La vie dérobée de Sabina Spielrein

Violaine Gelly, l’auteure de cet ouvrage de presque 280 pages est psychologue praticienne et journaliste. Elle a dirigé Psychologie Magazine, ce qui explique un travail d’enquête fouillé et engagé du côté de la réhabilitation de l’image de Sabina Spilerein. Pour être au plus près de la vérité, l’auteure travaille avec un historien, Paul Gradwohf.

L’avant-propos nous apprend que des portraits d’une grande banalité, voire négatifs ont été réalisées par écrivain et cinéaste, ce qui fâche Madame Gelly qui sait combien Sabina Spielrein a été importante en psychanalyse et oubliée, au profit de Anna Freud et de Mélanie Klein.

Elle serait la première hystérique guérie par Jung conseillé par Freud… Elle est surtout la première femme à avoir soutenu brillamment une thèse de médecine, une pionnière de la psychologie de l’enfant, et dès 1911, c’est elle qui évoque la pulsion de mort que Freud rejette pour ne s’y rallier qu’en 1920 ! Elle ose parler sexualité et développement de l’enfant.

Née à Rostov-sur-le Don, elle est russe, juive, et femme, et aussi une enfant battue par son père. Son destin fut tragique au niveau familial puisque Staline et Hitler ont décimé sa famille. Ses deux frères Jan étudiant en mathématiques à Paris et Isaak, étudiant en psychologie et philosophie à Berlin meurent fusillés dans des camps.

L’ouvrage débute par la date du 11 août 1942 : les hommes ont dérobé sa vie, les nazis lui volent sa mort : « nues, la femme et ses deux filles arrivent dans le viseur de l’arme du jeune nazi en habit vert de gris ». Il a tiré. Elles sont tombées.

Puis chronologiquement, on revient en août 1904. Deux journées sont traitées en détail, le 18 et le 19.

Pour le 18 août 1904, durant une vingtaine de pages, le lecteur assiste à la rencontre entre Sabina et Jung. Et nous côtoyons au Burghölzli les grands noms de la psychanalyse : Bleuler qui se passionne pour les thèses de Freud et Jung. Elle fait une thèse avec Bleuler : passion, émulation et bouillonnement intellectuel pour réinventer la vieille psychiatrie, où on rencontre Binswanger, Karl Abraham Franz Riklin Max Eitingon. Ils veulent tout évaluer, l’intelligence, les émotions, diagnostiquer et guérir.

Et Sabina entame un travail analytique avec Jung « dans sa chambre » d’hôpital, puis, « dans le bureau de Jung ». La seule condition : « pas de vêtement de nuit, être habillée » 

Zürich, 19 août 1904 : Elle hurle, elle a peur, pense qu’elle va mourir, que personne ne viendra. Elle hurle pour faire taire des voix, elle entend des portes qui claquent : elle est à l’hôpital. Un médecin aux cheveux blonds et à lunettes rondes, soigné, arrive.

Elle va lui raconter son histoire : deux dates de naissance, une pour la Russie le 7 novembre 1885, une pour l’Europe le 25 octobre 1885, deux prénoms, Sabina et Sheyve (promesse en hébreu). Son grand père rabbin croyait en sa destinée mais il est devenu fou, qui avait épousé Nana, et eu trois fils et une fille Eva, la mère de Sabina, la perle de la famille, elle a fait des études au lycée, ce qui est mal vu pour une fille ! Elle est même la première juive à l’Université, devenue dentiste. Sabina craint de ressembler à sa mère physiquement, sa mère est une dame imposante, et Sabina est un roseau. Donc rien à craindre, mais elle est angoissée tout de même. Les parents de Sabina sont mal assortis de caractère et d’origine : lui, est fils de paysan qui a fait des études d’ingénieur agronome, parle six langues, est exigeant avec ses enfants, parle en français à Jan et Sabina et en anglais à Isaak et Emil, et oblige ses enfants à parler Allemand entre eux. Le père est un notable, riche, cultivé, dépressif et violent. La famille a de nombreux domestiques. Et une nounou pour les enfants : exceptionnelle de douceur. L’école est importante pour la famille et Sabina est envoyée à Varsovie pour recevoir un enseignant particulier : pédagogie globale de la méthode Fröbel, c’est-à-dire des jeux et sports, avec théâtre, musique et maths, sciences et prise en compte d’un enseignement mutuel, entre enfants et adultes. Mais à 11 ans elle intègre le lycée de l’Impératrice Catherine II, et c’est une pédagogie inverse ! se plier, aux ordres, et à la maison aussi : Ses parents l’obligent à écrire un journal intime. Mais ils le lisent et la menacent de le brûler si elle ne joue pas du piano. Cris incessants. Les enfants reçoivent des fessées et hurlent.

