Un retour en force de la question sociale

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Quelques notes à propos de la révolte en gilet jaune

1) Ces notes sont rédigées trois mois après le début du mouvement de protestation des gilets jaunes. La longévité d’un mouvement de contestation n’est pas rare en France. Citons, pour la période la plus récente, le mouvement social de novembre-décembre 1995 contre le plan Juppé, les mobilisations contre la réforme des retraites en 2003, contre le contrat de première embauche (CPE) en 2006, les grèves et manifestations autour de la question des retraites au printemps 2010 et la longue mobilisation contre la Loi Travail avec les « Nuits debout » en 2016. A chaque reprise, les mobilisations se sont prolongées pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Tous ces mobilisations s’opposèrent à des mesures et se poursuivaient jusqu’à ce que un des deux camps remporte une victoire. Dans le cas présent, les protestations ont pris pour cible la hausse des prix du carburant, l’impôt injuste et la « vie chère ». Il s’est poursuivi après la trêve des confiseurs malgré le fait que le gouvernement a décidé de retirer les mesures « qui fâchent ».

2) Les mobilisations des gilets jaunes se distinguent par leur ténacité et, au moins au début, leur caractère spontané et faiblement organisé. D’autres aspects sont également à relever tels que l’ampleur du soutien de l’opinion publique ou encore l’intensité des confrontations avec les forces de l’ordre. Tout cela a conduit certains commentateurs à parler d’un « soulèvement » voire d’une insurrection qui est enfin venue – pour paraphraser le Comité invisible. Par-delà les manières d’évoquer la révolte sociale, c’est d’abord son éruption qu’il faudrait reconnaître. Totalement imprévu et inattendue, transgressant la grammaire habituelle de la protestation, spontané et disruptif, c’est bien d’un « événement » qu’il est question, un événement qui scande un avant et un après et dont l’issue demeure ouverte. Pour preuve, pendant quelques jours, l’exécutif et les cercles du pouvoir semblaient désemparés. Au cours de la dernière semaine de novembre, les occupations de ronds points et les blocages routiers se démultipliaient jusqu’à atteindre le millier. La manifestation du samedi 1er décembre (Acte III), avec des heurts très violents sur les Champs Elysées, a suscité la peur dans les beaux quartiers. Sur les plateaux médiatiques, des commentateurs l’exprimaient sans ambages: « Tous les grands groupes vont distribuer des primes parce qu’ils ont vraiment eu peur à un moment d’avoir leurs têtes sur des piques. (…). Les grandes entreprises avaient appelé le patron du Medef en lui disant « tu lâches tout, tu lâches tout parce que sinon… » » (voir Le Monde Diplomatique, février 2019). Quand la peur change de camp, la « chaîne de domination » commence à se rompre, et ce d’autant plus qu’il n’y a pas d’interlocuteurs pour négocier…

3) La faiblesse des « corps intermédiaires » explique bien moins ce mouvement que la crise d’un mouvement ouvrier et syndical historiquement porteur de mobilisations sociales. En France, les mouvements syndicaux ont toujours été, soit minoritaires, soit débordés par la mobilisation de la base ouvrière (1936 et 1968) ou par la jeunesse (1968, 1986). Or, aujourd’hui, le mouvement syndical a derrière lui une longue série de défaites. Ni l’option oppositionnelle (CGT, FO, Solidaires, FSU) ni l’option du dialogue (CFDT, CFTC, UNSA) ont réussi à faire la démonstration de la validité de leur orientation. Les résultats de l’enquête « Quantité Critique » indiquent que 44% des 523 répondants ont participé à des grèves. Or, nous le savons, la plupart des salarié·e·s ne sont plus en mesure de faire grève pour des raisons financières et craignent de perdre leur emploi. En toute logique, le mode opératoire d’action collective s’est tourné vers les barrages filtrants et les blocages routiers, mettant en panne le flux tendu de la production. Ce qui est une autre manière de mettre l’économie à l’arrêt.

