Gilet Jaune pour l’Hôpital

Ces mots pour l’hôpital viennent s’additionner à l’immense liste des douleurs faites à l’humain dans notre société. La douleur de la vie aux limites du possible qui a jailli en cris vêtus de gilets jaunes. Nul cri n’est en concurrence d’un autre, nul cri n’est plus important qu’un autre. Cri des Ephad, cri des AAH, cri des mal logés affrontant la morsure de l’hiver, cri de l’existence précaire, cri du nourrisson qu’on voudrait aimer sereinement… Une clameur unissant fraternellement les cris. Un Peuple qui rugit. Voici mes mots au milieu de ce fraternel rugissement, pour l’hôpital.

Mon mot commence par l’Hôpital de Rouen, service ophtalmologie. La queue est immense, gigantesque, chaque jour, chaque jour où un médecin est disponible. Il se dit que la spécialité a disparu de la région. Je n’ai pas vérifié. Queue infinie, attente inquiète, travail à la chaine. Aucun reproche à l’égard du médecin, au contraire, comment parvient-il à préserver un peu d’humain dans ce travail à la chaine ? On ausculte l’oeil gauche blessé, pas de temps pour contrôler l’oeil droit, trente généreuses secondes accordées pour entendre que la patiente, veuve, avait perdu son fils le trimestre précédent. Au suivant…

Et puis cet autre mot, cet autre Hôpital, autre région. Pontoise, Hôpital de douleur, Hôpital endetté… comme tous les Hôpitaux publics. Il y a le service « Réa », là on y va quand c’est chaud, quand c’est pas bon. On y va au combat pour la vie. J’ai vu ce combat. J’ai vu un Hôpital au combat pour la vie. Mon merci est infini même si je ne peux aller en témoigner parce que les larmes m’y envahiraient. J’y ai vu sauver la vie, trois fois sauver la vie. Un combat. Puis vient l’Hôpital « stabilisé », la remontée dans les étages pour apercevoir la lumière du soleil. Ce n’est pas fini mais la lumière à l’horizon. Mais voilà, l’Hôpital « stabilisé » c’est aussi l’Hôpital étranglé. J’en ai voulu au service, avant de comprendre qu’il n’était que le terrible produit d’un jeu économique, « d’économies ». Deux infirmiers absolument débordés qui ne pouvaient répondre humainement aux plaintes. Economies sur les suivis et analyses pour le chef de service. Je voyais bien, moi, que tout repartait en vrille. Impossible d’obtenir la prescription des analyses de contrôles pratiquées dans le service précédent. Economie. Et le cathéter qui n’est pas changé au bout des réglementaires 5 jours, toujours pas à 6 jours, puis le 7e jour à la va-vite par l’infirmière qui avait fini son service, épuisée. Alors s’ajoute la maladie nosocomiale, le staphylocoque doré. Bombardement antibiotique, contradictoire avec la maladie. Comment savoir si un bout du colon aurait pu être sauvé avec un suivi digne de l’Hôpital ?

Et vient Beaujon. Retour au sous sol, « réa », autorisation spéciale pour y rejoindre la patiente, vu les risques, souhaiter « bonne nuit » et repartir incertain de la retrouver en vie. Le colon menaçait d’exploser et à l’endroit du cathéter avait poussé un caillot de sang qui menaçait le cerveau. Au bord du précipice, une 4ème fois la vie sauvée. Merci l’Hôpital public. Suit du temps à Beaujon pour connaître personnellement ceux qui y travaillent, admirer ces hommes, ces femmes, mais aussi du temps pour voir. Pour voir l’électrocardiogramme en panne, le sourire de l’infirmière qui ne veut pas inquiéter d’avantage avant de partir dans un autre service emprunter un autre matériel moins vétuste. Voir en été la pénurie de chasubles, ceux qui auront la chance d’en recevoir une (les plus jeunes, je crois) et ceux dont on verra le cul s’ils se lèvent. Assister à la pénurie de bassins, l’aide soignant parti à la recherche de l’appareil. Celui qu’il trouvera se révélera fêlé, lit à changer… Economies au quotidien.

Ce cri venu de l’hôpital n’est surtout pas à entendre comme une plainte personnelle mais comme un témoignage, une trace de la mise en douleur des Hôpitaux publics, des espaces de soins du service public normalement destinés à l’égalité devant la maladie, l’égalité proclamée et trahie. Le cri de l’Hôpital dévolu aux sans fric qui ont déjà économisé sur leur santé, dévolu aux « classes moyennes » dont il est plus valorisant de se revendiquer pour échapper à l’étiquette « kassos », mais pas à la caste dominante. Eux peuvent aller se soigner à Neuilly, Hôpital Américain. Eux sont invités à devenir « VIP » de l’Hôpital, y bénéficier de privilèges personnels en plus de ceux collectifs apportés par leurs généreux dons dégrevés des impôts… En somme, deux tiers de leurs dons sont repris au budget national, repris au budget des Hôpitaux publics. Et voilà que l’Organisation Mondiale de la Santé pointe du doigt notre pays : l’écart de longévité entre classes sociales est trop important dans notre pays. 7 ans.

Les 500 familles qui captaient 6% du PIB en 1996, 25% en 2017 (in Challenges, G. Mach et E. Trépied) avant les cadeaux de l’ISF, du CICE, de la Flat-taxe ont dans leur cagnotte un morceau de nos Hôpitaux, quelques années de nos vies raccourcies, un morceau de nos SMIC et de nos retraites.

Serge Grossvak

Spéciale dédicace à l’équipe de Beaujon, Paul Bénard

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