Les Slaves du sud et la guerre

« Die österreichische Revolution » (La révolution autrichienne) comporte 290 pages (imprimées serrées !). Parution en 1923 à Vienne aux éditions du parti social-démocrate « Wiener Volksbuchhandlung ».

La première partie (Guerre et révolution : 70 pages) sera mise en ligne prochainement par chapitre.

Préface à Die österreichische Revolution (La révolution autrichienne) : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/02/12/preface-a-die-osterreichische-revolution-la-revolution-autrichienne-dotto-bauer/

1. Les Slaves du sud et la guerre

2. Les Tchèques et l’Empire

3. Les Polonais et les puissances centrales

4. L’Autriche allemande et la guerre

Ainsi que la critique acérée de Roman Rosdolsky du 4ème chapitre.


1. Les Slaves du sudet la guerre

L’ultimatum de l’Autriche-Hongrie à la Serbie a déclenché la guerre mondiale. Celle-ci a donc eu pour cause immédiate le heurt frontal entre l’empire des Habsbourg et les aspirations du peuple sud-slave à la liberté et à l’unité.

Le 19ème siècle avait vu l’émergence d’une bourgeoisie chez les peuples paysans sud-slaves. Celle-ci était à la tête de leur combat contre la domination étrangère et contre leur propre morcellement, qui étaient les fruits du féodalisme en Yougoslavie. Cette lutte était la révolution bourgeoise des Yougoslaves. L’objectif en était la liquidation des rapports de domination féodaux sur le sol sud-slave. Cette révolution nationale des Yougoslaves a été le point de départ de la guerre. Elle a ouvert la voie à la révolution nationale à laquelle a succombé la monarchie des Habsbourg.

Dès le 9ème siècle, la branche nord-ouest du peuple sud-slave, les Slovènes, sont tombés sous domination allemande. Dans toute la Slovénie, les paysans slaves sont alors devenus des assujettis corvéables et tributaires de seigneurs fonciers allemands. Le château était allemand, le village était slovène. Des bourgeois allemands arrivèrent ensuite dans le sillage des seigneurs. C’est eux qui fondèrent les villes du pays wende2. Les villes étaient allemandes, les villages restaient slovènes. Classes et nations coïncidaient. Au 19ème siècle encore, le poète Franc Prešeren, originaire de Carniole, pouvait chanter les lamentations qui suivent :

L’allemand est ici généralement la langue

Des seigneurs, de ceux et celles qui commandent ;

Le slovène celle de ceux qui les servent.

Pendant tout un millénaire, la langue slovène est restée un pur parler paysan, et le peuple slovène une nation sans histoire. Un enseignement en slovène était chose inimaginable, il n’y avait d’écoles que pour les héritiers des seigneurs et des bourgeois allemands, pas pour les fils des paysans slaves. Il ne pouvait pas davantage y avoir de littérature slovène : à qui aurait pu venir l’idée d’écrire des livres dans une langue qui n’était parlée que par des paysans ignorants et analphabètes ? Dans la période tumultueuse de la Réforme, des prédicateurs protestants avaient voulu aussi prêcher l’évangile aux paysans, mais l’un d’eux, Primož Trubar, dut constater « qu’on ne pouvait trouver aucune lettre, aucun registre, à plus forte raison aucun livre rédigé dans notre langue slave ; car on pensait que la langue slave était si grossière et si barbare, qu’on ne pouvait ni l’écrire ni la lire ». Trubar et Juri Dalmatin furent obligés de faire des centaines d’emprunts à d’autres langues pour traduire la Bible dans la langue des paysans, car le vocabulaire slovène ne disposait que d’un lexique ayant trait à la vie paysanne. La sanglante contre-réforme des Habsbourg mit du reste rapidement fin à ces premières tentatives de créer une langue littéraire slovène : les écrits hérétiques de Trubar furent brûlés, et pour deux siècles encore, le slovène disparut de nouveau de la littérature.

Privé de vie culturelle, le peuple slovène le fut tout autant pendant tout un millénaire de vie politique. La politique était l’affaire de la seule classe des seigneurs, en aucun cas celle de la paysannerie. À partir du moment où ils furent assujettis aux seigneurs allemands, les paysans slovènes étaient tombés sous la domination du duché de Carantanie, qui était allemand. Quand celui-ci se disloqua, ils furent rattachés à l’Autriche allemande. Ce sont les seigneuries allemandes, où les paysans corvéables étaient slovènes, qui fournirent les éléments sur lesquels s’édifia la domination politique de l’Autriche allemande sur l’ethnie slovène.

Cinq cents ans après la branche nord-ouest du peuple yougoslave, un sort analogue frappa à son tour celle du sud-est. Après la défaite du Champ des Merles (1389), les princes serbes devinrent les vassaux des seigneurs turcs ; après la catastrophe de Varna (1444), les pays serbes devinrent des provinces turques. Le peuple serbe devint une raïaasservie et exploitée. Les villes devinrent des forteresses turques, seuls, les villages restèrent serbes. Et les paysans serbes étaient dominés par les spahis turcs et les prêtres grecs. Ce n’est qu’en Bosnie qu’une partie de la noblesse nationale put préserver ses propriétés et ses dignités, mais ce fut au prix de la conversion à l’islam, c’est-à-dire en se fondant dans la couche dirigeante ottomane. Le peuple serbe était donc tombé lui aussi sous domination étrangère.

C’est seulement au centre des territoires occupés par les Slaves du sud, en Croatie, qu’a pu s’édifier un État national solide. C’est la seule région où le peuple vivait sous la domination d’une noblesse nationale, et non pas étrangère. Mais là aussi, de terribles convulsions emportèrent l’un après l’autre des éléments d’indépendance nationale. Menacé par les Turcs, le royaume triunitairen’était pas en état de protéger la Dalmatie contre les Vénitiens. Cette terre slave tomba sous domination italienne. L’imminence du danger turc, à son tour, jeta dans un premier temps la Croatie elle-même dans les bras des Habsbourg. Puis, une fois les Turcs repoussés, la noblesse croate, menacée dans les privilèges de son état par l’absolutisme des Habsbourg, se précipita sous l’aile protectrice de la puissante noblesse hongroise pour défendre son statut, quitte à renoncer à la souveraineté étatique. C’est ainsi qu’entre les Turcs et les Vénitiens, entre l’Autriche et la Hongrie, la noblesse croate perdit son indépendance nationale et politique. De nombreuses familles nobles furent anéanties pendant les guerres contre les Turcs. D’autres finirent sur l’échafaud autrichien pendant les guerres des Kuruc5. Des féodaux allemands, magyars, italiens héritèrent des latifundia des magnats croates. Le reste de la haute noblesse croate succomba aux charmes puissants de la Cour de Vienne. Le sabordébattait en latin, le latin était la langue officielle de l’administration, mais dans sa vie quotidienne, la noblesse éduquée parlait l’allemand ou l’italien. Il n’y avait plus que les nobles ignorants des campagnes, les « petits seigneurs des pruniers », pour encore parler croate. Puis la noblesse croate brada les droits particuliers de la Croatie à la Hongrie pour faire alliance avec la noblesse magyare, former avec elle « una eademque nobilitas », contre l’absolutisme des Habsbourg : quand Joseph II abolit le servage en Hongrie et en Croatie, le sabor transféra au parlement hongrois son propre droit de voter les impôts et la levée des troupes, pour qu’il lui serve de rempart contre l’émancipation des paysans. La Croatie devenait ainsi un simple « territoire rattaché » à la Hongrie. La noblesse croate avait à son tour cessé d’être le vecteur de la culture et de l’autonomie nationales.

Le féodalisme avait donc laissé un terrible héritage aux peuples yougoslaves. L’Autriche et la Hongrie, Venise et la Turquie s’étaient partagé leur territoire. Les paysans slaves étaient asservis en Slovénie à des seigneurs allemands, en Dalmatie à des seigneurs italiens, dans le Banat et la Bačka à des seigneurs magyars, en Serbie à des spahis turcs, en Bosnie à des begs musulmans. Partout, les Yougoslaves étaient réduits à l’état de peuple paysan sans histoire, de serfs dépendant de seigneurs étrangers. Même en Croatie, la noblesse nationale était devenue étrangère à sa propre nation. Le paysan y était le seul porteur de la vie nationale. Mais pauvre et ignorant, son regard n’allait guère au-delà des limites de sa seigneurie. Pour le paysan slovène de Carinthie, la Carniole était déjà un pays étranger. Les paysans catholiques de Croatie haïssaient leurs voisins grecs-orthodoxes en qui ils voyaient des mécréants. Il n’y avait, dans les ethnies yougoslaves, aucune conscience d’appartenir à une même communauté nationale. Il aura fallu une longue suite de bouleversements considérables pour tirer le peuple yougoslave de cet état d’asservissement, de morcellement, d’absence à l’histoire.

