cités et quartiers. Les klaxons ont résonné jusqu’à une heure tardive de la nuit. Hier matin ce sont les élèves des établissements scolaires du moyen et du secondaire qui ont manifesté contre le prolongement de la mandature actuelle pour Bouteflika et ce n’est que vers midi qu’ils ont quitté le centre-ville pour rentrer chez eux.

Faouzi Senaoussaoui

Publié dans La Liberté-Algérie, le 13 mars 2019, 11h00

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Tizi Ouzou. Les magistrats se joignent au mouvement citoyen

L’annonce d’Abdelaziz Bouteflika de prolonger son 4e mandat, en renonçant à un 5e, essayant  ainsi de « dribbler » le verdict populaire qui réclame le départ de tout le système, n’a fait que renforcer la détermination et la conviction citoyenne.

La première réaction est venue des commerçants qui, et pour la troisième journée consécutive, ont maintenu leur mouvement de grève générale, alors que les manifestants ont investi  la rue au chef-lieu de wilaya et dans de nombreuses localités, notamment à Azazga, à Fréha, à Larbaâ Nath Irathène.

Dans cette dernière localité, même des élus du RND (Rassemblement démocratique national qui a passé des alliances avec FLN et des forces «islamistes» au début des années 2000) et du FLN ont, comme dernier sursaut de dignité, pris part à la manifestation des citoyens et citoyennes. Les magistrats de Tizi Ouzou (une des plus importantes villes de l’Algérie, capitale de la province du même nom) ont, de leur côté, emboîté le pas à leurs collègues de Béjaïa en organisant un rassemblement pour marquer leur solidarité avec le mouvement populaire contre le système.

Ils étaient près d’une vingtaine de magistrats à prendre part à ce rassemblement qui a eu lieu dans l’enceinte de la cour de justice de Tizi Ouzou. « Les magistrats font en ce moment l’objet de pressions terribles», nous annonce une avocate. Comme cette dernière, ils étaient plusieurs centaines d’avocats, dont maître Mustapha Bouchachi [avocat réputé ; il a été élu comme membre du FFS 2012 puis a démissionné ; il y a présidé la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme), à venir soutenir les magistrats dans leur action.

De nombreux huissiers de justice et de greffiers se sont joints à cette action historique. Les magistrats venaient à peine de se joindre à leurs partenaires lorsque l’un d’entre eux a pris la parole et s’est adressé à la presse : « Les magistrats ont milité et continuent de militer pour l’indépendance de la justice et le respect du principe de la séparation des pouvoirs conformément aux dispositions de la constitution. » « Nous sommes fiers de nos magistrats et nous leur disons : main dans la main, pour une Algérie libre et indépendante », a déclaré, pour sa part, le bâtonnier, maître Salah Brahimi. Tout en qualifiant l’action des juges d’« historique », Me Mustapha Bouchachi a rendu un vibrant hommage à ces magistrats « courageux ».

Samir L./K. Tighilt

La Liberté-Algérie, le 13 mars 2019

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Les étudiants : « La constitution n’est pas un cahier de brouillon »

« Non à la prolongation », « Akhtona ! », « Système dégage ! », « Makache 4,5 » (pas de mandat 4 et demi), « Non au report de l’élection », « Djazair horra dimocratia », « Y en a marre, ayigh », « Algeria free », « Ouyahia, où sont les 1000 milliards ?» « 40 voleurs VS 40 millions », « Khellouna netnefssou » (laissez-nous respirer), «L es étudiants de Dély Ibrahim pour le changement »…

Ce sont là quelques messages écrits sur des post-it de toutes les couleurs collées sur la stèle commémorative dédiée au chahid Maurice Audin, près du Tunnel des Facultés, à Alger-Centre.

