Racisme, confusionnisme et matraquage à tous les étages

On vit une époque formidable. Dans bien des pays de cette planète mondialisée, le capitalisme poursuit inlassablement la destruction méthodique de toutes les conquêtes sociales et, novlangue aidant, on appelle ces destructions « réformes » ou « modernisation ».

Comme cette casse fait beaucoup de dégâts et de mécontent.e.s, il faut trouver des boucs émissaires et des coupables. Ce sera, comme dans bien des époques de l’histoire « l’autre », le migrant, le sans papier, le musulman forcément terroriste. En 1938, à la conférence d’Évian, il y avait eu consensus pour laisser crever les Juifs fuyant le nazisme. On observe aujourd’hui la même bonne conscience pour laisser crever les migrant.e.s en Méditerranée.

Gilets jaunes : des exclus qui se rebiffent

L’histoire a connu les jacqueries et les révoltes de gueux. Elle a aussi connu et continuera de connaître Spartacus et les révolutions ouvrières. Dans notre société où les inégalités se sont creusées comme jamais, des dominés et des précaires ont décidé de dire « non ». L’idéologie dominante a beau nier la lutte des classes, celle-ci s’est incontestablement réveillée.

Bien sûr on aurait aimé que les Gilets Jaunes reprennent la mémoire et les valeurs de ce qu’a été le mouvement ouvrier pendant des décennies. Les incessantes défaites subies ces dernières années et le délitement du tissu social font qu’ils n’ont pas spontanément ces valeurs.

Les Gilets Jaunes repartent de zéro. Ils réinventent le « tous ensemble », la démocratie directe, la solidarité, l’égalité. Ils ont la haine des dominés contre le mépris de classe des dominants. Ils tâtonnent. Extrême droite, complotistes et racistes de tout poil sont à l’affût pour récupérer cette lame de fond.

Contre eux, le pouvoir a utilisé un niveau de répression inconnu depuis la fin de la guerre d’Algérie. On compte des dizaines de blessé.e.s graves, d’estropié.e.s, d’éborgné.e.s. Et même une morte à Marseille. En toute impunité. Aucun responsable des forces dites de l’ordre n’a eu à répondre de cette violence extrême. Par contre la « Justice » a condamné à tour de bras. Les nouvelles lois remettent en cause le droit de manifester.

La répression ne suffisant pas et le niveau de popularité des Gilets Jaunes restant élevé, il a fallu trouver autre chose. Et on a trouvé. Eureka : les Gilets Jaunes sont antisémites !

Le racisme est indivisible

Les propos entendus contre Alain Finkielkraut sont racistes, imbéciles et inexcusables. « La France est à nous » ? « Rentre chez toi en Israël » ? Il y aurait tellement de choses à dire sur ce philosophe qu’on est aussi indigné qu’atterré.

Faut-il rappeler les déclarations d’Alain Finkielkraut sur l’équipe de France de football qui est black, black, black et qui serait ainsi la risée de l’Europe ? Qu’aurait-on dit si quelqu’un estimait qu’il y avait trop de Juifs dans une équipe ? Finkielkraut a régulièrement stigmatisé les habitants des quartiers et les musulmans accusés de ne pas aimer la France. Au-delà du racisme de comptoir, Finkielkraut montre là une sérieuse amnésie sur les stéréotypes dont les Juifs ont été affublés.

Le Président de la République a immédiatement volé au secours de l’académicien provocateur. Au nom de quel antiracisme ? « Le boxeur, la vidéo qu’il fait avant de se rendre, il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan ». Tout y est : le mépris de classe, la suffisance des dominants. Et surtout, le racisme séculaire contre ceux qu’on appelle les « gens du voyage ». À la stigmatisation classique contre les « voleurs de poules », le Président ajoute que ces gens-là sont forcément frustes et incultes.

Que dire d’un Président qui « combat » l’antisémitisme et a essayé par la bande de réhabiliter le Maréchal Pétain au moment des célébrations du 11 novembre dernier ? Comme si la boucherie de Verdun était plus honorable que la rafle du Vel d’Hiv ! 