La guerre déclenchée contre la Turquie par Joseph II et Catherine II en 1788 marqua un tournant décisif dans l’histoire serbe. L’Autriche appela alors la raïa serbe à la lutte contre la domination turque. Le secteur où cet appel rencontra le plus d’écho, fut la petite branche du tronc serbe qui s’était établie un siècle auparavant en Hongrie en suivant le patriarche d’Ipek en fuite. Comme chez tous les peuples déracinés et transplantés en terre étrangère, un nombre important de ces colons s’adonnait au commerce. S’était ainsi développée une bourgeoisie serbe commerçante dont bien des héritiers prirent alors le chemin des universités allemandes, y subirent l’influence des Lumières du 18ème siècle et furent témoins, à cette époque précisément, du passage du latin d’Église à l’allemand, la langue du peuple, comme langue scientifique. Une certaine effervescence se manifesta alors chez les Serbes de Hongrie. On fonda des écoles et des communautés ecclésiales. Dositej Obradović et Vuk Karadžić introduisirent comme langue d’enseignement, à la place du slavon d’Église, la langue du peuple, « celle qu’on parle au marché et qu’on chante en dansant les rondes traditionnelles », jetant ainsi les bases de la nouvelle langue écrite serbe et lançant les débuts de la nouvelle littérature serbe. Mais en même temps, le cliquetis des armes réveillait aussi la raïa sur l’autre rive de la Save. Des corps francs serbes combattirent sous commandement autrichien contre les Turcs. Certes, quand arrivèrent ensuite les terribles nouvelles annonçant les débuts de la grande Révolution française et que l’attention de la Cour de Vienne se tourna vers l’ouest, l’Autriche abandonna de nouveau la raïa serbe aux Turcs. Mais les faits d’armes de la guerre avaient considérablement revigoré la fierté et la confiance en soi des Serbes. Les Turcs se répandaient maintenant en lamentations : « Voyez ce que vous avez fait de notre raïa ! ».

La guerre avait rendu manifeste la faiblesse de l’État féodal turc face à l’absolutisme moderne. Instruit par l’expérience, le sultan Selim III entreprit de réformer l’État et l’armée en s’inspirant du modèle européen. Ces tentatives suscitèrent le soulèvement des janissaires. Le gouverneur du pachalik de Belgrade Hadji Mustapha Pacha fit lui-même appel aux paysans serbes pour combattre les rebelles, et c’est ainsi que les Serbes se soulevèrent en 1804 sous la conduite de Karageorge. Mais les janissaires une fois vaincus, la rébellion tourna ses armes contre la domination turque elle-même. Tel fut le début de la grande guerre de libération du peuple paysan serbe contre le féodalisme turc. Utilisé tantôt par la Russie, tantôt par l’Autriche, trahi un jour par le tsar, le lendemain par l’empereur, le paysan serbe finit par conquérir sa liberté à la pointe de l’épée. Avec la première insurrection, les Serbes obtinrent l’autonomie, avec le traité d’Andrinople (1829), la constitution d’un État, avec la paix de San Stefano (1878), l’indépendance. En s’organisant, l’État donna forme à la nation : l’État créa l’école serbe, l’État créa la bureaucratie serbe, dont les héritiers, envoyés étudier à l’étranger, en rapportaient des idées européennes. Lentement, progressivement, une bourgeoisie se dégageait de ce peuple paysan, une bourgeoisie qui était le support d’une culture nationale en formation. C’est ainsi qu’en un siècle, la raïa donna naissance à une nation.

La guerre française de 1809 joua pour les Croates le même rôle que celui qu’avait joué pour les Serbes la guerre de 1788 contre les Turcs . Le royaume d’Illyrie fondé par Napoléon réunit pour la première fois la Slovénie, la Croatie et la Dalmatie en un seul État, abolit les corvées et la justice patrimoniale, et introduisit la langue slave dans les écoles primaires. Certes, l’Autriche rétablit l’ancien régime en 1813, mais l’impulsion était donnée, et elle continua à produire ses effets. Les étudiants croates des Universités de Vienne et de Pest se mirent à rêver de la liberté « illyrienne », de l’unité nationale de tous les peuples sud-slaves. Les luttes de libération nationale des Allemands et des Italiens, des Polonais et des Magyars, devinrent leurs références. Ils s’imprégnaient avec avidité des enseignements de la slavistique en train de se constituer. Au départ, ce mouvement ne rassemblait qu’un petit nombre de jeunes enthousiastes. Mais il ne tarda pas à acquérir une importance historique. Ljudevit Gaj, qui fut le premier à mettre au point une orthographe croate unifiée, était le chef du mouvement illyrique. Visant l’unité nationale des trois peuples « illyriens », il prit pour base de son orthographe le dialecte chtokavien qui avait déjà servi à Vuk Karadžić pour élaborer la langue littéraire serbe. Croates et Serbes avaient donc désormais une langue écrite commune. Et ce mouvement littéraire devint une force historique quand la noblesse croate commença à s’en saisir.

Après la révolution française de juillet 1830, la lutte de la Diète hongroise contre la Cour viennoise prit un caractère révolutionnaire. La noblesse croate réactionnaire se retrouva en conflit avec le mouvement réformiste magyar. Elle fit opposition quand la Diète hongroise voulut imposer à la Croatie l’égalité des droits pour les protestants. La fureur la prit quand on se mit, à Bratislava et à Pest, à demander l’abolition du servage des paysans. Quand la Hongrie remplaça le latin par le magyar comme langue officielle, le sabor refusa que la mesure fût étendue à la Croatie. Il se servit alors du mouvement culturel illyrien à ses propres fins et instaura comme langue officielle le croate. La Cour viennoise, menacée par la Hongrie révolutionnaire, soutint les Croates. Quand en 1848, le mouvement révolutionnaire hongrois vira en vraie révolution, les troupes croates levées par Jellačić écrasèrent la Hongrie et la Vienne révolutionnaires et les soumirent de nouveau aux Habsbourg, tandis que de leur côté, les Serbes du Banat prenaient la révolution hongroise à revers. Mais les Yougoslaves ne tardèrent pas à apprendre à leurs dépens ce que valait la « gratitude de la maison d’Autriche ». Certes, l’absolutisme triomphant détacha de la Hongrie la Croatie et la Voïvodine serbo-hongroise, mais ce fut pour leur faire subir la même brutale tyrannie qu’à la Hongrie. Et après 1859 et 1866, les Habsbourg se réconcilièrent avec la noblesse magyare sur le dos des Slaves du sud. La Hongrie récupéra la Voïvodine, la Dalmatie resta à l’Autriche, on lui refusa le rattachement à la Croatie. Quant à celle-ci, elle se vit octroyer le compromis austro-hongrois de 1866 sans avoir son mot à dire. Et ce qu’il lui restait d’autonomie politique fut réduit à une simple façade. Le ban était désormais nommé par le gouvernement hongrois. Le parlement régional était issu d’élections où, grâce à un scrutin censitaire rigoureux, les fonctionnaires représentaient la majorité des électeurs : le vote étant public, aucun fonctionnaire n’allait évidemment voter contre le gouvernement. Cela permettait au ban désigné par le gouvernement hongrois de composer le parlement à sa guise. De ce fait, la Croatie était un pachalik magyar où régnaient arbitraire brutal et corruption cynique. Le cœur du peuple croate débordait d’une haine à deux têtes : contre la Cour de Vienne qui l’avait trahi après 1848, contre les seigneurs magyars qui l’avaient vassalisé depuis 1868.

C’est avec cette détestation au cœur que les Croates devinrent une nation moderne. Car en dépit des entraves liées à la domination hongroise, le développement économique du 19ème siècle renforça ici aussi la bourgeoisie urbaine. Le compromis de 1868 avait beau avoir réduit à presque rien son autonomie politique, il lui assura un système d’instruction nationale allant de l’école primaire à l’Université et à l’Académie, et ainsi se constitua ici aussi une bourgeoisie nationale et avec elle une culture nationale. Et après 1868, la bourgeoisie évinça progressivement la noblesse dans la vie politique également.

