Le coin du polar (Février 2019 – 2)

Hypothétique Jack l’Eventreur

« Jack, The Ripper » a défrayé la chronique londonienne dans les années 1898. Un tueur en série de prostituées qui éventrait ses victimes dans les bas fonds de la capitale britannique, le district de Whitechapel pour être exact. Toutes les hypothèses ont trouvé leurs défenseurs. Robert Bloch en avait dressé, en 1943, un portrait resté dans les annales. Beaucoup d’autres se sont risqué dans la recherche de son identité, des explications de la la mise en scène macabre en relation avec les secrets des sectes, le personnage résistant à ce flot d’encre. Les thèses les plus intéressantes, du point de vue de l’histoire, sont celles qui mettent en relation ses vices la société réactionnaire victorienne qui craignait plus le sexe que la peste.

Fallait-il en rajouter ? C’est la question qui se pose devant ce nouvel opus, « La légende de Jack » que Hervé Gagnon a voulu faire resurgir. L’idée de départ : projeter le personnage à Montréal, au Québec avec le même mode opératoire. Est-ce le même ? Un imitateur ? Il fait surgir deux agents de Scotland Yard, un inspecteur et une inspectrice, à la poursuite de leurs rêves/cauchemars pour liquider un passé insupportable. Savoir pour étrangler la haine, le regret, le remord et faire renaître l’amour.

L’affaire, au départ, est dévoilée par un journaliste, un peu alcoolo, qui cherche à sortir de sa condition, réussir pour vaincre une enfance orpheline et les sévices des bons prêtres, pour avoir sa place au soleil. Il n’en suffit pas plus pour être convaincu de l’utilité de cette nouvelle histoire. L’intrigue prend, ensuite, de curieuses proportions dans la Pax Britannica qui régente le monde dans la fin du 19e, pour s’introduire dans les arcanes du pouvoir victorien et le combat entre les Francs-maçons et les sectes.

La survie de Jack est assurée et la légende pas prête de s’éteindre.

Hervé Gagnon : La légende de Jack, Grands détectives/10/18

 

Peut-on tuer pour l’Europe ?

Une députée européenne, Sandrine Berger, écologiste, a été assassinée le jour où elle devait présenter un rapport sur les scandales du moteur Diesel. Point de départ d’une enquête qui fait découvrir les arcanes de l’Union Européenne, la manière dont elle fonctionne, les places respectives du Parlement, de la Commission et des Conseils des chefs d’Etat et de gouvernement ou des ministres concernés par un problème spécifique. Résumé de cette manière, ce polar peut sembler rébarbatif et tomber du côté du manuel du parfait parlementaire européen. Il n’en est rien. Pourquoi avoir assassiné cette députée qui n’a pas de caractéristiques particulières a priori sinon le rapport qu’elle devait présenter le matin de sa mort ? Tous les personnages interrogés pour découvrir la vérité sont à la fois des stéréotypes – tellement Bruxelles formate les individus – et vivants. Leur fonction les définit et ils sont aussi des personnages. Ce n’est pas le moindre mérite de ce roman « vrai ».

Les causes de l’assassinat sont-elles à rechercher dans la vie personnelle de la député ? En relation avec le rapport ? Quels sont ses liens avec son attaché parlementaire qui sert de narrateur ? Avec le responsable des Verts qui encadre l’ensemble des député-es de son courant politique et celui qui travaille réellement ? Des questions qui guident l’enquête dans un décor construit sur les crises qui secouent l’Union Européenne.

Les auteurs, Maxime Calligaro et Eric Gardère, connaissent bien les coulisses de la construction européenne. Ils ont été des « Insiders », des travailleurs de cette construction qui, parfois, tient plus du fantôme que de la réalité. « Les compromis » était le seul titre possible tellement le fonctionnement journalier de ces institutions repose sur la nécessité de se mettre d’accord pour que la décision européenne soit possible. Une raison supplémentaire du titre est lié à l’assassinat lui-même qui a quelque chose à voir avec l’UE elle-même. Une lecture salutaire.