Elle racontera tout cela au Docteur et lui dira comment elle était amoureuse de son professeur d’histoire à l’âge de 12 ans. Ce professeur tombe amoureux de Eva la mère, qui le repousse, il se suicide. Elle tombe ensuite amoureuse d’un de ses oncles qui lui aussi préfère Eva qui le repousse, ce dernier disparaît de la famille.

Elle foisonne de questions pour le bon docteur, mais elle se souvient surtout de ses peurs d’enfant, souvent enfermée par son père. Dès l’âge de sept ans elle imagine des animaux monstrueux qui veulent sa mort, pense à la peste. Elle grandit dans la terreur. Mais lorsque sa petite sœur meurt du typhus en 1901, Sabina s’effondre et à ses larmes n’entend que « Tiens-toi bien » Elle ne vit pas en paix et ne fait que contrôler ses émotions.

5 janvier 1905. Jung est père d’un troisième enfant, sa femme Emma l’aidait à écrire ses études de cas, mais là, débordée, il doit se débrouiller seul. Sa patiente Sabina va mieux : il avait écrit en août : tics, grimaces, gestes destinés à se protéger » elle fait « face à des nœuds inconscients » a-t-elle une relation masochiste avec son père et son oncle ?

Jung va se positionner de même : pas de livres, pas de visites, sauf celle du médecin. Elle se bagarre avec le personnel soignant, sauf avec Jung. Des migraines demandent de la morphine. Mal aux pieds. A partir du 26 septembre : un mieux, elle lit, suit Bleuler dans ses visites, et veut faire médecine à Zürich, ce qui réjouit Bleuler. Les maux de pied de Sabina sont analysés, refus de sortir de marcher, les maux bougent vers les mains… elle a mal physiquement quand le docteur Jung n’est pas là. Mais ses projets d’études, la bienveillance de Bleuler la font aller mieux.

Pourtant avec Jung, elle parle de ses pulsions masturbatoires lorsque son père était odieux avec elle, il en parle à l’équipe médicale, elle devient la personne qui fait se poser des questions aux médecins : inceste très jeune ? Jung préfère lui faire passer un test d’associations de mots. Lorsqu’elle va mieux, Bleuler propose une visite de sa mère.

25 avril 1905. Elle est à l’Université ! Etudiante en médecine grâce à Bleuler qui a signé un certificat de « nervosité à symptômes hystériques », ce qui n’est pas une maladie mentale ! »  Elle dit qu’elle regrette de n’être pas un homme à qui tout est ouvert. Et que sans les sciences, la physique, elle ne va pas bien.

Elle s’est inscrite en botanique, anatomie, anthropologie, sciences de l’homme, génétique, chimie, zoologie et suit les travaux du groupe de psychiatrie de Bleuler, et Jung lui a demandé de collaborer à son livre sur les mots et associations. Elle prend un appartement près de l’université et tente de se faire des amis. Elle découvre le corps, la sexualité en anatomie, la politique. Jan son frère souffre douleur du père fait des études à Paris, sa mère louve abusive veut tout savoir, et elle va même voir Jung pour lui dire « je crois que ma fille est amoureuse de vous » Isaak a 14 ans et fait la révolution jusqu’à prendre une balle. La vie de cette famille se déroule dans le contexte de la recherche du socialisme en tant que mouvement anticapitaliste.