Maintenant, toutefois, les Croates ne se percevaient plus comme étant une des branches d’un seul peuple sud-slave, ils se sentaient comme une nation de plein exercice. L’unité illyrienne avait été le rêve des étudiants des années 30, mais quand la noblesse s’était emparée de la direction du mouvement national, ce n’était plus le droit naturel des « Illyriens » à l’unité et à la liberté, mais le droit historique de l’État croate, droit auquel n’avaient part ni les Serbes, ni les Slovènes, qui avait été brandi comme étendard de la lutte. Du côté des étudiants, influencés par les Lumières européennes, on pouvait bien estimer que ce qui séparait Croates catholiques et Serbes orthodoxes n’était pas plus profond que ce qui divisait en Allemagne catholiques et protestants, mais quand les petits-bourgeois et les paysans croates pénétrèrent dans l’arène politique sous la conduite de leur clergé, ils y apportèrent leur détestation des schismatiques serbes. Les maîtres magyars exploitèrent la situation et l’envenimèrent en s’appuyant sur les Serbes sans histoire contre les Croates revendiquant leur droit historique.

L’idée de l’unité yougoslave était encore plus étrangère aux Slovènes qu’à la masse des Croates. L’État serbe était né d’une tempête révolutionnaire. En Croatie, l’idée nationale pouvait prendre comme points d’appui les vestiges d’une autonomie étatique qui avait existé dans le passé. Mais les Slovènes, eux, n’avaient ni État, ni cités, ni bourgeoisie. Sans doute l’enseignement primaire autrichien du 19ème siècle, en apprenant à lire aussi aux paysans et aux petits-bourgeois, avait-il ici aussi ouvert la possibilité d’une littérature nationale. Mais cette littérature, destinée aux paysans, et pas aux lettrés, était obligée, pour trouver des lecteurs, de s’écrire dans leur dialecte. Et, en dépit du cousinage étroit des Slovènes et des Croates, cela fit échouer les tentatives de l’illyrisme visant à gagner les Slovènes à la langue écrite croato-serbe commune. Ceux-ci créèrent leur propre langue écrite à partir du parler paysan de la Carniole. Forcément, la littérature pouvant être produite par ce petit peuple pauvre ne pouvait qu’être bien indigente. Et tout aussi indigente son histoire politique dans un premier temps. Ce n’est qu’avec la démocratisation progressive de la vie publique que les petits-bourgeois et les paysans slovènes commencèrent à mettre sur pied, non sans avoir à batailler dur, les premiers éléments d’une auto-administration nationale. Lorsque le droit de vote masculin fut abaissé au cens de cinq florins, les petits-bourgeois slovènes conquirent en 1882 le conseil municipal de Laibachqui avait jusque-là été dominé par la bourgeoisie allemande, et un an plus tard, ce fut au tour des paysans slovènes de conquérir le parlement carniolien où jusque-là les grands propriétaires fonciers allemands régnaient en maîtres. C’est seulement à l’issue de batailles extrêmement difficiles que ce petit peuple réussit à arracher à la bourgeoisie austro-allemande quelques concessions fort modestes dans le domaine culturel. Encore en 1893, celle-ci renversa un gouvernement qui avait eu l’audace de penser accorder aux Slovènes quelques classes slovènes parallèles dans un lycée allemand.

Mais si importants qu’aient été les obstacles que durent surmonter toutes les branches du peuple sud-slave, le résultat de toute cette évolution au 19ème siècle fut quand même que partout désormais, en Serbie comme en Croatie, en Dalmatie comme en Slovénie, s’était développée une bourgeoisie nationale qui avait pris en charge la direction intellectuelle des peuples yougoslaves et qui, en utilisant l’école, la presse, les organisations, diffusait aussi la conscience nationale dans les masses populaires de la petite-bourgeoisie et de la paysannerie. Et cette conscience nationale ne pouvait que trouver insupportable la situation indigne dans laquelle était plongé le peuple yougoslave encore au début du 20ème siècle.

Dans son immense majorité, il vivait encore sous un joug étranger. En Vieille-Serbie et en Macédoine c’étaient les Turcs ; des bandes armées bulgares, serbes et grecques s’y battaient farouchement entre elles et contre la domination turque. La Bosnie vivait, depuis 1878, sous l’absolutisme militaire des Habsbourg. Depuis 1883, le comte Khuen-Hederváry, maniant « le fouet et l’avoine », maintenait la Croatie dans ses chaînes. Les seuls États indépendants étaient la Serbie et le Monténégro. Mais que signifiait cette indépendance ! Le prince régnant du minuscule Monténégro était appointé par la Cour de Vienne et celle de Saint-Pétersbourg. En Serbie, c’était encore pire. Les destinées du pays étaient liées aux scandales familiaux de la famille dégénérée des Obrenović. Cette dynastie méprisée avait soumis le pays à un despotisme oriental : les élections au parlement, les votes des députés, les sentences rendues par la justice, tout était soumis aux injonctions de la Cour, les détenus dans les prisons étaient assassinés sur ordre royal ; en 1898 encore, après l’attentat contre Milan Obrenović, seule, l’intervention étrangère permit de sauver la vie des chefs de l’opposition. Et ce régime, despotique à l’intérieur, était de surcroît servile vis-à-vis de l’extérieur. Sous Milan Obrenović, la Serbie était devenu un État vassal de l’Autriche-Hongrie : en guise de monnaie d’échange contre la protection accordée à leur infâme despotisme, Milan et Alexander renoncèrent à toute espèce d’indépendance vis-à-vis de leur puissant voisin. Mais pendant ce temps, des jeunes gens s’enflammaient à la lecture de la grande histoire du Risorgimento italien. Ils lisaient que l’Italie elle aussi avait autrefois été un pays morcelé, divisé, dominé par les Habsbourg. Et ils rêvaient de voir jouer à la Serbie pour les Yougoslaves le rôle qu’avait joué le Piémont pour l’Italie. Ce n’était encore qu’une idée impuissante, et presque ridicule au regard de la terrible réalité. Mais l’idée devint une force.

1903 vit le début de la révolution yougoslave. Trois événements ouvrirent la période des bouleversements révolutionnaires : l’insurrection macédonienne, le renversement de la dynastie des Obrenović en Serbie, et la chute de Khuen-Hederváry en Croatie.

La guerre de bandes qui en Macédoine opposait de façon meurtrière entre eux les francs-tireurs (komitatchi) bulgares, serbes et grecs, avait fini par contraindre la Turquie à une intervention brutale. Abdul Hamid fit couler beaucoup de sang. Alors, les bandes qui la veille encore se battaient les unes contre les autres, s’unirent contre les Turcs. Et dès qu’elles s’en prirent aux seigneurs féodaux, elles trouvèrent le soutien des paysans, qui les détestaient. Et c’est ainsi qu’en 1903, la guerre des bandes déboucha sur un soulèvement révolutionnaire de la Macédoine contre la domination turque. Les grandes puissances s’en mêlèrent. En 1903, la Russie, occupée en Mandchourie, se mit d’accord à Mürzsteg avec l’Autriche-Hongrie sur un programme de réformes pour la Macédoine. Une gendarmerie européenne rétablit un calme précaire. Mais la question balkanique était de nouveau mise à l’ordre du jour.

La même année, en Serbie, Alexander Obrenović avait suspendu la Constitution, puis en avait octroyé une nouvelle. Le coup d’État royal déclencha une révolution militaire. Alexander et Draga furent assassinés, Peter Karadjordjević élu roi. Les formes étaient orientales, mais ce fut une vraie révolution : l’absolutisme était brisé, le radicalisme petit-bourgeois et paysan accédait au pouvoir, une Constitution démocratique était mise en place, liberté de la presse, liberté d’association, liberté de réunion étaient acquises. Le nouveau régime chercha à libérer le pays de ses liens de dépendance avec la monarchie des Habsbourg. Ce qui déclencha très vite un conflit. En 1906, les Habsbourg proposèrent à la Serbie de renouveler le traité commercial qui les liait, mais à condition que celle-ci renonce à exporter du bétail en Autriche et s’engage à ne s’approvisionner qu’en Autriche en matériel ferroviaire et en pièces d’artillerie. La Serbie refusant le diktat, l’Autriche ferma ses frontières aux produits agraires serbes. La guerre douanière fut une catastrophe pour la paysannerie serbe. Et quand la Serbie crut trouver une issue à cet insupportable asservissement économique en concluant une union douanière avec la Bulgarie, l’Autriche-Hongrie s’y opposa en proférant des menaces. Les antagonismes entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie s’exacerbaient maintenant à toute vitesse.