4) Les rapports entre le mouvement des gilets jaunes et le monde syndical ont oscillé entre indifférence et méfiance. Le mouvement est en lui-même le résultat de la situation difficile dans lequel se trouve le syndicalisme aujourd’hui. Dans les entreprises comme au niveau de la société, les syndicats sont divisés et affaiblis tandis que les employeurs sont en mesure de refuser toute concession. Pour beaucoup de gilets jaunes, la négociation est devenue un jeu de dupes. Du côté syndical, la méfiance à l’égard des gilets jaunes fut assez présente. Certains ont critiqué l’absence de revendications adressées au patronat. C’est vrai, mais n’oublions pas qu’une hausse des salaires est souvent déclenchée par une augmentation du SMIC, résultat d’une décision gouvernementale. Vu l’absence de négociation salariale interprofessionnelle et sa faiblesse au niveau des branches, il est difficile de contraindre le patronat à concéder des hausses de salaire à l’aide d’une démarche entreprise par entreprise… Pour Jean-Louis Dayan, « les citoyens en colère ne se sont pas trompés de cible : c’est bien à l’État, et non aux employeurs, qu’il revient de garantir sur ses deniers [nous soulignons] aux travailleurs les plus exposés un revenu décent, sous peine d’écorner encore la compétitivité du pays, la capacité d’embauche de ses entreprises ou le pouvoir d’achat des consommateurs de services peu qualifiés »1.

5) La longévité, la vigueur et la ténacité des mobilisations – dont beaucoup pensaient qu’elles ne survivraient pas les fêtes de fin d’année – doivent aussi se comprendre à partir de l’expérience même de la mobilisation. En effet, au cours des actions de barrages filtrants, d’occupations, les gens ont trouvé de la chaleur humaine et de la fraternité. Les moments passés autour d’un brasero, les centaines de discussions et de réunions, les repas partagés, l’entraide et l’écoute sont assez impressionnants pour qui les partagés. Florence Aubenas y fait mention dans son reportage :

L’activité des « gilets » consiste ici à monter des barrages filtrants. Voilà les autres, ils arrivent, Christelle, qui a des enfants du même âge que ceux de Coralie, Laurent, un maréchal-ferrant, André, un retraité attifé comme un prince, 300 chemises et trois Mercedes, Sylvie, l’éleveuse de poulets. Et tout revient d’un coup, la chaleur de la cahute, la compagnie des humains, les « Bonjour » qui claquent fort. Est-ce que les « gilets jaunes » vont réussir à changer la vie ? Une infirmière songeuse : «En tout cas, ils ont changé ma vie. »

Le soir, en rentrant, Coralie n’a plus envie de parler que de ça. Son mari trouve qu’elle l’aime moins. Il le lui a dit. Un soir, ils ont invité à dîner les fidèles du rond-point. Ils n’avaient jamais reçu personne à la maison, sauf la famille bien sûr. « Tu l’as, ton nouveau départ. Tu es forte », a glissé le mari. Coralie distribue des tracts aux conducteurs. « Vous n’obtiendrez rien, mademoiselle, vous feriez mieux de rentrer chez vous », suggère un homme dans une berline. « Je n’attends rien de spécial. Ici, on fait les choses pour soi : j’ai déjà gagné. »2

Le sociologue Alain Bihr souligne également l’importance de cette sociabilité dans la lutte3 :

Si le mouvement a duré, c’est grâce à ses acquis, ou plus exactement ses conquis. (…) Pour une grande partie des GJ, ces mobilisations n’ont pas été seulement, souvent, les toutes premières de leur vie. Elles leur ont plus simplement et plus profondément offert l’occasion de sortir de leur isolement, de constater ce faisant que leur situation socio-économique dégradée était celle d’une immense foule de proches géographiques et de semblables sociaux jusqu’alors aussi anonymes qu’eux, de pouvoir du même coup se libérer au moins en partie de la souffrance et de la culpabilité de son propre échec social dont les GJ ont pu comprendre alors qu’il n’est pas dû d’abord à une déficience individuelle mais bien à des causes socio-économiques et politiques générales, de nouer à cette occasion des liens de sympathie, d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance propres à les réconforter et conforter, en un mot : de passer de l’état de foule à celui d’une communauté fusionnelle (avec ses moments festifs et ses accents lyriques) unie par la conscience d’un destin commun et de la nécessité de se solidariser pour y faire face et tenter de l’infléchir.

Bon nombre de personnes sont sortis de leur isolement, ne se sentaient plus seuls dans l’adversité quotidienne et ont développé des réseaux d’entre-aide, de soutien moral et matériel. Etre « gilet jaunes » est désormais aussi une source d’identification et d’identité sociale symbolisant une existence combative, celle de gens qui sont debout. La symbolique des manifestations avec la succession des Actes I-II-III-…, la référence la Révolution de 1789, à Marianne, bref au passé riche en révoltes, ont donné aux gilets jaunes l’aura du peuple en révolte. Porter le gilet jaune, en y inscrivant ses propres slogans et opinions, est une ressource morale et psychologique certaine.