Vienne 27 octobre 1906. Freud vit avec sa famille : sa femme et six enfants et sa belle-sœur: « la psychanalyse est processus thérapeutique et science de l’inconscient. » Ravi d’avoir un disciple « aryen » Jung. Même si l’accord aux diverses thèses freudiennes n’est pas entier, il y a une unité de réflexionsentre eux.

Jung écrit à Freud en disant « traiter une hystérique selon votre méthode, une étudiante russe, malade depuis six ans ». Par ailleurs, Binswanger écrit sa thèse que les associations et a pour sujet Jung, qui met en lien des mots comme grossesse et consternation ou divorce et force, choix, douleur. Jung est la coqueluche des dames de la bourgeoisie et il rencontre Otto Gross, médecin qui se drogue et dit ce qu’il pense : « Suivre vos désirs consisterait à vous renier plutôt qu’à vous libérer d’une prison de convenances ? » Jung est prêt à lâcher prise.

Zürich, le 30 juin 1908 : Jung et Sabina ne se sont pas vus depuis 8 mois, il arrive à Zürich, elle l’attend. Intellectuellement sûre d’elle. Lui semble « rayonnant de joie ». Il lui propose d’être sa compagne intellectuelle, mais elle ne doit RIEN ATTENDRE : pas d’engagement, pas de divorce, juste d’être différente. Elle est ravie : Jung est tout à elle. Il lui annonce que sa femme est enceinte d’un fils. Elle aura avec lui des échanges intellectuels enthousiastes. Elle a 23 ans. Célibataire, elle mènera une amitié amoureuse avec un homme marié. Entre octobre et novembre 1908, peut être sont ils devenus amants ? Il a sonné à sa porte, ils sont heureux mais il dira très vite à ses collègues qu’elle est devenue hystérique. Il a peur qu’elle se venge. Il la renvoie à une place de malade et remonte sur son piédestal de médecin. Furieuse et blessée, elle fait comme si elle se résignait ?

Mais en mars 1909, Jung a une amante qui n’est pas Sabina, mais Emma Jung a mis un ultimatum car elle pense que Sabina est la maîtresse de son mari : « on divorce si Sabina travaille encore avec toi »

Sabina veut une explication sur le comportement lâche de Jung qui laisse planer le doute sur leur relation. Elle le gifle et écrit à Freud.

Zurich le 30 mai 1909.

Sabina demande une entrevue avec Freud. Il refuse avec élégance (voyage compliqué). Jung panique mais finalement est rassuré puisque Sabina ne le rencontrera pas.

Mais Sabina va prouver à Freud le passage à l’acte entre Jung et elle. Le Professeur l’incite à régler tout cela par elle-même car Jung est son ami. Elle est renvoyée à une « amourette à réprimer » et se sent blessée par Freud, comme s’il la traitait de gamine face aux deux grands hommes. Du 10 au 14 juin 1090, elle écrit des pages à Freud à propos de l’homme qu’elle a le plus aimé durant quatre ans et demi, elle ne cache rien de sa psyché. C’est une autoanalyse. Elle n’aspire qu’à une chose, assure-t-elle : que devant le monde Jung la reconnaisse comme sa meilleure amie.

Le lendemain elle prend rendez vous avec Jung et au bout de deux heures et demi de discussion, il admet qu’elle n’est en rien sur la Rumeur en ville qui trouble tant Emma Jung. Ce dernier finira par dire la vérité à Freud « j’ai une part de responsabilité et avoue la muflerie par peur» Freud s’inspire de cette histoire dont il s’est mal tiré en définissant L’amour de transfert, dérivatif à l’inconscient. Le traitement doit se traiter par l’abstinence.