Pour les Yougoslaves d’Autriche-Hongrie aussi, 1903 avait été l’année d’un tournant. La dictature corrompue de Khuen-Hederváry avait fini par devenir insoutenable. En même temps, le début du dernier grand conflit entre le pouvoir royal des Habsbourg et la classe des seigneurs fonciers magyars, avait fait naître de nouveaux espoirs dans le peuple yougoslave. Derrière la question de la langue de commandement dans les unités hongroises, il y avait en fin de compte celle de savoir qui, de la couronne ou du parlement nobiliaire hongrois, disposerait des forces armées, et il fallait qu’elle soit tranchée. Le 16 septembre 1903, François-Joseph édicta l’ordre du jour de Chlopy. Il y affirmait que jamais, il ne renoncerait aux droits et pouvoirs qui reviennent au chef suprême des armées. « Mon armée restera commune et unifiée, telle qu’elle est à présent. » Les tentatives de Stephan Tisza au parlement hongrois pour briser la résistance que le parti de l’indépendance opposait aux exigences militaires du roi, furent vaines. Les élections de 1905 donnèrent la majorité à la coalition des partis indépendantistes, le parlement refusa de voter les impôts et la levée des recrues, les comitats ne firent pas la collecte des impôts. La couronne engagea alors le combat : en juin 1905 fut formé le gouvernement Fejérváry, dit « gouvernement satellite », en février 1906, il fit disperser le parlement par une compagnie de Honvéd. Toute la Constitution de la monarchie des Habsbourg était ébranlée dans ses fondements. Croates et Serbes espérèrent alors pouvoir exploiter à leur profit cette grave crise de régime. Le 2 octobre 1905, des députés de Croatie, de Dalmatie et d’Istrie se réunirent à Fiume et adoptèrent la fameuse résolution rédigée par le Dalmatien Trumbić, qui fixait les lignes directrices fondamentales de la nouvelle politique yougoslave. « Par le sang et par la langue, Croates et Serbes sont une seule et même nation », telle était désormais la maxime de base. Et cette nation, y disait-on, avait, comme toutes les nations, « le droit de décider librement et en toute indépendance de son existence et de son destin. » En partant de ce principe, Serbes et Croates proposaient aux partis hongrois luttant pour l’indépendance une alliance contre la « camarilla de Vienne ».

La résolution de Fiume montrait à quel point avait changé la façon de penser des Slaves du sud. Les Croates et les Serbes, dont les Magyars avaient exploité pendant des dizaines d’années les antagonismes qui les opposaient les uns aux autres, pour mieux asseoir leur domination, déclaraient être une seule et même nation ! au lieu de se ranger comme en 1848 du côté des Habsbourg contre leurs oppresseurs magyars, ils rejoignaient leurs rangs ! pour la première fois donc, les Slaves du sud n’attendaient plus que d’un ébranlement majeur de l’empire des Habsbourg leur libération nationale. Effectivement, l’alliance conclue dans cette période avec la noblesse magyare porta ses fruits. Il est vrai qu’effrayée par la menace agitée par Vienne d’instaurer le suffrage universel, cette noblesse s’était hâtée dès mai 1906 de faire sa paix avec la couronne. Mais la coalition hongroise qui accéda alors au pouvoir avec le gouvernement Wekerle, fut obligée de faire une concession à ses alliés serbes et croates. Pour la première fois, un sabor croate fut élu en l’absence de pressions gouvernementales. La Hongrie ne pouvait plus faire gouverner la Croatie par un sabor docile. Si l’antagonisme entre Hongrie et Croatie se rallumait, nécessairement, ce serait désormais sous les espèces d’un conflit entre le ban et le sabor, et donc sous la forme d’une crise constitutionnelle. C’est ce qui ne tarda pas à arriver. Lorsque, en 1907, le gouvernement hongrois voulut relancer la politique de magyarisation dans les chemins de fer croates, le sabor s’y opposa énergiquement. Le baron Rauch, qui était le bandu moment, n’avait plus qu’une issue, écarter le sabor et exercer sans fard un pouvoir absolu.

Mais le mouvement avait entre-temps reçu une nouvelle impulsion. Après la guerre russo-japonaise, l’Angleterre et la Russie s’étaient rapprochées : l’une et l’autre s’opposaient au protectorat allemand sur la Turquie, l’une et l’autre se sentaient menacées par l’effervescence qui agitait le monde musulman et avait abouti à une explosion révolutionnaire en Perse dès 1906. La politique balourde de Ährenthaldans les Balkans consolida ce rapprochement : la concession austro-hongroise pour la construction du chemin de fer du Sandjak (janvier 1908) ne souleva pas seulement les protestations de l’Italie et de la Serbie, elle donna à la Russie l’occasion de dénoncer l’accord de Mürzsteg. Le vieil antagonisme entre la Russie et l’Autriche-Hongrie se réveillait, suscitant de nouveaux espoirs en Serbie. Mais en juin 1908, la Russie se mit d’accord à Reval avec l’Angleterre : l’Entente était née. Son premier acte fut un programme de réformes pour la Macédoine. Blessés dans leur orgueil national, les officiers turcs se cabrèrent. Le 24 juillet 1908, Abdul Hamid dut capituler devant l’armée révolutionnaire. La révolution jeune-turque eut un fort retentissement en Bosnie-Herzégovine.

L’Autriche-Hongrie avait elle-même dans le passé éveillé les espoirs serbes d’incorporer un jour la Bosnie-Herzégovine. En 1869, Andrássy et Kállayavaient promis à la Serbie les deux provinces alors encore turques, d’une part pour contrer l’influence russe en Serbie, et d’autre part pour aviver l’antagonisme entre elle et la Croatie qui les revendiquait pour elle-même. Mais les espérances serbes avaient été amèrement déçues : le Congrès de Berlin reconnut en 1878 l’indépendance de la Serbie, mais autorisa en même temps l’Autriche-Hongrie à occuper la Bosnie. Les passions populaires se déchaînèrent déjà alors en Serbie en voyant un pays sud-slave soumis de nouveau à la domination étrangère. La monarchie des Habsbourg appliqua ensuite au pays les méthodes de l’absolutisme militaire. Le général commandant était une sorte de vice-roi. L’administration était dirigée par des fonctionnaires étrangers : allemands, magyars, juifs polonais. La monarchie s’appuyait sur l’aristocratie musulmane, la constitution agraire féodale turque était maintenue. Cette domination étrangère devenait d’autant plus insupportable qu’avec le développement économique et celui de l’instruction se formait aussi en Bosnie une bourgeoisie nationale qui vivait au rythme de Belgrade et d’Agram. L’absolutisme s’effondrant en Turquie même, il ne pouvait plus durer en Bosnie. La Bosnie se souvint alors qu’en droit international, elle était toujours une province turque, et elle menaça d’envoyer des députés au parlement turc.

En 1908, la monarchie était donc en guerre commerciale avec la Serbie, en butte à un grave conflit constitutionnel en Croatie, confrontée à une dangereuse effervescence en Bosnie. Elle décida alors d’intimider les Slaves du sud en prenant une initiative censée montrer sa force. Le 5 octobre 1908 fut proclamée l’annexion de la Bosnie. La fureur populaire fut alors à son comble en Serbie. Et cette fois, la Serbie n’était plus seule. La Russie, l’Angleterre, la France étaient à ses côtés. Les Yougoslaves se mirent à considérer l’Entente comme leur protectrice contre la maison d’Autriche.