6) Comment qualifier cette révolte sociale ? Pour le sociologue Pierre Merle4, le mouvement des gilets jaunes rappelle les jacqueries de l’Ancien Régime ; une façon d’évoquer à la fois les gueux et le caractère spontané et inorganisé du mouvement de protestation. Pour Gérard Noiriel, il s’agit plutôt d’une révolte sociale analogue à celles qu’on a pu connaître au 19ème siècle5. Il s’agit aussi, certainement au début, d’une révolte fiscale mais cela n’en fait pas un mouvement poujadiste pour autant. Selon Gérard Noiriel, les luttes antifiscales ont toujours joué un rôle important dans l’histoire populaire de la France ; elles ont même contribué à « constituer le peuple français ». Ce type de révoltes advient lorsque le sentiment de payer « pour rien » est partagé par de larges secteurs de la population. Que les catégories les plus fortunées échappent à l’impôt attise d’autant plus le sentiment d’injustice, qui représente selon l’historien Charles Tilly (1986), le véritable carburant de la révolte. Le philosophe conservateur Peter Sloterdijk  2007) parlera quant à lui d’une « banque de la colère » qui voit cette dernière s’accumuler et qui finira, si elle n’est pas canalisée, par exploser. Dans tous les cas de figure, il est certain que l’état de délabrement des services publics, y compris la difficulté d’y accéder, notamment en matière de soins, illustre combien la puissance publique n’assure plus correctement sa mission d’intérêt général, « alors qu’on paie des impôts ». Aux yeux des gens qui travaillent, « qui se lèvent tôt et qui ont la vie dure », il est intolérable de voir « les ultra-riches » augmenter leurs revenus d’année en année.

7) Les enquêtes de sociologues et de journalistes menées auprès du « peuple des rond points » ont permis de prendre connaissance des composantes sociales mobilisées6. Au plus fort de la séquence d’occupation des rondpoints, nous retrouvions d’abord des salarié·e·s d’exécution, dont les rémunérations ne dépassent que rarement le Smic, qui connaissent des périodes de précarité et des difficultés à payer leurs factures d’énergie et autres dépenses courantes. A leurs côtés se trouvaient les salarié·e·s du tertiaire, des services à la personne comme de la grande distribution et bien souvent à temps partiel. Autour de ces deux segments du salariat traditionnel gravitent des couches périphériques : travailleurs indépendants, entrepreneurs, petits patrons ayant connu ou frôlant le dépôt de bilan. La présence nombreuse de retraités, surtout au cours de la première séquence avant les fêtes de Noël, est un autre aspect significatif. Si certains métiers mobilisent des savoirs et des compétences qui peuvent rendre le travail intéressant – c’est le cas des informaticiens – l’insécurité est d’abord financière. Ainsi, j’ai avons pu entendre, au cours de rencontres avec des gilets jaunes dans le Piémont Cévenol comme pendant des manifestations parisiennes, les propos suivants :

« On en a marre de voler des couches culottes pour qu’on puisse se nourrir ».

« Je paie les factures avec deux mois retard, juste avant la lettre du huissier »

« Je gagne encore ma vie car je suis informaticien. Mais maintenant qu’il faut payer les études de mes deux enfants, on n’y arrive plus. Et je ne veux pas qu’ils travaillent car alors, les études passent à l’as »

« Je travaille à Rungis alors que je vis près de Compiègne. Je dors dans ma voiture, sauf en hiver. »

« Auto-entrepreneur, c’est bon la première année quand on n’a pas trop de taxes à payer, après, on rame ».

