Je sais qu’il ne faut pas éteindre le feu

Hasard des publications et des lectures. J’ai souligné dans une récente chronique : « « Transformer le monde », a dit Marx ; « changer la vie », a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un ». N’en est-il pas encore ainsi ?au-bord-du-saut-a-faire-pour-recroiser-laction-le-reve-et-la-liberte/.

Pinar Selek conjugue l’un avec l’autre avec une communicative chaleur qui s’oppose aux militantismes décharnés/cloisonnés et une lucidité tendue vers les émancipations individuelles et collectives. Une voix, une femme insolente dans toute la force de ce terme.

L’exil et sa valise, « Comment peut-on mettre une vie dans une valise ? », les tableaux de l’horreur sans limite mais aussi les résistances. « Vous allez voir, je suis un tout petit point dans un grand tableau, avec tous ses contrastes, qui abrite des mondes différents et des dynamiques contradictoires »…

Précision. Les phrases en italiques et entre guillemets sont de l’autrice, celles en italiques sans guillemets mais entre parenthèses sont de Guillaume Gamblin (GG).

1971-1998 « C’est dans la rue que j’ai appris le vie »

Le monde et sa magie, la création de contes pour sa sœur, l’imagination des enfants, « Je pense que la force d’expérimenter l’immensité de l’amour repousse les frontières. Du moins, c’est ainsi que je l’ai vécu », l’enfance, le coup d’Etat de 1980, les militaires dans la maison, l’arrestation du père, celles et ceux qui s’adaptent à la nouvelle situation, « J’ai observé ce changement autour de moi. La violence extrême bien sûr, mais aussi la soumission généralisée ».

Une chape de plomb, la répression terrible, les cours de religion obligatoires, l’installation d’une économie néolibérale, l’histoire d’un espace politique saturé de violence.

Guillaume Gamblin indique (dans le contexte d’une République qui s’est construite sur le génocide des Arménien·nes, sur le massacre des Kurdes et l’expulsion des Grec·ques, et sur un triple coup d’Etat en 1960, 1971 puis 1980, le militarisme d’Etat est une réalité incontournable dans la Turquie des années 1970 à 1990).

La dictature, les institutions universitaires dirigées par des auxiliaires du pouvoir, le théâtre à 15 ans, « On utilisait le théâtre comme un espace de réflexion et de création pour s’organiser », le fonctionnement et l’articulation des mécanismes de domination, l’attrait de la révolution et le rejet de la violence…

Je souligne les pages sur les enfants des rues, ce partage, cette résistance et ce refus de rentrer dans le rang, ou comment ne pas devenir un rhinocéros… L’autrice questionne « les vérités dominantes qu’on nous imposait », ces vérités mélange de « mensonge et de propagande ». Elle parle des nuits dans la rue, d’écriture, « Je voulais écrire, c’était mon rêve. Enfant, je voulais être matelote sur un bateau et écrire. J’ai renoncé à être matelote, mais je gardais le rêve d’écrire », de la rue comme maison, des hiérarchies, « J’avais vingt ans. J’étais dans les rues d’Istanbul. Je partageais les rêves, les choix, les souffrances des amis qui dormaient sous le ciel, en comptant les étoiles ou en disant : « Il n’y a d’étoiles ce soir. Demain il ne fera pas beau ». »…

Le souffle de la liberté, la question du « pourquoi », les études, les interrogations sur la « supériorité de la science », les lectures, le féminisme, la sexualité, le corps, l’émergence des mouvements LGBTI, l’« Atelier des artistes de rue », les personnes prostituées, l’entrée clandestine dans des maisons closes, être contre la prostitution et soutenir les mobilisations des personnes prostituées, « Je n’ai jamais connu de prostituée heureuse », voir les autres visages de la société, « Je ne supportais pas la façon dont ces hommes recevaient des services sexuels de la part de ces filles, ni la façon dégueulasse dont ils les traitaient », les réseaux de mafias « qui vendaient des filles de douze ans, quatorze ans », les transsexuelles de la rue Űlker, « Dans cet espace, les déboires des travestis et des transsexuelles ne pouvaient être dissociés du sexisme, de l’hétérosexisme, du militarisme, de l’ultranationalisme, des mutations urbaines induites par la mondialisation, ni des rapports sociaux de domination », l’enlèvement par des policiers, la sociologie « « avec » sans faire violence à ceux qui sont en marge », le théâtre itinérant, la rue encore, « dans la rue, je me suis construite par des rencontres, des découvertes que je n’aurais pu faire nulle part »…

1998-2000 « C’est là que le cauchemar a commencé »