Comment expliquer que des gens qui condamnent l’antisémitisme profèrent des propos racistes ? Probablement parce qu’ils veulent faire de l’antisémitisme un racisme à part. Il l’a été à l’époque du génocide nazi. Tous les racismes ne mènent à l’extermination programmée comme cela été le cas contre les Juifs, les Tsiganes, les Arméniens, les Tutsis. Mais aujourd’hui, en quoi l’antisémitisme est-il à part par rapport au racisme que subissent les Noirs, les Arabes, les Roms, les musulmans ? Il n’y a qu’un seul racisme et qu’une seule lutte contre lui. Ceux qui hurlent dès qu’il y a le moindre acte contre un Juif tout en multipliant les propos racistes contre d’autres sont infréquentables. Prenez les discours récurrents sur « l’immigration » et remplacez ce mot par « juif » : on retrouve les discours des années 30 qui ont permis l’arrivée au pouvoir des nazis. 

Ceux qui multiplient les amalgames entre antisémitisme et solidarité avec les Palestiniens, sont tout sauf des antiracistes.

Il faut relire le pasteur Niemoler : « Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. » Ceux qui ont entretenu le racisme en pensant qu’il ne toucherait pas les Juifs ont joué aux apprentis sorciers.

Comment peut-on penser qu’on peut mépriser, stigmatiser et insulter tous les jours les Noirs, les Arabes ou les Roms sans que les Juifs ne soient touchés ?

Le sionisme est une idéologie raciste

Pour reprendre les mots d’Hannah Arendt, l’antisémitisme racial, et avant lui l’antijudaïsme chrétien, ont frappé des Juifs « parias » de l’Europe et considérés comme des Asiatiques inassimilables. 

Aucune hiérarchisation entre les différentes formes de racisme n’est acceptable. Mais aucune complaisance envers les crimes commis contre les peuples non plus.

En quoi l’antisémitisme excuse-t-il une idéologie colonialiste et suprématiste  qui a développé et institutionnalisé l’apartheid ?

L’imbécile qui a injurié Finkielkraut lui a dit de « rentrer chez lui, en Israël ». C’est scandaleux comme le sont les déclarations de Nétanyahou au moment de l’attentat contre Charlie Hebdo quand il déclare aux Juifs de France que leur pays, c’est Israël, et qu’ils doivent partir. Aucun antisémite depuis Vichy n’avait osé nous dire que nous n’étions pas chez nous ici. Pourquoi n’y a-t-il eu aucune réaction, notamment de la part des organisations de droits de l’homme ?

Quand des cimetières juifs sont profanés, nous sommes révulsés, la bête immonde n’est donc pas morte. Mais quand Nétanyahou déclare qu’Hitler ne voulait pas tuer les Juifs et que c’est le grand mufti de Jérusalem qui lui a soufflé l’idée, pourquoi y a-t-il si peu de réactions à ces déclarations négationnistes décomplexées ? Pourquoi ferme-t-on les yeux sur les amis de Nétanyahou, à savoir Bolsonaro, les Chrétiens sionistes qui sont des antisémites millénaristes ou Viktor Orban qui réhabilite le régime de l’Amiral Horthy, celui qui a activement participé à l’extermination des Juifs hongrois ? Comment être un.e antiraciste crédible quand on laisse de tels dirigeants israéliens distribuer les bons points et les mauvais points sur l’antisémitisme ?

En France, le CRIF a choisi comme dirigeant un ancien du Bétar. Le Bétar, pour celles et ceux qui n’ont pas la mémoire courte, c’est un peu l’équivalent des Identitaires. Autre dirigeant du CRIF, l’avocat Goldnadel déclare tranquillement : « Des colonies de peuplement, contre l’avis des autochtones, il y en a en Seine St Denis. Un Juif est moins étranger en Judée ». Dans un pays qui combattrait le racisme, il serait jugé et condamné pour ce genre de propos. Au contraire, il est « reconnu » par nos autorités et c’est lui qui attaque systématiquement en justice quiconque critique Israël.