« Etre artisan, c’est la misère… Quand on a payé les taxes et les charges, il ne reste plus rien ou presque. »

« Les vacances, c’est le camping et rien d’autre. Fini l’hôtel et les vols d’avion. Seul je pourrais encore me le permettre mais on est quatre à la maison… »

« A partir du 15 du mois on ne bouffe plus que des trucs pas chers de chez Franprix »

« Quand on achète des chaussures d’occasion à ces enfants, on peut plus se leurrer, on fait partie des pauvres »

Tous ces témoignages mettent en évidence que la vie se mène « au rabais » et qu’avec ce mouvement, « enfin on ne subit plus cette réalité. »

8) C’est donc bien la « France d’en bas » qui s’est révoltée et ce en particulier dans les zones rurales ou dans les villes de province. Des endroits où l’emploi et l’activité économique se raréfient, où précarité s’est installée depuis bien avant la crise de 2008. Mal payés, sans espoir de voir leurs revenus augmenter, à la hausse des prix du carburant a été « la goutte qui a fait déborder le vase ». Pour Yann Le Lann7, au centre de la question sociale se trouve bel et bien le travail. Les revendications fréquemment évoquées vont dans ce sens : outre l’annulation des hausses de prix du carburant, de la CSG sur les retraites, c’est surtout l’augmentation du SMIC qui fut porté en avant. Pour Sophie Wahnich8, il est important de voir que le mouvement est porté par des hommes et des femmes « faits », dans le sens où ils sont déjà bien avancés dans leur vie adulte. Leur révolte vient justement du fait que leurs efforts ne sont pas récompensés. A un moment donné, le gens ne veulent plus subir une situation qui les oblige à vivre chichement, où ils ne peuvent gagner correctement leur vie. Leur fierté et leur dignité ont été mises à l’épreuve depuis trop longtemps déjà.

9) Tout aussi significatif est la forte présence des femmes. Présentes et mobilisés avec des amies ou collègues, mais peut-être avant tout avec leurs compagnons, leur engagement exprime le refus d’une condition sociale précarisée et vulnérable. Il est certain que la parole féminine sur les plateaux de télévision a contribué à rendre cette révolte plus légitime. En effet, la condition salariale des femmes s’est dégradée ces dix-quinze dernières années et pas seulement pour les salariées à temps partiel et mères célibataires. La précarité est plus fréquente chez les femmes et elle a des conséquences directes sur l’avenir des enfants. Les femmes représentent 57% des bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA), 82% des emplois à temps partiel, 70% des travailleurs pauvres (vivant en dessous du seuil de pauvreté)9. Soulignons aussi, en lien avec cet aspect, la dimension intergénérationnelle : bon nombre de retraités ont vu leur situation se dégrader ces dernières années tandis qu’il observent leur enfants (adultes, jeunes parents) devoir faire face à des difficultés financières récurrentes. Pour les plus jeunes, le sentiment que le diplôme n’est plus garant d’un emploi est largement partagé tandis que l’accès aux études devient plus électif aussi.

10) Cette révolte puise aussi sa vigueur dans les profondeurs de la réorganisation néolibérale de la société. Depuis un certain temps déjà, les travaux de démographes et d’économistes démontrent que « l’ascenseur social » ne fonctionne plus (Chauvel, 2006) et que la peur du déclassement a gagné les « classes moyennes » (Maurin, 2009 ; Goux et Maurin, 2012)). Pour Sophie Wahnich, dans une contribution publiée dans l’ouvrage Le fond de l’air est jaune (2019), des secteurs entiers de la classe moyenne subissent un « déclassement », tant sur le plan objectif que symbolique. Les lieux de consommation se différencient et quand on est contraint de faire ses courses dans les supermarchés du low cost, en faisant attention à ne pas sortir d’un budget étroit, il devient difficile de s’identifier à cette classe moyenne. En plus de cela, « il y a la hantise du vrai déclassement, celui qui fait dépendre des allocations et vous ferait ressembler aux cas sociaux dénigrés. ». Certes, « le mouvement est composite sur le plan sociologique classique, mais pas tant que cela si l’on s’intéresse à la question des émotions » dit-t-elle. Si on peut s’accorder sur le constat au niveau des sentiments et des émotions, l’usage du terme de classes ou couches moyennes nous paraît assez problématique. La majeure partie des gilets jaunes sont salariés – ou appartiennent au para-salariat comme les travailleurs indépendants – et ont vécu une sorte de paupérisent rampante (objective et subjective) qui les ramène vers une norme de consommation proche des milieux ouvriers. Le phénomène de travailleurs pauvres a pris de l’ampleur depuis les années 2000. 9 millions de personnes gagnent moins de 60% du revenu médian (le seuil de pauvreté) et selon Eurostat, 11 millions de français sont en risque de pauvreté. Quand on appréhende la réalité au niveau des statuts, rappelons tout simplement que près de 10 millions de personnes sont au chômage « à plein temps » ou « à temps partiel ». En effet, il y a 4,2 millions de hors emploi (toutes catégories comptées) et 6,2 millions de précaires (temps partiels, CDD, intérim, stages et autres sous-statutaires). Dans une étude publié par Métis, l’économiste Jean-Louis Dayan rappelle que « La fin des Trente Glorieuses mérite bien son nom, qui voit le gain annuel moyen de pouvoir d’achat des ménages décrocher de près de 6% par an (1960-73) à 2% (1974-2007) puis, après la crise de 2008, à 0,6% (2008-2017). »10 Plutôt que de parler de déclassement – une sortie par le bas de la classe moyenne, mais vers quoi ? – il faudrait reconnaître le fait que ce processus se déroule à l’intérieur d’une même classe salariée. Par conséquent, il nous semble bien plus pertinent de parler d’un processus de paupérisation ou d’une peur de celle-ci… Certes, la classe moyenne était la classe d’appartenance subjective pour bon nombre de gens; pensons par exemple aux travailleurs indépendants qualifiés ou aux petits entrepreneurs. Pour eux, le réveil est douloureux puisqu’ils se rendent compte qu’il n’en était rien. Pour les autres, qui se savaient extérieurs de la classe moyenne, qui se percevaient comme faisant partie du monde du travail, de la classe laborieuse, la colère vient du fait que tout espoir de promotion sociale pour eux et pour leurs enfants s’est évanoui. Leur révolte sociale exprime le refus d’une relégation sociale, le refus de glisser du côté de ceux qui ne compte plus dans la société, de ceux et celles que Robert Castel (1996) désignait par les « surnuméraires ».