Elle se met au travail avec force : thèse, cours, assistance aux médecins. Bleuler lui recommande de finir sa thèse à Heidelberg. Chaleureux, bienveillant, il la gronde aussi : « Vous travaillez mal. Vous vous dispersez. » Elle se sent accablée et marche jusqu’à se retrouver en larmes devant le cabinet de Jung. Elle parle d’un inconscient individuel et d’un inconscient collectif. Lui aussi adhère à cette idée. Dans un café ils échangent sur la thèse et Jung se fait encore ambivalent puisqu’il lui prend la main. Elle s’en contentera et finit sa thèse, soutenue en juin 1910. « Sur le contenu psychologique d’un cas de schizophrénie ( démence précoce ) ». Elle est la première femme qui a publié une thèse de doctorat à contenu psychanalytique. Bleuler propose une publication dans le Jarhbuch et Jung rédacteur en chef donne son accord.

Jung est d’abord enchanté, puis il est furieux d’être peu cité. Elle décide d’aller chez lui, est accueillie par sa femme et trois bambins. Il la fait entrer dans son bureau bibliothèque. Leur discussion aura lieu au jardin. Dispute sur plagiat, sur échanges, pensée propre… Il n’a pas eu l’intention de la blesser. S’excuse de sa maladresse, de sa petite jalousie devant une thèse brillante.

Il la sollicite sur le plan intellectuel : que voulez vous faire maintenant ? Freud a travaillé sur la pulsion de vie, guidée par le principe de plaisir. Elle veut travailler sur l’instinct mortifère, être grande et fière. Elle fantasme Siegfried, pensée commune avec Jung, au lieu de l’enfant qu’elle désire de lui… Victime d’un amant au jeu pervers qui laisse miroiter l’espoir sans rien donner.

Un an après, il rencontre Antonia Anna Wolff, qui devient sa patiente, sa maîtresse, sa seconde femme pendant 10 ans ! Il délaisse complètement Sabina.

Novembre 1910. Son père vient la voir. Il lui parle de sa dot, des marieuses et de son avenir. Elle doute de l’honnêteté de Jung vis-à-vis de son article à publier. Elle décide alors de partir étudier l’histoire de l’art à Vienne et de soumettre son article à Freud sur l’instinct de mort dans la sexualité.

Vienne. 7 octobre 1911.

Elle va rencontrer Freud ! Freud lui ouvre la porte lui-même. Il a l’air d’un prêtre austère mais ses yeux sont pleins de malice pour l’accueillir. Elle note les tableaux au mur et le divan, des livres, des statuettes. L’atmosphère empeste le cigare. Elle est plus sereine depuis qu’elle connaît un musicien, elle chante des chansons populaires, elle a d’autres amis, anthropologues, historien d’art,

Chez Freud, il y a des élans de réflexions, des rivalités, des engouements, Adler, Jung, Ernest Jones, Otto Ranck, Sandor Ferenczi, ses fils adoptifs… La cacophonie pouvait être sans limites. Les femmes qui gravitent autour de lui sont plus âgées : Lou Andreas Salomé a 50 ans, comme Hermine Hug-Hellemut et Margarethe Hilferding qui en a 40. Alors que Sabina a 26 ans !

Freud lui propose d’entrer en relation le lendemain avec les membres et d’exposer son concept.

Malheureusement la séance est occupée par le conflit Freud Adler. Elle en parlera le 22 novembre, après avoir pris la parole à une séance précédente pour se faire connaître. Elle expose contre les idées du Maître que deux forces existent : pulsion de vie et pulsion de mort. Elle convoque biologie, philosophie, mythologie et légendes. (Federn lui reproche d’inviter la mythologie et la biologie. il l’appelle La petite.) Ce n’est qu’en 1920 que Freud adhère à cette idée de pulsion de mort. .

Elle épouse le Dr Pavel Scheftel. A suivre…

Rostov. Le 14 juin 1912.

