L’addiction, une garantie pour les profits

« Ce premier livre traite d’un sujet douloureux, la « crise des opioïdes » qui ronge les Etats-Unis de l’intérieur et qui s’étend dans le monde entier. 400 000 décès par overdose dans la dernière décennie aux USA, dont 70 000 l’an passé… pour une addiction qui a souvent débuté dans le cabinet d’un médecin ou un service d’hôpital ayant prescrit des antidouleurs sans prendre les précautions nécessaires pour éviter la dépendance aux opiacés »

Un livre composé de quatre textes :

  • Patrick Radden Keefe : Un empire bâti sur la douleur, publié en novembre 2017 dans The New Yorker

  • Frédéric Autran : Sur la route mortelle des opioïdes, publié le 25 juin 2017 dans Libération

  • Cécile Brajeul : En France, faible dépendance mais forte vigilance, publié le 25 juin 2017 dans Libération

  • Postface d’Hervé Le Crosnier : « D’abord ne pas nuire »

Patrick Radden Keefe débute son texte par le Metropolitan Museum, l’« aile Sackler » du nom d’une « des plus grandes dynasties de philanthropes américains ». Il interroge l’origine de cette richesse, « aussi obscure que celle des barons voleurs », l’entreprise familiale Purdue Pharma.

Une entreprise privée, un antalgique, OxyContin, un opioïde et ses propriétés addictives, des campagnes marketing, le financement de médecins pour construire des « arguments »… « Depuis 1999, 300 000 à 500 000 Américains selon les évaluations, sont morts d’overdose liées à OxyContin ou d’autres opioïdes délivrés sur ordonnance ».

L’auteur analyse la place du commerce – et non de la pratique médicale – ayant fait la fortune des frères Sackler, les campagnes de séduction des médecins, la multiplication des ordonnances de tranquillisants, les vertus thérapeutique du pavot à opium et les risques addictifs, la commercialisation de « jumbo pills », les choix liés aux « impératifs » de rentabilité, les informations – véritables publicités – fournies aux médecins, « l’entreprise persuadait les médecins que le médicament était sans danger en s’appuyant sur des documents produits par des médecins payés ou financés par l’entreprise », la diffusion des comprimés sur le marché noir, le refus de reconnaître le caractère addictif du médicament, le rejet de la responsabilité sur les seul·es individu·es (une ritournelle du néolibéralisme), la sur-prescription et les énormes profits, les arrangements pour éviter les procès, le blocage de la concurrence des médicaments génériques, le lobbyisme…

Patrick Radden Keefe souligne un terrible paradoxe de l’histoire d’OxyContin : « la formulation originale a créé une génération dépendante aux comprimés ; la nouvelle, en obligeant les usagers les plus jeunes à décrocher du médicament, a contribué à créer une génération dépendante à l’héroïne ». L’auteur souligne aussi les naissances de bébés dépendants.

 

Les deux articles publiés initialement dans Libération abordent, entre autres, les ravages de l’addiction aux psychotropes de synthèse, les promotions marketing agressive, les médecins délivreurs d’ordonnances, les ventes de millions de pilules d’opiacés, les « heroin babies », les risques sanitaires élevés induits par ces antalgiques, l’exemple du Codoliprane médicament associant paracétamol et codéine en vente libre, la prise en charge de la douleur, les moyens de contrôle ou la prévention…

 

« La santé publique est trop importante pour être confiée aux entreprises pharmaceutiques. Cet apparent paradoxe est la raison pour laquelle nous avons eu envie d’inaugurer notre nouvelle collection Interventions avec l’enquête de Patrick Radden Keefe »

Hervé Le Crosnier rappelle le « D’abord ne pas nuire ensuite soigner », et souligne, entre autres, l’importance d’« imaginer ensemble ce que devrait être un engagement collectif autour de la santé publique », la place du marketing premier poste de dépenses de l’industrie pharmaceutique, la faible part de la recherche et développement, le penchant pour la communication comme « forme de capitalisme addictif et sauvage », le rôle des médecins prescripteurs et des autorités de régulation, les pseudos associations de malades financées par les firmes pharmaceutiques, la prise de pouvoir de la communication sur le nécessaire recul scientifique, les usages de médicaments « hors de leur cadre d’autorisation », le rôle de la philanthropie, « Oui, la philanthropie est bien un nuage de fumée, qui sert profondément les relations aux plus hauts niveaux et qui empêche une réaction saine et à la hauteur des atteintes aux droits humains élémentaires. La philanthropie aveugle les décideurs et couvre de nombreux conflits d’intérêts », l’image de marque dans un « storytelling compassionnel », le cynisme des pires collusions…

Une mise en cause tant de la marchandisation de la santé, des mensonges et de la propagande des laboratoires pharmaceutiques, des addictions propagées par le capitalisme, des systèmes privatisés de soins et de la place des fondations – du cynisme de la philanthropie – sans oublier leur rôle dans l’évitement fiscal…

Une nouvelle collection interventions (« il s’agit de dévoiler les détournements, les enclosures et les accaparements ou d’évoquer des solutions ouvertes, originales et coopératives ») à suivre.

Patrick Radden Keefe : Addiction sur ordonnance

La crise des antidouleurs

C&F Editions, Caen 2019, 104 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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