M. Calligaro et E. Cardère : Les compromis, Rivages/Noir.

 

Paris, 1923

La saga des sœurs Izner dans ce Paris des années 20, étrange, secoué par le jazz, les comédies musicales, Cocteau, les surréalistes, la révolution russe… se poursuit dans ce troisième opus, « La poule aux œufs d’or ». Le narrateur, pianiste de jazz, américain, Jeremy Nelson – il a rencontré, dans l’ouvrage précédent « La femme au serpent », la famille de Victor Legris pour relier des histoires du 20eet du 19siècle – se transforme en enquêteur tout en nous faisant visiter certains lieux du Paris «qui « jazze ». Dans cette troisième enquête, il est engagé par le… cinéma. C’est une des grandes bizarreries du cinéma muet : la musique est nécessaire pour mettre les acteurs dans l’ambiance. La musique et le cinéma opérait déjà leur histoire d’amour/haine.

« La poule aux œufs d’or » – un titre qui ne s’explique pas totalement – raconte surtout les trajectoires de « russes blancs » qui ont refusé la révolution en choisissant l’exil pour se retrouver loufiat, chauffeur de taxi ou autre métier à la qualification empirique. Le choix était limité pour la plupart d’entre eux et plus encore pour elles. Certain-ne-s n’étaient pas partis sans rien. C’est le cas ici. La chasse au trésor s’ouvre. Ici, l’auteure prend pour personnage une professeure de diction. Les actrices de cinéma pensent au théâtre, à Sara Bernhardt et à ses funérailles nationales, pour devenir des « vrais » comédiennes. Les débuts du cinéma parlant, comme le raconte le film de Stanley Donen et Gene Kelly, « Singin’ in the rain », leur donneront du travail.

S’entremêlent la chasse au trésor – une trousse de couture – qui fait des mort-e-s, la réalisation du film, les scènes de la vie quotidienne via la petite fille des bouchers, la littérature et le jazz. Un cocktail qui incite à suivre les aventures de Jeremy Nelson. Il y faudrait la bande son pour évoquer cette période faite de sauvage joie de vivre, d’alcool, de nuits ruisselantes et de gueules cassées.

Claude Izner : La poule aux œufs d’or, 10/18

 

Un conte noir.

« Trouver l’enfant » est un titre à tiroirs. Trouver l’enfant qui a disparu, un jour, dans l’Oregon alors que les parents s’échinaient à trouver un vrai sapin. La neige a tout recouvert, les traces comme les cris des parents et, peut-être, de la petite fille. Madison Culver était – est ? – son nom. Les parents font appel à une enquêtrice, Naomi Cottle, dernier espoir. Elle part dans ces contrées isolées où le froid semble régner en permanence, où les villages n’existent pas, seules subsistent des maisons isolées où tout peut se passer à l’abri de tout les regards, où les rencontres sont quasi inexistantes. Le commerce des peaux d’animaux est toujours présent et permet à quelques trappeurs de survivre. Un paysage fantomatique qui digère tous les indices, toutes les traces. Les pistes existent mais il faut prendre le temps, celui de l’éternité, de les trouver.

L’enquêtrice a, elle-même un secret, qu’elle n’arrive pas à cerner seulement présent dans ses cauchemars et qu’elle cherche à percer. Pour ce faire, elle a besoin de « trouver l’enfant » qu’elle fut pour se comprendre, s’accepter.

Plusieurs contes se chevauchent. Celui que se raconte le petite fille pour ne pas se perdre, pour conserver les liens avec le passé, un conte de mémoire. Celui de l’enquêtrice qui doit chercher dans son passé occulté les chemins qui lui permettront de retrouver la petite fille et celui de l’homme qui a recueilli l’enfant voulant croire à un amour interdit.

Tout est noir dans la blancheur des paysages. Les contes transcendent la réalité pour en exprimer la quintessence. Ils mettent en scène des mythes pour obliger la réalité à sortir du mensonge. Rene Denfeld a réussi à nous enchanter pour mieux distiller l’angoisse d’un monde retombé dans l’enfance qui n’est ni innocence, ni fraternité mais violence.

Rene Denfeld : Trouver l’enfanttraduit par Pierre Bondil, Rivages/Noir

Nicolas Béniès

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