11) Des données intéressantes apparaissent quand confronte l’esprit méritocratique et l’importance de la valeur travail. (voir les deux graphiques) L’enquête longitudinale sur l’esprit méritocratique (Mijs, 2018) montre que ce sentiment est en France relativement faible comparé à d’autres pays de l’OCDE et, qu’en plus, il stagne depuis plusieurs décennies.

Si un répondant sur deux pense que l’engagement au travail ne permet pas de monter sur l’échelle sociale et qu’en même temps la valeur travail demeure très présente (Davoine & Méda, 2011), cela peut signifier que le travail (son contenu, sa qualité) est central en lui-même alors qu’en même temps, il n’est pas source de promotion sociale. Dans un contexte marqué par la montée de la précarisation, avec un nombre important de travailleurs·euses pauvres, le mélange des deux sentiments peut aussi nourrir un fort sentiment d’injustice sociale. Dans d’autres pays, on observe que le sentiment méritocratique est bien plus élevé et qu’il augmente, y compris lorsque les inégalités de revenus s’approfondissent. Dans ces pays, on estimera sans doute plus rapidement que se retrouver au bas de l’échelle relève de sa propre responsabilité. Ce qui témoigne d’une certaine acceptation de la hiérarchie sociale et des rapports de classe. En France, c’est tout le contraire. Les raisons de la révolte en gilet jaune est à chercher du côté d’un travail pas assez reconnu ou valorisé dans un contexte où l’horizon social demeure bouché. Pour les travailleurs comme pour les petits patrons ou indépendants, l’existence sociale est vécue comme plein d’injustices et forcément, tôt ou tard, ce sentiment se transforme en révolte sociale.

12) A ces dimensions sociales et économiques s’ajoute la dimension politique. L’éruption d’une masse de gens mobilisée est déjà un fait politique. Très classiquement, elle évolue vers une face-à-face opposant le mouvement social et les instances de pouvoir (exécutif avec des relais médiatiques). Etienne Balibar indique le sens qu’il a pris : « la précarisation généralisée de l’activité et des moyens d’existence, affecte aujourd’hui des millions de Français ou d’immigrés de toute formation et de toute résidence géographique (…) Mais cette représentativité socio-économique se double aussi d’une représentativité politique (…) et nos Gilets ont en somme proposé une alternative conjoncturelle au dépérissement de la politique, fondée sur l’autoreprésentation (et donc la présence en personne) des citoyens « indignés » sur la place publique, avec le soutien du voisinage et l’assistance technique des moyens de communication en « réseau » » (Balibar, 2019 :196-197). En réaction à la révolte sociale, le tandem Macron-Philippe a d’abord stigmatisé les gilets jaunes comme incarnant une France du repli identitaire, de ceux qui tournent le dos à la modernisation. Situer les gilets jaunes dans le camp populiste permettait de se positionner au centre de l’échiquier politique, celui du libéralisme politique et économique comme rempart contre les divers populismes. Or, la poursuite du mouvement de contestation a perturbé l’assignation des gilets jaunes au camp des populismes. Les dix années de régression sociale, par delà l’alternance politique, ont continué à saper les fondements du régime politique actuel. Toutes les forces politiques ayant gouverné ces dernières années ont perdu leur crédibilité. Il faut donc reconnaître que la vigueur du mouvement des gilets jaunes se nourrit aussi du rejet des élites politiques. Pour les plus âgés, c’est depuis le désenchantement de la gauche au pouvoir que la critique de la démocratie représentative a commencé à se développer et qui se mesure désormais à l’aune de la popularité du Référendum d’Initiative Citoyenne, grâce auquel « le peuple sera écouté ».