Une recherche en sociologie sur le mouvement armé kurde, « J’ai choisi ce sujet parce qu’il y avait une guerre en Turquie, et qu’il était anormal que les sociologues ne pensent pas le pourquoi de cette guerre, comment ça se passe, pourquoi les gens prennent les armes, quelles sont les causes sociales, quelles sont les ressources de ces mobilisations, les répertoires d’action sur lesquels ils s’appuient », l’histoire de l’Etat-nation en Turquie, « Il faut commencer par le génocide des Arméniens de 1915 pour comprendre la construction de l’Etat-nation turc », l’Anatolie, 11 juillet 1998 l’arrestation par des policiers en civil, les jours de torture (Un long tunnel sans fond, sans forme, sans fin), les yeux bandés, la nudité, les souffrances et les cris, « Moi, j’ai résisté par hasard », accusée d’attentat terroriste, les soins des femmes prisonnières politiques, « Si tu veux vraiment survivre en prison, il faut que tu oublies ton procès », ne pas devenir l’ombre d’un·e humain·e, la sociologie pour analyser les blessures de la société, l’écriture d’un livre sur l’antimilitarisme, « la violence crée la violence, et nous, nous voulons nous aimer », la sortie de prison, la fragilité, « Je suis fatiguée de devoir sans cesse déménager et recommencer »…

2001-2009 « le sentiment que tout est possible »

Le procès (il y a aura les multiples appels, le refus de l’Etat d’accepter les annulations de condamnation, un long acharnement contre l’autrice), des enfants des rues à la sortie de prison, la diffamation, la construction étatique de femmes « émancipées » et les autres « modèles » de la gauche sans féminisme, « Le féminisme a déconstruit le regard étato-centrique. Il a élargi le champs de la science politique, en disant que le privé est politique », Amargi, « les liens invisibles entre les différentes sphères et la manière dont ces liens font système », l’esprit créatif et l’invention des manières d’attirer l’attention, les différentes formes de violences, l’imbrication des rapports sociaux, les mouvements LGBTI, la non homogénéité et l’historicité de la catégorie « femme », le refus de hiérarchiser les dominations et les luttes, le « féminisme acrobatique », s’apprendre à travers le conflit, la philosophie et la politique de liberté, transformer la ville et transformer la vie, une coopérative, Istanbul en mégapole, « C’est un monde fait d’individus capturés nus, moulés dans des identités inventées, isolés, aliénés, rejetés et pourtant intolérants », le déni du génocide arménien, Hrant Dink, un nouvel antimilitarisme, « Je n’ai pas de priorité en termes de luttes, mais je choisis avec qui et comment je veux lutter ». Je souligne les pages sur les engagements, le choix de la non-violence, « il faut aussi apprendre à créer autre chose »…

De 2009 à aujourd’hui « Créer d’autres pays au-dessus des frontières »

Il faut partir sans attendre, Berlin, l’exil, la perte des repères, les langues, Le jardin de l’Exil, « Cette petite expérience de vertige et de nausée illustre assez bien la psychologie de l’exil », l’écriture d’un roman contre la prison invisible, Strasbourg, Lyon, le partage amoureux et mon Fou, la revue Silence, « l’union du féminisme, de la non-violence et de l’écologie sociale », l’oeil ouvert, les danses avec les manières de dire les choses, Nice, vivre et s’engager, des espaces de pensées autonomes, le GRAF, les dynamiques collectives inédites, continuer à ouvrir des chemins…

Comme l’a si bien écrit Mahmoud Darwich « Nous souffrons d’un mal incurable : l’espoir ».

Le titre de la postface, « la bonheur est possible », dit bien cette chaleur de l’engagement, des mots, des partages de Pinar Selek. Il faut réfléchir sur les racines sociales de la tristesse du monde, réfléchir et agir et imaginer « en choeur », penser au rhinocéros…

« Dans ces chemins de l’espoir, on fait des rencontres magiques, on tisse des amitiés profondes, on apprend à partager, à aimer, à voyager »

L’insolente

Dialogues avec Pinar Selek

Guillaume Gamblin

Editions Cambourakis – Silence, Paris 2019, 282 pages, 20 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

Pinar Selek : Loin de chez moi… mais jusqu’où ? Récit sur l’exil de Pinar Selekmon-regard-porte-desormais-plus-loin/

Lettre de Pinar Seleklettre-de-pinar-selek/

Les possibilités et les effets de convergences des mouvements contestataires, sous la répression. Les mobilisations au nom de groupes sociaux opprimés sur la base du genre, de l’orientation sexuelle ou de l’appartenance ethnique, en Turquie, innovations-contestatrices-changement-dechelle-et-un-reve-qui-continue/

Parce qu’ils sont arménienssur-les-routes-que-vous-avez-traversees-nous-existions-autrefois/

Sur l’autrice :

Jules Falquet : Préface au livre de Pinar SELEK : Devenir homme en rampant : jules-falquet-2013-preface-au-livre-de-pinar-selek-devenir-homme-en-rampant-paris-lharmattan/

En complément possible : 

Soutien à Pinar Selek, pour un acquittement définitifsoutien-a-pinar-selek-pour-un-acquittement-definitif/

Aux côtés de Pinar Selek : aux-cotes-de-pinar-selek/

Blog : https://pinarselek.fr

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