En bataillant contre la noblesse magyare, la couronne avait agité en 1905 l’idée du suffrage universel pour la Diète hongroise. Elle avait ainsi fait naître dans les nations de Hongrie l’espoir de se voir libérées de la domination de la noblesse magyare. Mais maintenant, la couronne cherchait l’assentiment de cette noblesse à l’annexion de la Bosnie, et elle l’acheta en abandonnant les nationalités non-magyares de la Hongrie. La réforme électorale d’Andrássy obtint donc l’approbation préalable de la couronne en novembre 1908. En mai 1912, István Tisza réprima la révolte des ouvriers hongrois et imposa une réforme électorale destinée à perpétuer l’absence de droits des nations hongroises. Parmi elles, les Serbes de Voïvodine ne pouvaient donc plus eux non plus espérer le soutien de la couronne dans leur lutte contre la domination de la noblesse hongroise.

Les contrecoups de la crise de l’annexion furent encore plus immédiats et plus importants en Croatie. Lorsque l’Autriche-Hongrie concentra ses troupes de façon menaçante à la frontière serbe ; lorsqu’elle humilia la Serbie en faisant planer le spectre de la guerre, elle vit se dresser devant elle un sentiment unitaire serbo-croate qui s’était entre-temps puissamment développé. Dans l’empire, non seulement les sympathies des Serbes, mais aussi celles d’une partie des Croates allaient à la Serbie. Vienne et Budapest s’imaginèrent venir à bout de cette « haute trahison » à coup de condamnations judiciaires. Mais le procès d’Agram s’acheva par une terrible défaite pour le gouvernement. Il fut prouvé que les pièces à conviction étaient des faux fabriqués par la diplomatie impériale, ce qui, chez le peuple yougoslave, ajouta le mépris à la haine. La résistance se renforça. Le ban Tomašić eut beau se lancer dans une politique de terreur pour obtenir une majorité au sabor,tous ses efforts échouèrent. Ce sur quoi, la Constitution croate fut suspendue le 3 avril 1912, et une pure dictature instaurée avec Cuvaj comme « commissaire royal ».

La même année 1912 où le coup d’État de Tisza en Hongrie et le commissariat de Cuvaj en Croatie anéantissaient tout espoir de développement démocratique pour les Slaves à l’intérieur de la monarchie, en automne, la Serbie, alliée à la Bulgarie et à la Grèce, attaquait la Turquie affaiblie par la guerre de Tripolitaine. L’armée serbe remporta de brillantes victoires et libéra du joug des seigneurs féodaux turcs les compatriotes de Vieille-Serbie et de Macédoine. Ce n’était plus la Serbie barbare des Obrenović pour laquelle les Croates n’avaient que dédain. Les vainqueurs de Kumanovo gagnèrent les cœurs de tous les peuples slaves du sud. Même les Slovènes furent emportés par la puissante vague d’enthousiasme qui déferlait à la gloire de la Serbie victorieuse. « Là-bas, à Tchadaltcha », s’écria Krek, un prêtre catholique, à l’assemblée nationale autrichienne, « on se bat aussi pour le dernier des paysans slovènes des villages menacés de Carinthie ». L’idée de l’unité nationale yougoslave triomphait. Le 20 novembre 1912, 90 députés slovènes et croates de tous les pays sud-slaves de la couronne déclarèrent : « Croates et Slovènes, nous sommes une seule et même nation ». Mais durant toute la guerre des Balkans, la monarchie considéra de nouveau la Serbie comme l’ennemie, elle déploya de nouveau des troupes menaçantes à la frontière serbe, elle s’attira de nouveau le mépris public en faisant inventer de toutes pièces à ses agents les récits mensongers concernant une prétendue mutilation du consul Prochaska qui devaient servir de prétexte à la guerre. La posture de la monarchie des Habsbourg la situait donc en adversaire intraitable du sentiment national yougoslave enflammé par la guerre.

Elle voyait désormais tout le sud slave de son empire en pleine révolte. Elle tremblait de peur devant la révolution sud-slave. La frayeur la fit se jeter dans la guerre. Cela faisait déjà longtemps que le parti militaire de la cour de Vienne et surtout son meneur, le chef d’état-major Conrad von Hötzendorf, prônaient le recours à la guerre. Dès 1907, dans un mémoire, il avait fixé comme objectif « l’annexion de la Serbie, y compris la région centrale de Nich », « une Serbie indépendante étant un foyer nourrissant en permanence les aspirations et les machinations qui visent à la sécession de toutes les régions sud-slaves. » Pendant la crise bosniaque, il avait poussé de toutes ses forces à frapper énergiquement en Serbie et à l’annexer. Ährenthal, toutefois, avait pensé qu’il fallait « attendre une constellation européenne favorable », et François-Joseph avait répondu à ses instances en guise de lot de consolation : « De toutes façons, cette guerre aura lieu un jour ou l’autre ». Mais petit à petit, l’idée faisait son chemin. Ährenthal avait résisté, Berchthold céda. L’attentat de Sarajevo fournit le prétexte tant attendu. L’ultimatum fut rédigé de telle sorte que la guerre fût inévitable.

Le mécanisme des alliances transforma le heurt entre la monarchie autrichienne et le peuple yougoslave en une guerre mondiale de dimensions inouïes. Mais quelle que fût la perception qu’en eût le reste du monde, le sens en était clair pour n’importe quel paysan yougoslave : d’un côté les Allemands, les Magyars, les Turcs, les trois nations qui depuis des siècles, opprimaient les paysans sud-slaves, les avaient asservis, avaient morcelé le peuple sud-slave ; de l’autre, le paysan serbe qui, en livrant de glorieuses batailles, avait délivré ses compatriotes de la Vieille-Serbie de la domination des féodaux turcs, et partait de nouveau en campagne pour délivrer ceux de l’empire des Habsbourg de la domination des seigneurs allemands et magyars. Pour le peuple yougoslave, cette guerre était sa révolution nationale et sociale.

Lorsque la grande offensive des armées du général Potiorek10 sur le sol serbe subit un échec retentissant, le jour même où l’armée impériale était rejetée en-deçà de la Kolubara, à la skupština réunie à Nich, le gouvernement serbe déclara pour la première fois que le but de guerre était « la libération et l’unification de tous nos frères opprimés serbes, croates et slovènes ».

Cette déclaration ne pouvait manquer de rencontrer un écho auprès des Slaves du sud de la monarchie impériale. Les armées des Habsbourg étaient entrées en territoire sud-slave pour attaquer la Serbie, mais elles craignaient la trahison dans chaque village serbe. L’empire avait mobilisé des réservistes sud-slaves pour faire la guerre à la Serbie, mais les officiers allemands et magyars flairaient le traître dans chaque soldat serbe. De ce fait, la machine de guerre déployait une violence terrible : en Bosnie, en Slavonie, en Voïvodine, sans s’embarrasser de procédures, les officiers faisaient pendre les popes grecs-orthodoxes au premier arbre qui se présentait, les conseils de guerre multipliaient les condamnations à mort quotidiennement, tous les politiciens, les intellectuels, les ecclésiastiques, les enseignants suspects de patriotisme yougoslave étaient déportés dans des camps d’internement éloignés, la monarchie faisait la guerre à ses propres citoyens. La haine s’accumula dans le peuple ainsi maltraité. Dans les frontières de l’empire, la force brutale de l’absolutisme de guerre le bâillonnait. Mais l’émigration, elle, pouvait parler, et elle parla. Dès le début de la guerre, en Amérique, des rassemblements et des congrès d’émigrés en provenance du sud de la monarchie, avaient passionnément pris parti pour la Serbie et contre les Habsbourg. Et cette émigration se trouva une direction dans un groupe d’hommes politiques du sud de l’empire qui avaient réussi à se réfugier à l’étranger dès que la guerre avait éclaté. Le 1er mai 1915, se constitua à Londres, sous la présidence de Trumbić, le « Jugoslovenski odbor11 », qui organisa la propagande en faveur de la sécession des pays slaves du sud et de leur unification avec la Serbie et le Monténégro pour former un État indépendant.