13) Emmanuel Macron a tout fait pour devenir la cible première du mécontentement. Après avoir bouleversé le champ politique à l’aide de La République en Marche, sorte de nouvelle offre post-politique fondée sur la double critique des Républicains et du Pari Socialiste, il a surenchéri en exprimant un mépris social envers la France d’en bas : « Pour lui, on n’est que de la merde ! ». En supprimant l’ISF, Emmanuel Macron a adopté une posture jupitérienne alors même qu’il est perçu comme représentant du monde de la finance, de la « haute » qui ne ressent aucune empathie pour ceux qui souffrent et qui galèrent. L’identification du président de la République à l’ancien régime ouvrait la voie à une exigence de changement de régime. Inutile de préciser que celle-ci peut prendre plusieurs formes, allant d’un régime autoritaire (militaire pour certains) à la « révolution citoyenne ». Fin décembre, après quatre semaines de mobilisations, il fallait corriger le tir et faire des concessions, Mais celles-ci ont finalement donnée une légitimité à cette révolte. Le « Grand débat » a eu un impact similaire, mais sans que l’on puisse dire si l’initiative en elle-même a obtenu une véritable adhésion (ce qui est également lié à la manière de piloter ce grand débat).

14) Le refus de toute représentation et la diversité de la galaxie des gilets jaunes expriment le refus de se plier aux règles convenues de la protestation. Les médias sociaux ont certes permis à des figures de leaders d’émerger et leur présence sur les plateaux de télévision a donné un visage aux gilets jaunes, mais le caractère inorganisé du mouvement et sa symbolique a-idéologique a aussi facilité leur poursuite. Né en dehors des cadres d’action collective, le caractère spontané et no-structuré a donné au mouvement de contestation des gilets jaunes ses lettres de noblesses historiques. Certes, la crainte que les gilets jaunes soient d’obédience sinon récupérables par l’extrême droite continue à exister. Et ceci a sans doute contribué à tenir à distance les organisations syndicales. Toutefois, le 5 février, une première journée de grève interprofessionnelle à l’appel de la CGT et de Solidaires et des composantes du mouvement des gilets jaunes, a connu un certain succès. Au fur et à mesure que les mobilisations se poursuivaient, les thématiques de gauche sont devenues plus visibles. En témoigne aussi le succès de « l’appel de Commercy »11, et la tenue d’une première « assemblée des assemblées générales » le samedi 26 janvier 2019 avec 300 représentants de collectifs locaux ou départementaux. Cela montre aussi que l’auto-organisation n’est pas un tabou ; elle se développe progressivement et s’ouvre sur des composantes de la jeunesse et du monde du travail.

15) Dans quelle mesure est-ce que le succès des théories de complot jouent un rôle dans ces mobilisations ? Pour Philippe Corcuff, dans un entretien avec Mediapart le 19 janvier 2019, l’omniprésence au sein du mouvement de théories complotistes ne peut que renforcer la droite extrême. Le « confusionnisme » ouvrirait la voie à la rhétorique néofasciste où le gouvernement, présenté comme servant les intérêts des banquiers, agirait « contre la France et le peuple français »12. Or, le succès des théories de conspiration coïncident avec un décrochage de secteurs entiers de la population à l’égard des plateformes médiatiques classiques (journaux, radio et chaînes de télévision publiques et privées). Selon une enquête IFOP, 43% des français adhérent à l’une ou l’autre fable complotiste (illuminati, le 11 septembre serait faux, le grand remplacement démographique des français de souche par des gens de couleur, etc). Ceci est inquiétant mais peut aussi être analysé comme le résultat d’une incrédulité croissante à l’égard des discours officiels et médiatiques. Une frange importante de la population s’informe désormais en premier lieu via les médias sociaux, les médias indépendants, les canaux youtube et quelques chaînes d’information comme RT. Ce sont-là les signes d’une érosion de l’hégémonie néolibérale. Ironiquement, les dominants ne le comprennent pas eux-mêmes et attribuent leur perte de légitimité à des complots13. Même si la question migratoire n’est pas omniprésente, il est certain qu’une frange des gens mobilisés sur les rond points ou dans les cortèges craignent l’arrivée des migrants et sont sensible au discours sur « le grand remplacement », qui verrait les gens de couleurs devenir démographiquement majoritaires dans l’hexagone. Les groupes facebook de type « les gaulois en gilets jaunes » témoignent de cette sensibilité qui pourrait entrer en résonance avec les thèses identitaires et l’extrême droite. En même temps, la question sociale travaille en sens inverse, et contient au moins potentiellement une dynamique radical-démocratique et anticapitaliste de gauche14.