Sabina s’était promis que 1912 serait l’année de sa reconnaissance. Partout on l’aime on la chérit, on l’invite. Freud lui envoie des patients, et des femmes , et pour la psychanalyse mais aussi pour l’anatomie comme elle est médecin. Elle intervient à la Société de psychanalyse, le 20 mars elle y parle de masturbation et de castration. Elle écrit sur le monde fantasmatique des enfants. Elle est reconnue de Vienne à Berlin.

C’est dans les rencontres chez Karl Abraham qu’elle rencontre le Russe Pavel Scheftel, qui a 32 ans. Médecin, apaisant, amoureux d’elle et de son travail. Elle a 27 ans. Tout le monde l’encourage au mariage. Dans la maison de son enfance elle épouse Pavel Scheftel : grand, élégant, russe, juif, elle le connaît peu. Il aime Rostov, elle aime Vienne, ils décident de vivre à Berlin. Elle y retrouve Karl Abraham et son frère Isaak psychologue qui se passionne pour les tests. Son frère Jan est à Stuttgart, pour terminer son doctorat de physique.

Pavel a du mal à trouver du travail car il parle l’allemand sans fluidité.et le cliniques ne le veulent pas. Il déprime. Sabina maigrit.

Freud lui annonce la rupture complète avec Jung après 7 ans de travail en commun. Les deux hommes veulent qu’elles choisissent son camp. Elle publie, elle est enceinte, mais les rapports sont compliquées avec son mari croyant et sa belle mère intrusive, comme sa mère, elle se sent envahie. Elle va écrire sur la psyché féminine elle nomme l’EMPATHIE des femmes, qui crée ne dynamique. Ce texte de 1913 sert de prémisse de travail au concept d’anima, la part féminine présente dans chaque homme.

Freud lui souhaite un enfant brun, un vrai juif. Mais le 17 décembre naît Irma Renata. Elle est félicitée par Jung et par Freud.

Lausanne, le 5 mars 1918.

En janvier 1915, Sabina à cause de la guerre était partie à Lausanne comme ophtalmologiste dans un institut pour aveugles. Mais Pavel reçoit son ordre de mobilisation. Les querelles familiales commencent avec des reproches liées à l’argent. Pavel part comme médecin militaire sur le front occidental. Sabina trouve un poste de chirurgienne, mais son enfant est souvent très malade. Sa mère note tout, l’enfant est son objet d’observations psychologiques inépuisables. La première, Sabina parle de l’importance su sein maternel pour l’enfant, bien avant Mélanie Klein ou Anna Freud.

Dès que la pension devient chère, Sabina en trouve une autre. Son enfant est malade bronchite chronique La guerre rend difficile l’emploi de Sabina et elle veut une chambre chauffée pour sa petite malade. Un accord de paix semble signé entre Russie et Allemagne mais … l’Europe est encore en guerre ? la Russie s’est écroulée en mars 1917, Pavel est déplacé loin du front, Eva sa mère veut des nouvelles de l’enfant. Depuis l’arrivée des bolcheviques, l’argent ne passe plus et Sabina vit d’expédients, elle vend ses bijoux, ses vêtements.

La Haye, 22 septembre 1922.

La guerre est finie. Reconstruction de la photo de groupe des psychanalystes, 9 ans après la première, mais les places ont changé : 53 hommes et 9 femmes dont Anna Freud Mélanie Klein, mais aussi SABINA. Elle va intervenir. Cheveux courts, joues arrondies. Le congrès de La Haye est une consécration. Freud l’a exemptée de cotisation car elle a des soucis financiers et paternel il lui envoie les revues gratuitement. La riche Hollande semble un pays de cocagne…

La conférence de Sabina a pour titre : « Naissance des mots Papa et Maman, considération sur différents stades dans le développement du langage » Elle se base sur l’observation de ses nièces et de sa fille. Maman est lié à « téter », au bien être, Papa c’est le jeu, c’est plus l’exploration. Elle veut travailler à Genève à l’Institut Jean Jacques Rousseau qui forme des pédagogues. Fondé par Edouard Claparède et Pierre Bovet en 1912. Claparède veut une école sur mesure, comme on mesure les pieds. Parallèlement aux enfants normaux, des enfants « anormaux » sont également accueillies, tous reçoivent les acquis de la méthode Fröbel et Montessori. Le jeu, les arts, la nature sont valorisés.