Le but poursuivi par le royaume serbe et par l’émigration révolutionnaire yougoslave était le même : la libération et l’unification des Slaves du sud. Mais il y avait une différence essentielle entre les visées des uns et celles des autres. L’objectif du gouvernement serbe était une Grande Serbie qui absorberait les territoires sud-slaves de l’empire des Habsbourg. Le but de l’émigration révolutionnaire était une Yougoslavie qui intégrerait tant les royaumes de Serbie et du Monténégro que les peuples sud-slaves d’Autriche-Hongrie. Le gouvernement serbe imaginait le futur État sous hégémonie serbe. L’émigration yougoslave s’y refusait catégoriquement. « Nous sommes sept millions, et vous, vous êtes seulement quatre millions », disaient les Slaves du sud de l’empire aux Serbes du royaume. La fierté de la vieille nation historique des Croates, pénétrée d’un sentiment de supériorité culturelle sur un monde serbe tout juste sorti au siècle passé d’une obscure existence sans histoire, l’antique jalousie tribale des Croates et des Slovènes envers les Serbes, l’opposition entre le catholicisme croate et slovène et l’orthodoxie serbe, l’idéologie démocratique, révolutionnaire, rationaliste, de l’intelligentsia face à un État serbe issu organiquement des aléas de l’histoire – tout cela nourrissait un antagonisme foncier entre l’émigration yougoslave et l’idéologie grand-serbe des Karadjordjević. Pour celle-ci, le futur État des Serbes, des Croates et des Slovènes devait être un État unitaire sous direction serbe ; pour le yougoslavisme, ce serait un État fédéral unissant des peuples égaux en droits. Les premiers voulaient Belgrade comme capitale de l’État sud-slave, les seconds voyaient Agram ou Sarajevo. Les uns aspiraient à une monarchie sous le sceptre des Karadjordjević, les autres voulaient réserver la décision à prendre sur la forme de l’État à une Constituante à laquelle les dynasties serbes et monténégrines devraient se soumettre au même titre que les peuples sud-slaves de l’Autriche-Hongrie. Les partisans de la Grande Serbie rêvaient de voir la Serbie conquérir et annexer les territoires sud-slaves de l’empire, les adeptes du yougoslavisme imaginaient comment ces mêmes territoires, une fois libérés de la domination des Habsbourg, se constitueraient en un État indépendant qui s’accorderait par libre contrat avec la Serbie et le Monténégro sur les conditions d’une unification. Les mêmes considéraient également les Bulgares comme une branche du peuple yougoslave et espéraient que la future fédération sud-slave pourrait aussi les accueillir en son sein. Pour les Serbes, en revanche, les Bulgares étaient l’ennemi héréditaire, l’ennemi mortel de leur nation. L’émigration révolutionnaire était tournée vers l’Adriatique : inquiète des prétentions italiennes sur les pays slaves du littoral, elle se souciait assez peu du conflit entre Serbes et Bulgares au sujet de la Macédoine. La Serbie, par contre, les yeux braqués sur la mer Égée, regardait comme vitale la possession de la Macédoine et de la Vieille-Serbie, acquises au prix du sang versé pendant les deux guerres balkaniques, alors que les litiges frontaliers des Croates et des Slovènes avec l’Italie ne l’intéressaient que de fort loin. Le Jugoslovenski odbor se considérait comme le représentant attitré des Slaves dominés par l’Autriche-Hongrie, il revendiquait pour lui-même le pouvoir de disposer des bataillons de volontaires sud-slaves formés d’émigrés et de prisonniers de guerre qui combattaient dans les rangs des armées de l’Entente. Enfin, il exigeait que soit formé, sans attendre la fin de la guerre, un gouvernement commun composé de représentants, et du gouvernement serbe, et de l’émigration révolutionnaire, qui serait la seule instance habilitée à diriger et représenter la nation dans son ensemble. Mais le gouvernement serbe était contre ce genre d’innovation révolutionnaire : à ses yeux, la libération et l’unification des peuples sud-slaves était une tâche historique qui revenait de droit au gouvernement constitutionnel et à la skupština12 du royaume de Serbie. C’est ainsi que l’opposition entre partisans de la Grande Serbie et partisans de la Yougoslavie, entre le gouvernement serbe et le Jugoslovenski odbor, entre Pašić et Trumbić, marqua toute l’histoire de l’émigration sud-slave pendant la guerre, une opposition peu ou prou comparable à celle entre Bismarck et le Nationalverein13, entre Cavour et Mazzini.

En 1915, qui fut l’année des grandes victoires des puissances centrales, pour les masses sud-slaves d’Autriche-Hongrie, les buts proclamés par l’émigration ne pouvaient évidemment apparaître que comme une utopie, au même titre que ceux poursuivis par les adeptes de la Grande-Serbie. Il était alors impossible d’imaginer que la guerre se conclue dans des conditions remettant en cause l’appartenance des pays sud-slaves à l’empire des Habsbourg. Les masses s’étaient profondément imprégnées de l’idée que cette guerre, née de la lutte menée par les peuples sud-slaves pour leur libération de la domination étrangère et pour leur unification en un seul État, allait forcément les leur apporter. Mais à partir du moment où il devenait improbable que cela puisse se faire contre les Habsbourg, commençait à germer l’idée que cela se ferait avec eux, en les utilisant. Se faisait jour, face à l’idée grand-serbe comme à l’idée yougoslave, une troisième conception politique : l’idée d’une unification étatique des pays sud-slaves de la monarchie avec la Serbie et le Monténégro, mais sous le sceptre des Habsbourg, cet État venant rejoindre l’Autriche et la Hongrie comme troisième composante de l’empire. Le projet trialiste n’était pas nouveau. Depuis 1905, il avait souvent fait l’objet des débats du parti militaire qui y voyait la possibilité de justifier une politique balkanique belliqueuse et annexionniste, le moyen de transformer le mouvement unitaire yougoslave qui menaçait l’équilibre interne de la monarchie, en un facteur lui permettant de s’agrandir, ou encore en un outil de politique intérieure : il espérait pouvoir mettre à profit la transition du dualisme au trialisme pour consolider l’unité de l’empire et resserrer les bornes assignées à la Hongrie. Mais à présent c’était à Agram et à Laibach que nombre de responsables politiques se mettaient à s’approprier ces projets du parti militaire. Leur argumentation était la suivante : notre premier besoin, c’est l’unité. Que celle-ci se réalise sous François-Joseph ou sous Pierre Karadjordjević est secondaire. Or l’unification sous François-Joseph semblait à ce moment-là plus facile à mettre en œuvre que sous Pierre Karadjordjević, elle pouvait même paraître une formule plus séduisante pour le particularisme croate et slovène. Si elle n’apportait pas une liberté pleine et entière, une totale indépendance, elle n’en assurait pas moins l’hégémonie d’Agram sur Belgrade, des Croates sur les Serbes, des catholiques sur les orthodoxes. C’est ainsi que, contré d’un côté par l’idée de la Grande-Serbie, le yougoslavisme révolutionnaire se voyait confronté de l’autre à celle de la Grande-Croatie qui espérait résoudre le problème national avec une Yougoslavie insérée dans le cadre de la monarchie impériale.

La tournure des opérations militaires de 1915 renforçait l’orientation trialiste grand-croate. L’Italie déclara la guerre à l’Autriche le 23 mai 1915. Si l’on ne connaissait pas tous les détails du traité de Londres par lequel les puissances occidentales avaient acheté le concours des armes italiennes, on savait néanmoins qu’il attribuait à l’Italie des territoires slaves sur la côte adriatique. L’agression italienne contre la monarchie fut ressentie par les Slaves du sud comme une agression dirigée contre leur terre. Sur l’Isonzo, l’armée impériale la défendait contre les appétits de conquête italiens. L’opinion publique se retourna en faveur de la monarchie. Le sabor croate réuni le 14 juin 1915 ne dénonça pas la Serbie ni la Russie, mais en proférant de vibrants « Vive la mer croate ! », il montra clairement qu’il souhaitait la victoire des armées impériales sur l’Italie. Trumbić écrivit le 11 juin 1915 : « Nos contrées sont en rage contre l’Italie, c’est unanime. Sur l’Isonzo, nos régiments se battent comme des lions ».

L’agression italienne rapprochait les Slaves du sud de la monarchie, la conquête de la Serbie par les armées de Mackensen à l’automne 1915 ne pouvait à son tour que renforcer le courant qui voyait dans la monarchie autrichienne l’instrument de leur unification. Tout le sud slave était à présent soumis à la maison d’Autriche, tous les projets grand-serbes, toutes les aspirations de l’émigration révolutionnaire paraissaient avoir perdu toute chance de se réaliser, alors que semblait entrer dans le champ du possible la troisième option sous le sceptre des Habsbourg.