Des dizaines de post-it ont été laissées par des étudiants et de simples citoyens qui ont manifesté hier en force pour dire leur rejet catégorique de la feuille de route du clan présidentiel. Cela donnait une immense fresque digne d’une installation artistique. Les bouts de papier tapissaient également la façade de la librairie de l’OPU qui jouxte la plaque commémorative. Parmi ces mémentos, certains sont émouvants : « Vive l’Algérie libre et indépendante ; hommage à mon grand-père », « Rabbi yahmina we yihaqaq ma fi balna » (Que Dieu nous protège et réalise notre souhait)…

D’autres sont franchement hilarants, et Maurice Audin devait être lui aussi mort de rire en lisant ces messages au ton plus léger, avec cette pointe de malice, d’humour féroce et de tendresse qui fait leur charme : « Nahhou el maquillage nakhel ou la police » (enlevez le maquillage pour effrayer la police), « Djibou el BRI ou zidou Essaiqa/Ezatla ghlat we echaâb s’ha » (Ramenez les troupes spéciales, le shit est cher et le peuple s’est réveillé), « Zaoudjouna, khellouna nalaâbou bel mekhayed » (Mariez-nous, laissez-nous nous amuser avec les coussins). Parmi les auteurs de ce véritable monument de papier, certains ont mis juste leur nom comme pour graver leur « je » citoyen dans l’espace public et donner une empreinte physique à leur voix, eux qui n’ont jamais eu voix au chapitre dans le cirque électoral du système.

« Matzidche dqiqa ya Bouteflika »

Ainsi, la riposte citoyenne à la dernière offre présidentielle ne s’est pas fait attendre. Les étudiants se sont donné le mot pour se retrouver comme tous les mardis désormais, dans la rue, en convergeant naturellement vers la place Audin et la Grande-Poste. Ils ont afflué de tous les campus algérois : de la fac centrale, de Bab Ezzouar, de Bouzaréah, de l’ITFC, de la fac de droit, de la fac de médecine, de l’INA (Institut d’agronomie), de l’EPAU (Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme), de l’ENV (école vétérinaire)…

Leur détermination était d’autant plus forte qu’ils ont très mal vécu la provocation du département de M. Hadjar (ministère de l’enseignement), qui a décidé du jour le lendemain de les mettre en vacances forcées, obligeant les pensionnaires des cités U (quelques 700 000) à quitter leurs chambres dans la précipitation. Mais les milliers d’étudiants qui ont manifesté hier, sans oublier aussi les enseignants qui se sont mobilisés en force depuis le début de la contestation, c’était surtout pour exprimer leur rejet massif du plan de transition rendu public ce lundi par notre cher « président-par-correspondance ».

Tout le monde aura remarqué que ces manifs étudiantes donnent souvent le ton et opèrent comme une répétition à plus petite échelle avant les grosses manifs du vendredi et leurs millions de voix qui crient à l’unisson « Bouteflika barra ! »

Hier, les slogans scandés étaient on ne peut plus clairs quant aux sentiments de la majorité : « Matzidche dqiqa ya Bouteflika » (Vous ne resterez pas une minute de plus, Bouteflika), « La nourid, la nourid / El Issaba we Etamdid » (Nous ne voulons plus de la bande ni d’une prolongation), « Klitou el bled, ya esserraquine » (Vous avez pillé le pays bande de voleurs), « Lebled bladna, wendirou rayna » (C’est notre pays et on fera ce qui nous plaît)…

« Non au 4,5 »

Force est de constater que les manifestants ont su tout de suite réadapter leurs slogans à la nouvelle situation imposée par le plan machiavélique du régime comme dans une partie d’échec serrée. Ils ont su trouver les mots justes, la petite formule qui fait mouche, pour signifier à la « Casa d’El Mouradia » que les Algériens sont parfaitement conscients du marché de dupes qui leur est proposé.

Florilège : « Non au 4,5 ! », « La li attaadjil, naâm li etarhil » (Non au report, oui au départ du système), « La tamdid, la taâdjil, nahnou nouridou etaghyir » (Ni prolongation ni report, nous voulons le changement), « Pas de prolongation. Un seul arbitre : le peuple », « Boutef, Saïd, dégage ! » « Le dernier mot nous revient, la transition nous appartient », « Non à l’arnaque du peuple, Algériens conscients, dégagez sans négociations », « On veut un changement radical, pas juste le remplacement d’un cadre », « Une victoire déguisée », « On a gagné la bataille mais pas la guerre », « El Hadj Moussa, Moussa El Hadj », « Ouyahia et Bedoui, les deux faces d’une même pièce », « La nouridou wissayatakoum âla hirakina » (Nous ne voulons pas de votre tutelle sur notre mouvement), « Vous allez vous confronter à une génération qui vous connaît bien et que vous ne connaissez pas du tout »… Certains en font appel à l’histoire en prenant à témoin les chouhada convoqués à travers les portraits des Abane, Ben M’hidi, Hassiba, Amirouche… alignés sur une banderole. Et ce serment solennel : « Ma n’khellouhoumche ibi ou lebled » (On ne les laissera pas vendre la patrie, le sang des martyrs coule dans nos veines).

