Au sujet du cyberharcèlement : deux polars récents

Le cyberharcèlement est probablement un sujet dont on entendra de plus en plus parler. Enfin, les médias s’y intéressent, avec la ligue du LOL, et les victimes sont reconnues. Le problème n’est pas nouveau cependant, et deux romancières contemporaines en ont fait le sujet principal de leurs ouvrages : Les Suicidées de Val McDermid et Les Hordes invisibles de Louise Mey. Ces deux auteures, à travers des intrigues très différentes, mettent en scène des hommes fragilisés qui voient une menace lorsque les femmes s’expriment et veulent jouer un rôle dans l’espace public.

Dans ces deux romans apparaissent bien les problématiques principales du cyberharcèlement : un univers virtuel où n’importe qui se croit autorisé à tenir des propos condamnables, leurs répercussions dans la vie (réelle) des personnes harcelées, l’impuissance de la police, la non-reconnaissance des victimes… et les nouvelles questions liées au manque de réglementation sur la toile : « Mais au-delà de cela, Internet contribue à démocratiser et normaliser des idées dont l’expression, selon les lois françaises, relève de l’illégalité. » (Les Hordes invisibles).

McDermid choisit de nous donner accès aux pensées d’un tueur mû par une haine des femmes féministes. Persuadé que le féminisme est la cause de tous les maux, il fait croire à une vague de suicides chez des militantes pour alerter l’opinion publique. L’enquête remet sur le devant de la scène l’enquêtrice Carol Jordan, en passe de devenir alcoolique. Elle découvre alors les dangers du monde virtuel des réseaux sociaux et l’ampleur du cyberharcèlement, aidée en cela par l’informaticienne de génie Stacey Chen. Cette dernière, véritable geek, est entrée dans la police car elle adore s’immiscer dans la vie des gens !

Louise Mey, elle, nous plonge dans le quotidien de la fameuse « Brigade des crimes et délits sexuels » dont fait partie l’inspectrice Alexandra Duesco avec qui on avait fait connaissance dans Les Ravagé(e)s (Fleuve Éditions, 2016). Relativement isolée au sein de la police française, la BCI est une unité à part, dont tous les membres sont formés pour aider les victimes de violences sexuelles. Alex et son équipe de choc, déjà bien éprouvées par des affaires sordides qui ne trouvent aucune issue devant la justice, sont prises à partie par trois femmes qui déposent plainte pour cyberharcèlement. Plusieurs problèmes se posent alors : comment faire face à cette nouvelle forme de violence ? Faut-il déposer une plainte contre X ? Les enquêteurs·trices sont rapidement noyé·e·s sous la masse d’informations à traiter, le nombre d’insultes et de menaces déversées sur les blogs et réseaux sociaux. On fait alors appel à une spécialiste en informatique qui leur apprend la signification du« Tits or GTFO » (« Tits or get the fuck out of here »)adressé aux femmes que l’on veut éjecter des réseaux sociaux. Une psychologue leur fait découvrir les arcanes des sites masculinistes qui propagent l’idée que les femmes ont gagné la « guerre des sexes » et appellent à la reconquête du statut de dominant, encourageant le harcèlement de rue rebaptisé « technique de drague ».

Puis vient le moment d’interroger des harceleurs : des hommes « normaux » banals, sans aucun antécédent judiciaire, totalement inconscients du mal qu’ils font, persuadés de leur bon droit : les femmes harcelées, c’est qu’elles l’ont bien cherché… « « Fallait pas s’étonner. » […] Ils avaient une logique implacable. Quand une femme sortait en jupe, quand une femme sortait dîner, quand une femme buvait un verre de vin, quand une femme disait « laissez-moi », quand une femme se défendait, quand une femme ne se défendait pas, quand une femme parlait, quand une femme ne parlait pas quand une femme respirait, après, fallait pas s’étonner qu’il lui arrive ce qui lui arrivait. » Bien sûr, les menaces et insultes n’en restent pas au monde virtuel et bientôt, les victimes sont attaquées à leur domicile : les cyberharceleurs passent à l’action « réelle ». Alex Duesco et son équipe arriveront-elles à prévenir le pire ?

Vous vous en doutez, cette enquête ne laissera personne indemne. Faut-il s’étonner qu’Alex aussi, comme l’enquêtrice de McDermid, ait un problème avec l’alcool ?

Le constat est implacable : « Les femmes existaient, et ce simple fait les désignait comme cible. » On sort de ces romans un peu sonné·e… En sort-on vraiment d’ailleurs ? Rien n’est inventé dans ce roman réaliste et minutieusement documenté (en annexe, l’auteure nous donne plusieurs adresses de sites pour dénoncer le harcèlement).

Excellent polar, Les Hordes invisibles est aussi un roman militant mais non manichéen.

Val McDermid : Les Suicidées, Paris, Flammarion, 2017 [Écosse, Splinter the Silence, 2015]

Louise Mey : Les Hordes invisibles, Fleuve éditions, 2018

Caroline Granier

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