Retrouver la raison

Il est assez navrant de voir plusieurs partis, syndicats ou associations « de gauche » (c’est vrai que le terme perd son sens) aller manifester contre l’antisémitisme avec des Ciotti ou d’autres dirigeants politiques qui ont fait prospérer leur carrière sur la stigmatisation. Cela rend le message plus qu’incompréhensible. Cela induit l’idée qu’on a le droit de haïr et de brutaliser les Arabes ou les Noirs, mais pas les Juifs.

Loin de défendre ceux-ci, cela les met en danger. Cela les désigne comme jouissant de privilèges. Cela favorise et entretient les pires stéréotypes meurtriers dont les Juifs ont souffert dans l’histoire.

À ce « deux poids, deux mesures », s’ajoute à un mensonge : l’idée que l’antisémitisme, ce sont les Arabes, les Noirs et les musulmans. Non, l’antisémitisme a été fabriqué en Europe et dans le monde chrétien. Il a été le dénominateur commun de toutes les idéologies d’extrême droite. L’attentat de Pittsburg a rappelé que cet antisémitisme est toujours vivace. Les amitiés et le révisionnisme de Nétanyahou n’en sont que plus obscènes.

Retrouver la raison, ce serait donner un sens à la devise « liberté, égalité, fraternité ». Quand des racistes donnent le « la » sur qui est raciste et qui ne l’est pas, cela devient « allégeance, stigmatisation et hypocrisie ».

Pierre Stambul

https://blogs.mediapart.fr/pierre-stambul/blog/180219/racisme-confusionisme-et-matraquage-tous-les-etages


Communiqué de l’UJFP

Nous sommes juifs et nous sommes antisionistes

Nous sommes juifs, héritiers d’une longue période où la grande majorité des Juifs ont estimé que leur émancipation comme minorité opprimée, passait par l’émancipation de toute l’humanité.

Nous sommes antisionistes parce que nous refusons la séparation des Juifs du reste de l’humanité.

Nous sommes antisionistes parce la Nakba, le nettoyage ethnique prémédité de la majorité des Palestiniens en 1948-49 est un crime qu’il faut réparer.

Nous sommes antisionistes parce que nous sommes anticolonialistes.

Nous sommes antisionistes par ce que nous sommes antiracistes et parce que nous refusons l’apartheid qui vient d’être officialisé en Israël.

Nous sommes antisionistes parce que nous défendons partout le « vivre ensemble dans l’égalité des droits ».

Au moment où ceux qui défendent inconditionnellement la politique israélienne malgré l’occupation, la colonisation, le blocus de Gaza, les enfants arrêtés, les emprisonnements massifs, la torture officialisée dans la loi…

préparent une loi liberticide assimilant l’antisémitisme qui est notre histoire intime à l’antisionisme,

Nous ne nous tairons pas.

3 réponses à “Racisme, confusionnisme et matraquage à tous les étages

  1. Merci pour cette riposte de déclarations et d’analyses pertinentes fort utiles publiées sur le blog au sujet de l’instrumentalisation faite par le pouvoir des actes antisémites.

    Le mouvement des Gilets jaunes réactive la question de la « lutte des classes », en évoluant il décortique ce système politique dans son ensemble.

    En l’absence de volonté d’apporter une réelle considération suivie de réponses significatives aux revendications initiales du mouvement, la communication du gouvernement fait « flop ».
    Comment isoler ce mouvement et reprendre la main, comment justifier le traitement répressif et violent du mouvement ? Les recettes dangereuses et réchauffées refont surface : « message « subli-minable » : les G.J. sont antisémites, violents, ignorants, populistes ».
    Au nom d’une fantasmée « République » bien propre sur elle qui ne sert que les très riches, culpabilise, humilie et criminalise les plus pauvres, combien de vulgarité et de violence nous faudra-t-il encore subir ?