« Un coup d’Etat constitutionnel »

Une banderole proclame en réponse à Hadjar : « On est en grève, c’est à vous de prendre des vacances », tandis qu’une autre rappelle le rôle de l’institution universitaire : « L’université doit être un laboratoire de réflexion. » Et ces manifs se révèlent justement un magnifique laboratoire de réflexion politique et de concertation citoyenne.

Beaucoup de pancartes brandies mettaient l’accent sur le tripatouillage de la Loi fondamentale : « Non au viol de la Constitution ! » « Edoustour layssa kourass mouhawalate » (La Constitution n’est pas un cahier de brouillon). Ce jeune imite les commentateurs de foot en clamant : « Il est évident Monsieur l’arbitre que c’est un coup d’Etat constitutionnel avec un gouvernement illégitime. »

Amina et Souad, étudiantes à Bab Ezzouar, ont toutes deux l’âge des quatre mandats cumulés de M. Bouteflika, soit 20 printemps. « Nous voulons qu’ils partent tous, sinon, c’est comme si on n’avait rien fait », insistent-elles. Et de faire remarquer : « Ce qu’il (Bouteflika, ndlr) n’a pas fait en 20 ans, il veut le faire en une année ? Impossible ! C’est trop tard. Il faut qu’ils partent ! Il faut respecter notre intelligence.

On veut une vraie transition, avec de nouveaux visages. » Un groupe d’étudiantes en médecine abondent dans le même sens : « Il faut continuer à faire des grèves si nous voulons un vrai changement. On n’exige pas seulement le départ de Bouteflika mais de tout le système. » Evoquant le départ massif des médecins, elles espèrent inverser la tendance : « Nous voulons rester ici et servir notre pays. On veut créer les conditions pour que plus personne ne veuille fuir l’Algérie. Nous sommes prêtes à prendre nos responsabilités, y compris au niveau politique. »

« Il faut maintenir la pression ! »

Massinissa, étudiant à l’INA (Institut national d’agronomie), analyse : « Avec cette supercherie, on aura un 4e mandat prolongé ou un 5e mandat sans élection. C’est totalement anticonstitutionnel. On est dans l’illégalité la plus totale. » Pour lui, il est impératif de faire la transition avec un nouveau personnel politique : « Il faut de nouvelles têtes, des personnes représentatives de ce mouvement. Il faut s’atteler à la rédaction de la Constitution avec des juristes intègres pour arriver à une Constitution intangible qui sera le contrat du gouvernement avec le peuple.

Il faut confier la période de transition à des personnes au-dessus de tout soupçon dont la mission s’achèvera avec l’élection présidentielle. Nous devons être vigilants. Il faut maintenir la pression et ne rien lâcher. »

Amni Hocine, 63 ans, ancien officier supérieur à la retraite converti en bouquiniste, soulève une large pancarte avec ces mots : « Le peuple algérien veut le départ de Bouteflika et son système corrompu tout de suite. Dégagez pauvres cons ! ». Il explique : « Cette pancarte exprime le sentiment du peuple.

Cette feuille de route est un non-évènement. C’est une déception stratégique. On ne peut pas faire une transition avec les mêmes figures, c’est une aberration. Le 22 février a enclenché la IIe République, elle est en marche, ça y est. » Et de marteler : « Pourquoi il s’accroche ? Qu’est-ce qu’il attend pour partir bon sang ? Qu’il parte sans condition, immédiatement. Il faut créer un choc psychologique pour qu’il s’en aille ! »

Mustaha Benfodil

Publié in El Watan, le 13 mars à 9h30)

http://alencontre.org/moyenorient/algerie/algerie-dossier-les-travailleurs-de-sonatrach-de-naftal-et-de-sonelgaz-dans-la-rue-face-a-bouteflika.html

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Pour rappel :

Mohammed Harbi et Nedjib Sidi Moussa : L’Algérie est au bord de l’éclosion :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/03/12/lalgerie-est-au-bord-de-leclosion/

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