Elle arrive en conquérante. Les gens de Genève se méfient d’elle. Claparède lui offre un bureau et Bovet l’aide en lançant des conférences. Parmi ses analysants, Jean Piaget. Pendant huit mois, chaque matin, il s’allonge sur le sofa de Sabina Spielrein, épaté de découvrir la méthode psychanalytique.

Sabina rédige des articles, elle se nourrit de toutes les observations pour développer une pensée novatrice. Et Freud publie sur la pulsion de mort comme en écho au travail de Sabina sur « La destruction pour cause du devenir » Freud lui rend hommage : elle a anticipé !

Pauvre, Sabina se met à la couture et demande de l’aide à des institutions de charité. Bovet tente de l’aider, en vain car Genève est hermétique à la psychanalyse, Freud lui conseille de revenir à Berlin. La Russie ? mais Pavel a l’air de s’en moquer. C’est terrible que la fille de deux médecins doive vivre de la charité publique dit-il. Mais il ne bouge pas, sauf de lui proposer ne place dans un dispensaire à Rostov. Mais il ya inflation, épidémies. Leur maison a été réquisitionnée. Le 25 mars 1922, sa mère Eva meurt. Elle n’a pas revu sa fille et sa petite fille . Pavel envoie un ultimatum à sa femme : ou tu rentres ou c’est le divorce. Ses frères l’encouragent à rentrer. Tout est à faire dans la Russie communiste ! On lui parle de recherches.

Le 9 février 1923, elle reçoit la bénédiction de Freud : Mais il ne lui dit pas que Tatiana Rosenthal s’est suicidée, que Lou Andréa Salomé a vu ses biens confisqués Elle dépose deux demandes de visa. Elle part à Moscou.

Le 5 octobre 1924. MOSCOU.

Elle arrive à la gare, sa fille à la main, trois valises, un violon, la gare est plein de soldats, de babouchkas, de poules vivantes dan des paniers… Sabina et Renate cherchent le quai 23, pour Rostov : 36 heures de voyage, des oeufs durs , des pâtés apportés par Isaak, et des boulettes de farfel. Les conditions du voyage sont modestes. Il y a du thé brûlant, c’est pauvre par rapport à avant, où dans son enfance à elle, les voyages familiaux étaient un plaisir.

Dans les années 20, Trotsky défend la psychanalyse, car il a vécu à Vienne entre 1907 et 1914. Lénine est un peu plus réservé. La famine de 1922 a tué des millions de gens. Des « enfants-loups » se regroupent par bandes, se prostituent pour manger, pillent et même parfois tuent. Vera Schmidt dirige la Maison de l’enfance de Moscou. Sabina rejoint cette équipe composée de 18 éducateurs pour une trentaine d’enfants. Enfants à problèmes âgés de un à cinq ans.

Elle comprend vite que au lieu de prendre en charge des enfants défavorisés, la Maison prend en charge des rejetons de Hauts dignitaires communistes (le fils de Staline) et les enseignants n’ont pas eu de formation.

Elle travaille beaucoup, lance une lettre collective pour avoir plus de moyens mais c’est impossible. Dès la mort de Lénine en 1924, la psychanalyse est source de conflit entre Staline (tenant de la pédologie pour l’homme nouveau) et Trotsky (qui soutient la psychanalyse).

Elle vit en appartement communautaire avec sa fille, elle est proche de son frère Isaak qui s’agite en psychologie du travail . Elle a en analyse Lev Vytgoski et Alexandre Louria qui seront deux grands psychologues russes. Mais dix mois après son arrivée, elle est déçue et donne sa démission et rentre à Rostov. Quand elle fait son bilan, elle est triste. Sa fille ment, Mais Pavel qui attend depuis longtemps a fini par tomber amoureux d’Olga une jeune médecin ukrainienne, ils ont une petite fille Nina. Sabina accepte de revivre avec lui pour Renate qui vit mal et rêve de retrouver son père. Mais à Moscou la pulsion de mort est à l’œuvre, tout est détruit (biens et liens).