16) Deux points en guise de conclusion. Tout d’abord, le nombre important de blessés reflète un usage de la violence qui va bien au-delà du maintien de l’ordre15. Certes, il y a eu des dégradations, du vandalisme et des actions violentes, et pas seulement de la part de « casseurs ». Mais comme en atteste les enquêtes journalistiques et les analyses de la Ligue des Droits de l’Homme16, les ripostes et les interventions des forces de l’ordre sont très souvent disproportionnées. La possibilité de faire usage d’armes « non létales » (Flashball LDB40, et grenades de dés-encerclement) a blessé beaucoup de manifestants. Une personne est décédée, près de 128 furent blessés dont au moins 80 avec des séquelles ou des mutilations, dont 19 sont éborgnés et 8 qui ont perdu une main. Le degré de violence exercé par les forces de l’ordre en France dépasse de loin celui autorisé dans d’autres pays. L’adoption de la « Loi anticasseurs » permettra d’arrêter de façon préventive des personnes susceptibles de participer à des manifestations qui peuvent perturber l’ordre public. Elle représente, y compris selon des députés du centre droite, une atteinte à la liberté de manifester. Il est donc important de voir que la « gouvernance » de la question sociale passe autant par une vaste opération appelée « Grand débat » (et dont l’impartialité des instances présidant celui-ci semble questionnable) que par une politique de répression et d’intimidation. En deuxième lieu, après trois mois de mobilisations incessantes, le mouvement des Gilets Jaunes obtient encore un soutien majoritaire dans l’opinion publique. Selon le sondage YouGov publié le 7 février, 64% de la population déclare soutenir le mouvement à la veille de l’acte XIII, soit une hausse de 2 points en un mois ; 77% de la population estiment « justifié » le mouvement en cours, tandis que 52% estiment qu’il est nécessaire que les Gilets Jaunes poursuivent la mobilisation, parallèlement au Grand Débat. En outre, ce dernier ne semble pas convaincre. 58% de la population estiment que les propositions faites dans le cadre du Grand Débat ne changeront pas la politique du gouvernement. Cette défiance qui se reflète aussi dans une aspiration largement majoritaire (71%) qui souhaite que les propositions issues du Grand Débat soient soumises à un référendum. Quand Etienne Balibar évoque à propos de ce mouvement l’émergence d’un « contre-populisme », méfiant par rapport aux leaders, aux formations politiques  y compris populistes), il indique à mon avis un des véritables éléments de nouveauté par rapport à d’autres mouvements d’indignation et de contestation tel que Occupy Wall Street ou les Indignados.

Stephen Bouquin 


Références bibliographiques

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Merle P. (2019), « Gilets jaunes : Le mouvement rappelle les jacqueries des périodes révolutionnaires », in Le Monde. 20 novembre 2018

Mijs J.B.(2018), Visualizing Belief in Meritocracy (1930–2010), in Socius. https://doi.org/10.1177/2378023118811805

Mouffe,Ch. (2005). On the political. Abingdon: Routledge.

Sloterdijk, P. (2007), Colère et Temps : Essai politico-psychologique

Tilly Ch. (1986), La France conteste : De 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 622 pages

Wahnich S. (2019), « Sans culottes et Gilets jaunes », in Le fond de l’air est jaune, op.cit.


Notes

1Jean-Louis Dayan, Salaires et pouvoir d’achat : les Gilets Jaunes se sont-ils trompés de cible ?, Note Métis, 4 février 2019.