Mais cela faisait apparaître aussi de plus en plus nettement toutes les difficultés auxquelles se heurtait la solution grand-croate. Conrad von Hötzendorff14 se prononçait maintenant pour l’annexion de la Serbie, mais István Tisza15 n’en voulait à aucun prix. Ce qu’il voulait, c’était annexer Belgrade et la Mačva, céder Nich et la Macédoine à la Bulgarie, et laisser le reste de la Serbie végéter comme État paysan pauvre et inoffensif. Les seigneurs magyars refusaient l’annexion de la Serbie, ils comprenaient bien que multiplier le nombre des sujets sud-slaves des Habsbourg aurait pour conséquence inévitable le trialisme, couperait donc la Hongrie de la mer, et affaiblirait sa position dans l’empire. Même avec une victoire sans partage des puissances centrales, il ‘aurait été impossible d’unifier l’ensemble du peuple yougoslave dans le cadre de la monarchie.

Or le cours de la guerre en 1916 rendit hautement improbable pareille hypothèse, ruinant totalement toute espérance d’une Yougoslavie sous la tutelle des Habsbourg. Croates et Slovènes pouvaient bien placer l’unité avant la liberté et être prêts à approuver l’annexion de la Serbie par la monarchie si c’était le prix à payer pour réunir la nation entière dans un seul État, les Serbes du royaume de Serbie ne partageaient en aucune manière cette façon de voir. Ils ne voulaient pas, au nom de l’unité, faire le sacrifice de leur liberté sur les autels d’une monarchie détestée. Pour eux, tout Slave du sud envisageant cette option avec faveur était un traître. Et derrière la Serbie, il y avait l’Entente qui s’était engagée à faire de la restauration de la Serbie, ni plus ni moins que de celle de la Belgique, la condition sine qua non d’un traité de paix.

L’unification de la nation dans un seul État apparaissait de ce fait comme un but inaccessible. Les Slaves du sud vivant dans les frontières de la monarchie austro-hongroise en étaient réduits à se fixer pour le moment un objectif plus modeste : l’unification dans un État partie prenante de l’empire. Mais il était clair que, de son côté, la monarchie ne se résoudrait pas d’elle-même et volontairement à cette solution. Les terres sud-slaves séparent aussi bien l’Autriche allemande que la Hongrie de la mer, et donc il était prévisible que les deux classes dominantes de l’empire, la bourgeoisie austro-allemande et la gentry magyare, quand bien même ce serait dans le cadre de l’empire, opposeraient une résistance farouche à l’attribution de la Slovénie et de la Croatie à un État sud-slave, une résistance qui ne céderait qu’à une énorme pression venue de l’extérieur. Le seul espoir qui restait aux Slaves du sud, était que l’Entente exerce cette pression. Dans sa note du 10 janvier 1917 au président Wilson, l’Entente cita la libération des Slaves d’Autriche-Hongrie comme un des buts de la guerre qu’elle menait. Manifestement, l’Entente projetait, en signant la paix, d’imposer un remodelage interne de l’Autriche-Hongrie qui permettrait de briser l’hégémonie de la bourgeoisie allemande et de la gentrymagyare et de ce fait de séparer la monarchie du Reich allemand. Seule, une contrainte exercée en ce sens par l’Entente, pouvait libérer les Slovènes de la domination allemande, les Croates de la domination magyare, et imposer l’unification étatique des territoires sud-slaves d’Autriche, de Hongrie et de Bosnie dans le cadre de la couronne des Habsbourg. Les Slaves du sud ne pouvaient en conséquence placer tous leurs espoirs que dans l’Entente. Le courant grand-serbe et le courant yougoslave s’étaient dès le début situés dans son camp. Maintenant, c’était au tour des partis croates et slovènes qui cherchaient une solution en restant dans l’empire, de ne plus voir d’espoir que du côté de l’Entente.

La révolution russe de mars 1917, l’entrée des États-Unis dans la guerre en avril 1917, renforcèrent le mouvement unitaire sud-slave. La révolution russe confirmait la conviction que la guerre serait suivie d’importants bouleversements internes. La propagande wilsonienne sur le droit à l’autodétermination des nations était accueillie avec enthousiasme dans le sud slave. Depuis la révolution russe, les Habsbourg craignaient pour leur trône. Ils entamèrent des négociations de paix secrètes avec l’Entente. Les Slaves du sud crurent imminent le moment où l’Autriche-Hongrie achèterait la paix au prix d’une transformation interne.

Pour la première fois depuis le début de la guerre, le Reichsrat se réunit de nouveau en mai 1917. L’attitude des députés sud-slaves ne laissait place à aucun doute : leurs sympathies allaient à l’Entente, ce qu’ils espéraient, c’était la victoire de l’Entente. Il était clair qu’ils ne se contenteraient plus d’aucune solution qui se situerait dans le cadre de la Constitution dualiste de la monarchie, que la nation ne se satisferait pas à moins d’un État yougoslave autonome. Mais la porte restait ouverte à son maintien dans la monarchie des Habsbourg. La déclaration du « Club Yougoslave » lue par Korošec16 à la Chambre des Députés le 30 mai 1917, exigeait, « sur la base du principe des nationalités et du droit public croate, la réunion de tous les territoires de la monarchie où vivent des Slovènes, des Croates et des Serbes, en un État autonome, affranchi de toute domination étrangère et fondé sur des principes démocratiques, sous le sceptre de la maison de Habsbourg-Lorraine. » Cette « déclaration de mai » fut accueillie par les transports d’enthousiasme du sabor croate et d’innombrables rassemblements d’organisations slovènes et croates. C’est elle qui faisait désormais figure de programme fondamental pour les Slaves du sud de la monarchie.

Les négociations secrètes entre la monarchie et l’Entente inquiétaient la mouvance grand-serbe et le courant yougoslave révolutionnaire. Ils craignaient qu’une paix prématurée ne laisse à la monarchie la possession de la Slovénie, de la Croatie et de la Bosnie. Pour renforcer leur propagande en faveur de la séparation des pays sud-slaves de l’empire, ils cherchèrent à se rapprocher. En juillet 1917, le gouvernement serbe négociait à Corfou avec le comité yougoslave (jugoslovenski odbor) de Londres. Le 20 juillet, Pašić et Trumbić signaient la « déclaration de Corfou ». C’était un compromis entre les deux tendances. Elle revendiquait l’unification de tous les pays sud-slaves en un « royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes ». Le royaume devait être une « monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire, ayant à sa tête la dynastie Karadjordjević. » Sa Constitution devait garantir une pleine égalité des droits aux trois peuples yougoslaves et être rédigée par une « skupštinaconstituante » dont les décisions devraient cependant être ratifiées par le roi.

On avait donc deux déclarations face à face : celle de mai et celle de Corfou. Les deux programmes se disputaient les faveurs populaires. Plus le cours de la révolution russe renforçait les espoirs de bouleversements révolutionnaires faisant partout suite à la guerre, plus la propagande de Wilson enracinait la conviction que de la guerre surgirait un nouvel ordre mondial qui assurerait à tous les peuples leur droit inconditionnel à s’autodéterminer, plus s’accumulaient en Autriche-Hongrie elle-même les signes d’un épuisement économique, d’une décomposition militaire et d’une tension révolutionnaire, plus prenait de consistance l’espoir des peuples sud-slaves dominés par les Habsbourg, de ne plus être obligés de se contenter de la solution partielle correspondant à la déclaration de mai et de pouvoir arriver à l’unification et la libération complètes de toute la nation dans le sens indiqué par la déclaration de Corfou. L’idéal de l’émigration révolutionnaire n’apparaissait plus comme une utopie, comme cela avait été le cas en 1914 et en 1915. L’année 1917 vit progressivement disparaître des manifestations des organisations sud-slaves en faveur d’un État yougoslave autonome, la mention que cet État serait placé « sous le sceptre de la maison de Habsbourg-Lorraine ».