Rostov sur le Don, 24 avril 1934.

Pavel est mort brutalement. Mis en terre à la va-vite. Treize ans de retour dans le lit conjugal pour recommencer une vie commune. Les difficultés de la vie quotidienne ont raison de la joie de vivre de Sabina et de sa créativité. Ils ont trouvé du travail, lui est médecin pédiatre et Sabina pédologue en hôpital psychiatrique. Une fille va naître Eva, 13 ans après Renata.

Les trois frères Spielrein font une brillante carrière : Isaak psychotechnique et Jan ingénierie électrique, Emil est biologiste.

1929, elle publie dans une revue occidentale et un texte dans une revue russe.

Septembre 1931 Isaak invite sa sœur à la VII ème Conférence internationale de psychotechnique d’autant qu’il y a Claparède et Piaget. Le contexte est difficile car le gouvernement craint des remises en cause car si Isaak est marxiste, il a vécu en Europe. On lui demande de se distancier de la psychologie bourgeoise, car on pense qu’il ne fait pas assez amende honorable.

Le silence tombe sur la vie scientifique de Sabina, ses filles deviennent sa priorité absolue. On leur inculque à marche forcée la culture communiste : jupe grise, chemisier blanc, natte serrée, ses filles sont pionnières de l’union Soviétique !!! Sabina est critique mais Eva s’enrôle elle portera le foulard rouge ! Tout devient « sciences déviantes » : la psychologie la psychanalyse, la pédologie, la pédagogie, la psychotechnique : Sabina est jugée DEVIANTE  bourgeoise irrationnelle ,

1932 Staline condamne la psychanalyse trotskiste, en 1934 le gouvernement interdit les instituts de recherche psychotechnique, en 1936, toutes les institutions pédologiques sont anéanties. Isaak, Jan et EMIL sont emprisonnés en octobre et novembre 1937 pour adhésion à une organisation contre révolutionnaire. Condamné à mort, jeté à la fosse commune. en décembre. Jan est fusillé en 1938 et en juin, c’est Emil à Rostov. Le coeur brisé, le père s’éteint le 17 aout 1938.

Sabina est médecin à mi temps et s’en contente pour ses filles. Elle se rapproche d’Olga et font un pacte de solidarité envers les enfants, les sœurs.

11 aout 1942 : Rostov sur le Don

Les filles ont fait leur valise, pris leur violon et flûte, pris les robes qu’elles aiment, des photos de leur père et grand père

Les Allemands sont entrés dans Rostov le 24 juillet. Olga est partie vers Moscou. Elle a proposé d’emmener Eva, mais Eva a voulu rester avec sa mère et sa sœur. Staline œuvre, les Allemands réquisitionnent les hôpitaux, les malades mentaux sont embarqués en camion pour destination « inconnue ».

Les trois femmes se serrent les unes contre les autres, elles arrivent avec peur dans un lieu ou on trie les gens : hommes d’un côté, femmes de l’autre. On les fait se déshabiller. Nues elles rejoignent la file des femmes nues, qui se cachent se serrent, humiliées. 

Schnell ; Schnell ! il faut avancer ! les cris, les tirs.

Sabina referme ses bras autour de ses filles.

DES TIRS. Et Puis Plus RIEN.

Violaine Gelly : La vie dérobée de Sabina Spielrein, Fayard. Novembre 2018.

Compte rendu de lecture fait par Ginette Francequin, psycho-sociologue.

En 1935, Isaac Spielrein, le « père de la psychotechnique russe » est arrêté et envoyé au Goulag. Les trois frères de Sabina, Jean, Isaac et Emil Spielrein sont fusillés dans les purges staliniennes.

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