2 Florence Aubenas, « La révolte des ronds-points, Journal de bord », Le Monde,16 et 17 décembre 2018.

3 Alain Bihr, Les « gilets jaunes », ce n’est qu’un début… En ligne http://alencontre.org/europe/france/france-les-gilets-jaunes-ce-nest-quun-debut.html, 25 janvier 2019

4 Pierre Merle, « Gilets jaunes : Le mouvement rappelle les jacqueries des périodes révolutionnaires », in Le Monde daté du 20 novembre 2018 , https://www.lemonde.fr/decryptages/article/2018/11/20/gilets-jaunes-la-france-d-en-bas-contre-les-premiers-de-cordee_5385793_1668393.html

5 Gérard Noiriel, « Les gilets jaunes et les « leçons de l’histoire », sur son blog https://noiriel.wordpress.com/2018/11/21/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire/

6 Outre le reportage de F. Aubenas, mentionnons ici « ‘Gilets jaunes’, une enquête sur la ‘révolte des revenus modestes » (C. Bedock ScPo Bordeaux, A. Bernard de Raymon d(Irisso), M. Della Suda (ScPO Bordeaux, Th. Grémion, E. Reungoat, T. Schnatterer, Centre E. Durkheim, CNRS) ; publié in Le Monde 12 décembre « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes ». Un collectif de chercheurs présente, dans une tribune au Monde (13 déc. 2018), les premiers résultats d’une étude détaillée qui s’appuie sur 166 questionnaires distribués sur des ronds-points et lors de manifesta

« Le mouvement des « gilets jaunes » est avant tout une demande de revalorisation du travail » Le sociologue Yann Le Lann a coordonné une enquête sur profil des manifestants : « Ce sont les classes populaires, employés et ouvriers, qui sont sur les barrages ». Entretien par Sylvia Zappi, le 24 décembre 2018 à – Florence Aubenas, « La révolte des ronds-points, Journal de bord », Le Monde,16 et 17 décembre 2018. Voire aussi Farbiaz (2019)

7 « Le mouvement des « gilets jaunes » est avant tout une demande de revalorisation du travail » Le sociologue Yann Le Lann a coordonné une enquête sur profil des manifestants : « Ce sont les classes populaires, employés et ouvriers, qui sont sur les barrages ». Entretien par Sylvia Zappi, le 24 décembre 2018.

8 Sophie Wahnich (2019), voir aussi l’entretien publié sur RP Dimanche, « La haine est à la hauteur des espérances trahies », lien https://www.revolutionpermanente.fr/La-haine-est-a-la-hauteur-des-esperances-trahies

9 Rapport pour le Haut Conseil à l’Egalité, cité in « Pour la santé des femmes, une précarité lourde de conséquences, » Anaïs Moran, Libération daté du 7 juillet 2017. https://www.liberation.fr/france/2017/07/07/pour-la-sante-des-femmes-une-precarite-lourde-de-consequences_1582321

10 Jean-Louis Dayan, Salaires et pouvoir d’achat : les Gilets Jaunes se sont-ils trompés de cible ? (4 février, Métis, Correspondances européennes du travail) http://www.metiseurope.eu/salaires-et-pouvoir-d-achat-les-gilets-jaunes-se-sont-ils-trompes-de-cible_fr_70_art_30793.html

12 Philippe Corcuff : « Le confusionnisme actuel profite à la droite extrême », Médiapart, https://www.mediapart.fr/journal/france/180119/philippe-corcuff-le-confusionnisme-actuel-profite-la-droite-extreme, (consulté le 31 janvier 2019)

13 La chaîne Rossia Today avec Poutine aurait attisé la révolte, dixit Macron.

14 Il est à noter que dans sa lettre aux français, Emmanuel Macron a mentionné la question migratoire et la laïcité, deux aspects qui divisent la gauche et sur lesquels se cristallisent la xénophobie et l’islamophobie

15 La répression terrifiante des gilets jaunes (coll.) ; voir  : https://www.legrandsoir.info/la-repression-terrifiante-du-mouvement-des-gilets-jaunes.html

16 Voir à ce propos le travail d’enquête de David Dufresne, ancien journaliste à Médiapart et animateur du site « Désarmons-les », https://desarmons.net/index.php/2019/01/04/recensement-provisoire-des-blesses-graves-des-manifestations-du-mois-de-decembre-2018/

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