Mais le yougoslavisme révolutionnaire n’avait pas encore obtenu le soutien des puissances occidentales. Celles-ci espéraient encore amener la monarchie impériale à une paix séparée. Certes, les négociations que l’empereur Charles 1er avait menées avec la France par l’entremise du prince Sixte de Parme, avaient échoué en raison de l’opposition de l’Italie. Celles que Czernin avait tenté d’ouvrir par l’intermédiaire du comte Revertera en août 1917 n’avaient rien donné. Mais de nouveaux contacts furent pris fin 1917 et début 1918, c’était l’époque des rencontres de Smuts avec Mensdorff17, de la correspondance de l’empereur avec Wilson. La perspective d’une paix séparée déterminait encore la position de l’Entente sur le problème sud-slave. Les 14 points de Wilson du 8 janvier 1918 ne demandaient pour la Serbie que sa restauration et un accès à la mer, pour les Slaves du sud de l’empire, seulement « la possibilité d’un développement autonome ». De la même façon, dans une déclaration au parlement anglais du 9 janvier 1918, Lloyd-George ne demandait que l’autonomie pour les nations de l’Autriche-Hongrie. Mais brusquement, tout s’arrêta du fait de Czernin. Un discours imprudent tenu le 2 avril 1918 fit que Clémenceau leva le voile sur les négociations de 1917, ce qui enterrait tout espoir de nouvelles négociations. L’Entente abandonna toute idée de discussions séparées avec l’Autriche-Hongrie. Ne pouvant plus escompter la détacher de l’Allemagne, elle se résolut à dynamiter les structures déjà ébranlées de l’État austro-hongrois. Son attitude vis-à-vis de la monarchie autrichienne changea du tout au tout.

Le Jugoslovenski odbor de Londres annonça le tournant aux Slaves du sud. Des avions italiens lancèrent au-dessus de l’Istrie, de la Slovénie et de la Croatie une proclamation de Trumbić selon laquelle « personne parmi les Alliés ne croit plus qu’on puisse réorganiser l’Autriche et la séparer de l’Allemagne. Tous sont convaincus que l’Autriche ne pourra plus continuer à exister après la guerre. Nous allons maintenant pouvoir accéder à la liberté et à l’unité. » Une libération complète, une unification complète, paraissaient désormais réalisables. L’idée séparatiste, la conception révolutionnaire de l’unité et de la liberté yougoslave que l’émigration avait défendue depuis 1914, conquit maintenant tous les esprits des Slaves du sud dans l’empire.

L’évolution interne de cette idée la rendait encore plus attractive. Depuis la révolution russe, l’idée républicaine prenait de plus en plus de vigueur dans l’émigration yougoslave. La perspective d’une république fédérative des peuples yougoslaves était évidemment plus séduisante pour les Croates et les Slovènes que celle d’une monarchie des Karadjordjević lourde de la menace d’une hégémonie serbe. Et elle ne paraissait plus du tout irréaliste. Pendant l’été 1918, la Croatie et la Dalmatie virent circuler des copies d’une lettre de Trumbić dans laquelle il assurait que depuis l’entrée en guerre de l’Amérique, c’était la tendance démocratique qui dominait chez les Alliés. L’autorité de Wilson, poursuivait-il, garantissait que les décisions concernant tant la Constitution de l’État yougoslave que ses frontières seraient prises conformément au principe du droit d’autodétermination des peuples. Les espoirs éveillés par la propagande de Wilson dissipaient donc aussi bien la peur d’une hégémonie serbe que celle des appétits de conquête italiens.

Au cours de l’été 1918, l’Entente reconnut les légions tchécoslovaques comme puissance belligérante alliée et le Conseil national tchécoslovaque comme gouvernement de facto. Elle avait donc de fait opté pour la dissolution de l’empire des Habsbourg, nourrissant les espérances yougoslaves d’une totale indépendance nationale, d’autant plus que depuis juillet la fortune des armes avait donné l’avantage à l’Entente sur le front ouest. La monarchie, de son côté, n’avait rien à offrir aux Slaves du sud. Le problème était certes évoqué, mais les seigneurs hongrois n’étaient pas encore disposés à proposer plus que la réunion de la Dalmatie à une Croatie maintenue sous souveraineté hongroise, ni plus que l’intégration de la Bosnie dans le royaume hongrois avec son propre ban, et une Constitution particulière semblable à la Constitution croate. La bourgeoisie austro-allemande, elle, ressentait comme un sacrifice presque insupportable de devoir céder la Dalmatie et la Bosnie à la Hongrie pour résoudre le problème. Elle pensait pouvoir apaiser les Slovènes en leur concédant une autonomie locale dans le cadre des frontières historiques du pays. Et c’était tout ce que la monarchie avait à offrir à un peuple auquel l’Entente promettait unité et liberté pleines et entières ! Les deux classes dirigeantes étaient incorrigibles et le restèrent jusqu’au dernier moment. En septembre 1918 encore, alors que la défaite des puissances centrales était déjà irréversible, Stephan Tisza, envoyé à Sarajevo comme homme de confiance de l’empereur, trouvait bon d’apostropher rudement les porte-parole des Croates et des Serbes bosniaques : « Il est possible que nous soyons engloutis, mais auparavant, nous aurons encore eu la force de vous écraser. » Dans ces conditions, les derniers fidèles de la monarchie dans le sud slave ne pouvaient que se détourner des Habsbourg. L’évolution des Slaves du sud vers la révolution était achevée. Toute la nation se reconnaissait dans l’idée révolutionnaire de l’unité yougoslave.

Depuis l’été, les Yougoslaves d’Autriche-Hongrie voyaient se rapprocher le moment de l’effondrement militaire des puissances centrales. Ils mirent au point leur plan révolutionnaire en accord avec le comité de Londres. Les territoires sud-slaves de la monarchie devaient dans un premier temps former ensemble un État indépendant, qui ensuite irait négocier de puissance à puissance avec la Serbie les conditions de la fusion. Dès le 16 août 1918, réunissant tous les partis slovènes, se réunit à Laibach le Narodni svet, qui proclama ouvertement qu’il se considérait « comme étant une des parties prenantes du Conseil national yougoslave qui allait sous peu se réunir à Agram » et que sa « tâche était de préparer à ce titre la prise en charge de tous les droits afférents à la souveraineté étatique ». C’était la mobilisation pour le jour tant attendu de la libération.

Otto Bauer

Traduction de Gérard Billy – 2018

Les notes sont du traducteur 


En complément possible :

Introduction de Claudie Weill à la réédition de l’ouvrage d’Otto Bauer : La question des nationalitésintroduction-de-claudie-weill-a-la-reedition-de-louvrage-dotto-bauer-la-question-des-nationalites/

Didier Epsztajn, Patrick Le Tréhondat, Patrick Silberstein : Avant-propos à la réédition de l’ouvrage d’Otto Bauer : La question des nationalitésavant-propos-a-la-reedition-de-louvrage-dotto-bauer-la-question-des-nationalites/

Otto Bauer : La question des nationalitéslibre-declaration-de-nationalite-autonomie-et-auto-administration/

Roman Rosdolsky : Friedrich Engels et les peuples « sans histoire » La question nationale dans la révolution de 1848oppression-sociale-et-oppression-nationale/

Cinquième partie de la postface de Georges Haupt et Claudie Weill à l’ouvrage de Roman Rosdolsky : Friedrich Engels et les peuples « sans histoire »cinquieme-partie-de-la-postface-de-georges-haupt-et-claudie-weill-a-louvrage-de-roman-rosdolsky-friedrich-engels-et-les-peuples-sans-histoire/

1 « Südslawen, südslawisch » = « Slaves du sud, sud-slave » est une indication ethnico-géographique. « yougoslave » fait chez Otto Bauer la plupart du temps (pas toujours !) référence au mouvement militant pour la réunion des différentes ethnies sud-slaves.

2 Wendes : autre nom des Slaves dans les dialectes germaniques

3 « Dans l’empire ottoman, sujet non musulman soumis à certaines discriminations » (http://www.cnrtl.fr)

4 Croatie-Slavonie, Dalmatie, Bosnie

5 Kuruc : rebelles du royaume de Hongrie entre 1671 et 1711

6 Assemblée croate

7 Ljubljana

8 Ährenthal : ministre des affaires étrangères de la monarchie austro-hongroise

9 Andrássy : président du conseil hongrois – Kállay : consul général hongrois à Belgrade

10 Potiorek : général autrichien commandant l’armée austro-hongroise sur le front serbe

11 « Comité yougoslave »

12 Parlement

13 « Association nationale allemande », organisation bourgeoise libérale se fixant pour but l’unité allemande (1859-1867)

14 Conrad von Hötzendorff : maréchal commandant en chef de l’armée austro-hongroise

15 István Tisza : premier ministre hongrois

16 Korošec : député slovène

17 Jan Smuts : général sud-africain membre du cabinet de guerre britannique – Mensdorff : diplomate autrichien

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