    Alors voilà, près de chez moi, les G.J sont bien des prolétaires : avec ou sans travail salarié, en micro-entreprise, précaires, saisonniers, handicapéEs, retraitéEs, des jeunes et des moins jeunes donc, des femmes, des hommes….
    C’est bien la « France d’en bas » qui est dehors, celle que nous avons souhaité voir participer aux mouvements sociaux depuis tant d’années !!!!
    Toujours là (AG, commissions, rond-point au quotidien, manifs…), avec un langage d’a-politique, tout le monde en fait pourtant, mais on n’utilise peu de mots en « isme » ! (comme dans le film de Ruffin « J’veux du soleil »).
    Bien sûr tout n’y est pas limpide, comme la vie non ?

    Les échanges se poursuivent, il y a de plus en plus de moments de convergence sur d’autres thèmes (rencontre avec des syndicats, participations aux mobilisations Hôpital public, Sécu, Climat …).
    Et ce samedi, voici ce qui se passe, côté des G.J.07.
    Une manif. de riposte : contre toute forme de violence, de racisme, et de discrimination.

    Je vous invite à participer à d’autres rassemblements et manifestations des GJ qui iront dans ce sens. Je vous invite à dénoncer les stigmatisations vulgaires dont ce mouvement est victime, je vous invite à ne pas NOUS faire piéger dans cette grossière tentative de division des diverses « couches populaires » orchestrée (les classes très petites, petites, moins petites, moyennes, moyennes supérieures… Mais sous quelle étiquette s’identifier ?????) .
    Alors, avec VOUS touTEs, pour aller vers cet autre monde possible ?
    Michèle.

    Ci-dessous le texte d’appel des GJ 07 locaux :

    Bonjour à toutes et tous ,

    Suite au vote proposé hier, une écrasante majorité à voté pour une marche contre toute forme de violence, de racisme, et de discrimination.

    Dès le début, le mouvement des Gilets Jaunes a mis en avant la solidarité, la fraternité et l’importance de remettre l’humain au centre des politiques.
    Il poursuit en ce sens en appelant tous les citoyens à s’unir pour un monde plus juste, où chacun, quelles que soient ses convictions, sa religion, ses origines… puisse vivre dignement et debout.

    Nous vous invitons, comme toutes les organisations et associations partageant ces valeurs, à nous rejoindre lors de cette manifestation
    SAMEDI 23 FÉVRIER 2019
    à 14h
    au rond point de Millet à Aubenas.
    Nous nous rendrons ensuite au château.

    Rappels :

    – Le midi le groupe animation vous proposera :
    Pâtes carbonare + salade de fruits + une madeleine.
    Il est demandé de préférence d’emmener vos assiettes et couverts durables pour éviter la pollution en utilisant du jetable.

    – Un stand de crêpes sera aussi proposé.

    – A 14h arrivée de la « boucantada » (batucada de genestelle)
    Puis début tous ensemble de la marche vers le château.

    N’hésitez pas à partager cet appel autours de vous.

    A très vite !

  2. « … on aurait aimé que les Gilets Jaunes reprennent la mémoire et les valeurs de ce qu’a été le mouvement ouvrier pendant des décennies. Les incessantes défaites subies ces dernières années et le délitement du tissu social font qu’ils n’ont pas spontanément ces valeurs. »
    Ce n’est pas ça la raison ; la raison c’est que, essentiellement, CE NE SONT PAS DES OUVRIERS.
    Cette réserve à part, excellent article, merci.

    • Un texte de Gilets jaunes sur ce sujet va être prochainement mis en ligne

      La tradition du mouvement ouvrier n’est ni seulement du coté de l’anti-racisme ni de l’anticolonialisme
      certain·es furent et sont ouvertement antisémites, islamophobes, contre les rroms ou les migrant·es sans oublier le sexisme et l’homophobie

      Par ailleurs, les Gilets jaunes sont très majoritairement des salarié·es, des ouvrier·es ou des prolétaires au sens de Karl Marx
      très bonne journée

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